AVC

Hier j’ai fermé la maison. La sonnerie de la porte longue et stridente – c’est toi. Monte. « Je suis foutu. » « Entre. » « Je n’ai plus de main droite. Je ne sens rien. »
« Il faut aller à l’hôpital tout de suite. » « J’en sors. » « Bois quelque chose. Un whisky. » Il est 16h. « Reviens dîner. » A 22h : « Je te raccompagne chez toi. »
« Ce n’est pas nécessaire. » « Si. » Tu n’arrives pas à faire ton code.

Prendre rendez-vous demain matin tôt : faire une écho. Le médecin des urgences l’a demandée. 9h : je t’appelle. Balbutiements. J’arrive. Assis dans ton peignoir taché de sang, ta tête rouge, confus, ne pouvant plus parler, agité, refusant d’appeler le SAMU. Moquette grise tachée de rouge. Éponger ta tête avec des serviettes humides. Mettre les serviettes trempées, souillées, dans la baignoire. Une chute dans la nuit, au petit matin ? Un deuxième AVC ? Assis sur le lit, visage défait.
Lampe de chevet cassée, par terre les morceaux. Rouge. Gris. Les pompiers. Tu ne voulais pas en entendre parler. Tu fais comprendre que tu ne bouges pas de là.

Ils disent : « Vous étiez peut-être médecin mais maintenant c’est nous qui décidons, Docteur. » Ils sont gentils. Ils nous prennent en main. Toi allongé, moi assise dans la voiture rouge. Pin-pon, Pin-pon. Service des Urgences, brancard. Papiers. On t’inscrit. On t’emmène. Attente. Une infirmière court : « Madame, depuis quand ne parle-t-il plus ? » « Je ne sais pas. A 22h, il parlait encore. » Après, plus de nouvelles. Le temps passe. Je me lève, je te cherche. Brancards, beaucoup, en attente – bateaux sans attaches dans un port. Ballottés ici et là. Te trouver dans cet amas. Détresse. Tu me vois, bras – un bras – tendu. Tu essaies de parler. Tu pleures.

Rentrer chez moi. Prévenir la famille. Puis un autre hôpital. Un lit. Le voisin de chambre ronfle sans arrêt. Il te rend fou. Communication sans que tu puisses dire un mot : questions et réponses – hochements de tête. Leur dire, surtout : tu as de la tension, tu as été médecin. Je parle je parle. L’alphabète sur un bout de papier. Rire aussi – oui il y avait des choses drôles et on riait. L’interne polonaise avec son accent : elle te demande si tu es étranger – et elle, on la comprenait à peine ! Ses questions – comme à un enfant. Tu deviens fou. Oui, oui, elle sait que tu étais médecin. Rentrer chez soi. Une liste. Faire des listes. Prévenir les amis.

« Je » : premier mot. Je veux… Dis : merci. Merci. Pour les infirmières. Leur gentillesse. Demain tu déménages : tu vas aller à la clinique de rééducation.
Ton médecin m’a dit : « Ils ont un très bon plateau. » Donc ça va être bien pour toi.
Tu vas voir.

Je frappe, j’entre. Qui est ce vieux monsieur maigre, recroquevillé, assis dans un fauteuil, deux mains blanches posées – une sculpture en marbre – sur la tablette devant lui ? Mais qui est-ce ? Il lève la tête, regarde vers moi. C’est toi.
C’est toi maintenant dans une chambre individuelle (feu les ronflements du voisin)
grande, haute de plafond, fenêtre sur cour. Ça va être chez toi pour cinq mois (on ne le sait pas encore). Cinq mois.

Ici ta première phrase : « Je suis foutu. » Il te faut des nouvelles affaires : beaucoup de serviettes, de pyjamas, un peignoir, des pantoufles, baskets, tee-shirts, survêtements. Nouvelles habilles pour vie nouvelle. Couches. Bassin. Salle de bain avec fauteuil roulant et infirmière. Salle de bain avec fauteuil sans infirmière. Salle de bain avec une béquille – puis sans. Arriver à : se laver, se rincer, se raser. Se brosser les dents. Une victoire. Une autre. Les amis. La famille. Ceux qu’on attendait viennent – ou pas. Ceux qu’on n’attendait pas. Ceux qu’on attendait plus viennent.

Au début : rejeter la famille. Rejeter les amis. Irritabilité. Nervosité. Colère. Qu’ils foutent le camp (qu’ils ne me voient pas comme ça). Qu’ils s’en aillent. On se vexe. On revient. On pardonne. Ici : La Clinique. Au début une prison. Enfermement. Prison témoin. Prison miroir du nouveau toi : ici tu ne peux pas t’échapper. La vie dehors : c’est l’autre toi – celui d’avant. Loin. Puis ici devient home : sécurisant – les rituels, les habitudes, les horaires fixes. Les sons : prévisibles, réconfortants – les roues du chariot à repas, les pas des infirmières – leurs voix, guettées, attendues. Les sons surfent sur les heures qui passent. Surgissent. S’éloignent. Reviennent toujours. Proximité. Toujours cette proximité. Attente. Toujours cette attente.

Éducation : action de former, d’instruire quelqu’un ; manière de comprendre, de dispenser, de mettre en œuvre cette formation. Rééducation : réapprendre ce qu’on a oublié. Dire. Écrire. Faire un pas. Tenir. Sentir. Serrer. Redevenir enfant. Trouver la mémoire. COLÈRE. Les orthophonistes. Les kinésithérapeutes. Leur patience, leur dévouement.

Aujourd’hui c’est impossible. Demain c’est un autre jour. Un pas – puis un autre : un pas après l’autre. Un mot – puis un autre : un mot après l’autre. Lever le bras – serrer le poing. Baisser le bras – ouvrir la main. Avoir envie de crier. Lit. Fauteuil roulant. Marcher. Avec béquilles. Marcher. Sans béquilles. Manger tout seul. Boire sans une paille. Accepter la télévision. La regarder. Accepter les livres. Les lire. Les hebdomadaires, National Geographic. Parler. Parler des articles, des livres. Victoires.

Éducation physique : ensemble des exercices corporels visant à l’amélioration des qualités physiques. Rééducation : réapprendre ce qu’on a oublié. Parler – dire une phrase. Marcher – deux pas puis trois. Tenir plus près. Sentir mieux. Serrer plus fort. Redevenir enfant. Trouver la mémoire. Ne pas pouvoir dire. Ne pas pouvoir avancer. Avancer. Dire. Ne pas pouvoir. Pouvoir. Jours noirs. Jours lumineux : écrire son nom. Une chose à la fois : exister puis vivre à nouveau.

Aujourd’hui tu dis : il faut vendre le bateau. Non. Attendons. Garder cet espoir de lumière estivale – de mer. Petite maison pieds dans l’eau. Ce possible retour. Cet impossible retour. Laisser ouverte la possibilité d’un futur – vivable. Vivant.
Aujourd’hui tu parles d’un dossier : tes dernières volontés. Tu veux être incinéré. Que tes cendres soient éparpillées dans la mer au large du village sur l’eau. Tu penses à la mort donc. Comme…soulagement ? Préférable à ce nouvel être.
Préférable à une vie tronquée ? (Mettre fin à ses jours ?)

Rochers. S’appuyer contre, s’appuyer. Rochers pressés contre ton corps défaillant. Puise. Leur force. S’habiller. Boutonner le falzar. Boutonner la chemise. Fermer la ceinture. Faire ses lacets. Retrousser ses manches. Regarder dans la glace : (oser). Se peigner. Ton anniversaire. On ira au café du coin avec ton fauteuil (quel cadeau !) Mais si, c’est énorme ce projet. Une aventure. Que peut-on t’offrir de plus ? SORTIR. Quelque fois comme un jouet : cette semaine tu mettras le pantalon bleu et la chemise rose. Et les chaussettes bleues – comme le pantalon. La semaine suivante : j’ai rapporté la chemise à carreaux – tu peux la mettre avec ton pantalon beige, plus léger – maintenant c’est le printemps. Choisir devenu presque un plaisir.

Mai. Avant. Tu commences à frémir. L’été approche, prendre les billets du ferry. Des achats pour le bateau. Articles de pêche (on voit rarement un poisson) –qu’importe : c’est la sortie à l’aube, l’anticipation, surtout le retour – les récits.
Mai. Aujourd’hui. C’est le printemps. Chant d’oiseaux, Parisiens sur les terrasses des cafés. Un autre pays. Lointain. N’existe que cette chambre, cette forme droite, maigrie dans son fauteuil – s’accrocher à des améliorations – dans les mouvements, la parole, l’écrit. Mais quelle vie ? Quelle vie t’attend ? Courage. Et tu en as.

Arbres. Retourner là-bas. Nettoyer la maison, dispatcher le contenu, la fermer. Partir. Rapporter nos affaires. Le coffre de la voiture rempli des restes. Restes de ces étés – de ces années-là. Soirées fraîches au bord de l’eau. La musique s’allonge sur le sable la lune dans l’eau nage vers nous - mer nuitée et son petit ressac estival.
La route de l’intérieur : montagne et forêt. Tes mains, tes bras – la vie change de couleur dans la course bleue marine des veines dans l’énormité d’un futur sans nom. Tes mains, tes bras devenus os blancs – branches blanches. Te regarder dans l’énormité de la question divine. Ne pas savoir, ne pas comprendre, ne pas voir la possibilité de notre mort – la mort à nous tous. La mienne, la tienne, celle des autres. Le philosophe dit : Dieu est mort et nous étions longtemps d’accord mais là, mais là nous en aurions eu bien besoin.

Aujourd’hui tu pousses la tablette, allonges les jambes, l’air normal. Détendu. Sourire. Obtenir cela. Ta première sortie, papiers de perm signés la veille : l’heure de la sortie, l’heure du retour. Tu marches trop vite comme quelqu’un à bicyclette qui pédale, pédale pour ne pas tomber. La valse triste de la jeunesse. Lentement redevenir soi, l’ombre de toi prend chair. Toi dans ce nouveau monde, moins vrai que le vrai, mais tu es là moitié père, moitié Don Juan pour les autres – le personnel soignant, les autres patients. Séduction. La machine à café : centre de ta vie sociale. Beau parleur, tu ne le seras plus. Le médecin l’a dit. Mais dire, tu peux. Rire tu peux. Marcher. Vivre – tu revis. Renaître. Tu ré-existes, tu n’es plus une ombre, tu es à nouveau quelqu’un. Vivre.

Faire une simulation : rentrer chez soi quelques heures – pour voir. Faire comme si. Faire le code de l’entrée, ouvrir la boite à lettres, monter l’escalier (trois étages), ouvrir la porte de l’appartement, reprendre ses repères, se déplacer dans les pièces, ouvrir/fermer les fenêtres, faire marcher les plaques à gaz, se sentir bien chez soi, entrer sortir de la baignoire, se sentir bien chez toi, descendre l’escalier, se sentir bien. Avoir envie (ne pas avoir trop peur).

Puis : après des mois, cinq mois, une autonomie retrouvée. Inespérée. Tu attends l’ambulance, bagages à tes pieds, une bonne demi-heure d’avance. Assis dans l’entrée de la clinique – droit comme un piquet. Tu attends. Rentrer chez soi.
Rentrer chez toi. Avoir peur : cette nouvelle aventure immense. Mais : Qui es-tu ?
Qui es-tu devenu ? L’image est légèrement trouble, floue – elle manque de définition. Mais elle est plus toi que l’on ne croit. Nous t’entendons moins bien, nous te voyons moins bien, nous te saisissons moins bien. Mais dedans – toi.
Un toi plus reconnaissant. Un toi encore chercheur : dire, écrire des mots, mieux
sentir la main le bras, prendre, saisir – la force. Tenir et bien tenir. Serrer et serrer fort.

L’horizon se situe où ? On ne sait. Vivre avec. Oui, là-bas. J’ai fermé la maison des vacances – mais les fermetures, comme la mort, ne sont pas vraiment. Pas réelles. Continuent à vivre en nous, ou à côté de nous. Ce qui est parti ne l’est jamais vraiment. On se souvient des mots – des images. Belles et fortes. Vivantes. Elles nous nourrissent. Vies qui se déclinent, s’en vont, reviennent, comme des couchers de soleil, beaux et réussis, ou pas. Quelque fois pas. Quelque fois ratés. Sorties de scène – flamboyantes, belles. Ou pas. Mais les mots sont toujours là – avec les images. Ils nous attendent. Pour nous sauver. La maison est fermée mais elle reste ouverte. Tu vois ?

La lumière en a décidé ainsi.