Éloge de la bibliothèque

Je vis dans une région française qui, si vous avez quelques souvenirs de vos cours de géographie, fait partie de la diagonale du vide. Cette grande bande sur la carte de France qui part des Ardennes et va jusqu’au Limousin avec un taux de population très faible.

Depuis dix ans j’habite dans le Berry, au sud du département du Cher, centre de la France, préfecture Bourges. Après un changement de vie, nous nous sommes installés pour faire du maraîchage respectueux de l’environnement dans un petit village de 300 habitants.

Ma seule expérience de vie citadine, ce sont mes années de fac à Grenoble : bouillonnement culturel, social, frénésie de vie et de rencontres.

Cependant je ne pourrais pas vivre ailleurs qu’à la campagne.
De février à décembre, les journées au jardin sont bien remplies. Ma fenêtre sur le monde passe par internet et celle sur l’ailleurs par le livre qui est sur ma table de chevet qui m’emporte tous les soirs vers un autre univers.
Et quel n’est pas mon bonheur quand je me rends à la bibliothèque intercommunale à 15 km de chez moi.

Oui, une bibliothèque publique. Elle me permet d’assouvir ma passion en accédant à une multitude d’ouvrages variés malgré mes petits revenus.
D’abord, je prépare mon panier avec les livres à rendre, lus avec enthousiasme ou juste effleurés car finalement inintéressants, ceux de Guillaume et me voilà partie.
Face à ce bâtiment moderne et sans âme, on ne peut s’imaginer les trésors et les rêves qui s’y cachent.
Les quelques marches franchies, je suis accueillie par le sourire de la bibliothécaire. Un bonjour chaleureux de sa part à Guillaume qui se dirige directement vers le coin jeunesse. J’ai remarqué l’attention particulière que les bibliothécaires développent envers les jeunes. Elles apportent à ces lecteurs en herbe les ingrédients qui leurs permettront de devenir des passionnés. Ils délaissent pour un temps les consoles et autres supports électroniques pour un voyage intérieur.
Je dépose mes livres et me voilà plongée dans les rayonnages impeccablement organisés et les supports d’exposition des dernières acquisitions ou des différents ouvrages triés en fonction d’une thématique.
J’aime les livres aussi en temps qu’objets, les couleurs et le graphisme de la couverture, leur texture, la souplesse du carton. J’apprécie la mise en exergue de certains sur une étagère, cela casse le rythme et rompt la monotonie des tranches au garde-à-vous.
Pour les romans, on joue avec l’ordre alphabétique puis on a les sections thématiques comme art, histoire, religions, société, vie pratique, poésie etc. Près des bacs à BD, des revues, un espace « détente » est aménagé avec des fauteuils colorés et confortables. Ce petit salon convivial est apprécié par les personnes qui viennent lire le journal local et les ados plongés dans les BD. Çà et là, des chaises et des petites tables permettent de choisir tranquillement.
Dans ce labyrinthe d’étagères, chacun suit son chemin, son itinéraire, un peu comme un parcours initiatique.
Je me dirige en premier lieu vers les rayonnages de géographie, en particulier les étagères « voyages », non pas pour les guides touristiques mais pour les récits qui racontent des parcours, des marches, des voyages, quels que soient les moyens de locomotion et les objectifs. Les auteurs traduisent les émotions que suscitent leurs confrontations avec les gens autant qu’avec le paysage. J’aime le hasard des rencontres avec les personnes « ordinaires » comme nous, tous ceux qui n’intéressent personne. J’aime leurs relations à l’environnement, leur proximité et leur intimité avec ce qui les entoure. Leur point de vue nous fait changer notre perception sur un lieu et sur ses habitants. Les bouleversements qui découlent de ce chemin parcouru, je les partage avec eux.

Je souhaiterais partager avec vous ces moments d’évasion et de pur bonheur à travers quelques idées de lecture : Bernard Ollivier : Longue marche, voyage sur la route de la soie (à pied) 3 volumes. Paolo Rumiz : Aux frontières de l’Europe. Olivier Weber : Le grand festin d‘Orient. Il y en aurait bien d’autres plus près de chez nous : Compostelle, la descente de la Loire, etc.

Pour les romans je déambule entre les murs colorés de différents livres. Je butine : je lis les titres, s’il y en a un qui m’accroche, je le sors de son rayon, l’effleure, lis la quatrième de couverture, un passage…Je picore et remplis mon panier.
Je viens de commencer la Bibliothèque de pomme verte : des écrivains américains racontent leur librairie préférée. C’est vrai que c’est très chouette, une librairie avec un libraire passionné. Pourtant, je ne les fréquente que rarement, hélas !

A la bibliothèque, je peux me permettre de repartir chaque fois avec six ou sept livres. Pourtant, je sais que je dois tous les rapporter, mais c’est important de pouvoir accéder à la littérature, même si on a peu de moyens. Une bibliothèque est pour moi le symbole du partage, de la mise en relation des gens avec des écrits de toutes sortes, une ouverture d’esprit, un loisir accessible et intelligent. Les bibliothécaires répondent à tous sans discrimination de niveau social ou intellectuel. Elles ont toujours une proposition à faire à chacun en fonction de ses attentes. Elles créent un lien entre les abonnés en organisant des manifestations. Et c’est grâce à elles si, de temps en temps, nous franchissons la porte d’une librairie. La mienne s’appelle « Sur le chemin des livres » mais c’est une autre histoire.