Torturée

Un jour d’août, ma mère s’était décidée à repeindre la salle de bain en bleu ciel. Malheureusement, la peinture vint à lui manquer. Elle nous envoya, ma sœur et moi, chercher un autre pot au magasin. Lisa, mon aînée de deux ans, était vêtue d’une petite robe de coton blanc. Le soleil et le vent jouaient avec ses cheveux blonds. Elle était frêle et la pâleur de sa peau lui donnait un air si fragile. Je l’admirais et l’enviais en même temps. Nous étions complètement différentes, aucun air de famille – ce qui me rendait perplexe. Moi j’étais plutôt brune, grande et musclée. On pouvait me prendre pour l’aînée.

Nous habitions à l’extérieur du village, dans un quartier résidentiel. Le magasin se trouvait assez loin. Les rues, écrasées de chaleur, étaient désertes ; les gens préférant rester au frais chez eux. Sur le chemin du retour, je proposai à ma sœur de passer par les remparts. Ce chemin était ombragé et surtout, aucun véhicule ne pouvait y circuler. Elle refusa et accéléra le pas. Arrivées au carrefour entre l’église et la petite station d’essence je lui proposai à nouveau de prendre le chemin de gauche. Mon intuition m’ordonnait d’aller dans cette direction, mais ma sœur ne voulait rien entendre. A cours d’arguments, je lui obéis.

Le garagiste se promenait dans son jardin et nous le saluâmes en passant devant chez lui : notre père nous obligeait à être polies avec les gens du village, même avec ceux qu’on n’appréciait pas forcément. C’était un ancien militaire. A la fin de la guerre d’Algérie, la famille se rapatria en France. Il travaillait désormais dans la sidérurgie et essayait tant bien que mal d’oublier cet épisode tragique de son passé.
Nous arrivâmes à la maison. Il nous fallait marcher à pas de velours et chuchoter. Notre père récupérait de sa dernière nuit de travail et dormait encore. Nous avions l’habitude de vivre au ralenti jusqu’à son réveil. Gare à nous si nous avions le malheur de le réveiller !

Deux heures plus tard, quelqu’un tambourina violemment à notre porte. Notre mère, affolée, se précipita. Elle se trouva face au garagiste : « Vos filles sont entrées chez moi et ont pris 50 francs dans ma caisse, pendant que j’étais dans le jardin ! » hurlait le garagiste en pointant un doigt accusateur vers mon père. « Je les ai vues passer, elles m’ont même dit bonjour. Je n’ai vu personne d’autre. Quand je suis rentré pour servir un client, j’ai ouvert ma caisse. Le seul billet de 50 qui s’y trouvait avait disparu ! Si vous ne me les rendez pas, je vais à la gendarmerie ! » menaçait-il.

Mon père faisait des efforts surhumains pour contrôler sa gêne, sa honte et sa colère. Il nous avait dicté une ligne de conduite dont les principaux points étaient les suivants : ne pas se faire remarquer et surtout que personne ne se plaigne de nous ! Il sortit un billet de 50 francs de son portefeuille et le tendit au garagiste en s’excusant du mieux qu’il pouvait. Il referma la porte et se retourna vers nous avec des larmes de colère dans les yeux. Plus personne ne pouvait nous sauver à présent ! Pour nous, enfants, la maison – qui était censée être l’endroit le plus sécurisant – devenait subitement le lieu le plus dangereux de la planète ! Ce géant de 1m90 nous attrapa par les cheveux et nous fit dévaler, le regard noir, les escaliers menant au garage. Terrorisée, je ne sentais même plus mes genoux s’écorcher contre le sol cimenté. Nous étions comme deux poupées de chiffon dans ses poignes d’acier. Notre mère hurlait, essayait de le raisonner. Rien, absolument rien ne pouvait diluer le noir de sa colère. Il la repoussa, elle vacilla, tomba à terre puis il la menaça. Craignant le pire, elle se mit à pleurer et dut assister, impuissante, à notre torture.

Nous nous retrouvâmes dans la cave où il entreprit de nous ligoter les mains avec un câble électrique et de nous suspendre comme des jambons, au tuyau du plafond. Les coups pleuvaient de toute part. A cause de mes mains entravées je ne pouvais pas protéger mon visage. Je souffrais le martyre et les larmes qui coulaient brûlaient mes joues. Il répétait sans cesse la même question : « Qu’avez-vous fait de l’argent ? » 50 francs, à l’époque, ça représentait une certaine somme quand même – énorme même pour nous, les enfants : l’équivalent de 1000 bonbons à 5 centimes !

Nous avions beau nier, papa ne nous croyait pas. Nous l’implorions, rien n’y faisait, au contraire, les coups pleuvaient de plus belle. Pas un seul centimètre carré de mon corps ne fut épargné. J’avais mal, trop mal ! Essoufflé, il s’arrêta et reposa son éternelle question. Mon corps endolori ne pouvait plus supporter d’autres bastonnades. Celui de ma sœur non plus d’ailleurs. Mon seul répit c’était quand il frappait Lisa. Mais l’entendre pleurer, crier et se faire cogner m’était devenu insupportable. J’osai un regard vers elle. Je m’aperçus avec horreur que sa jolie robe blanche était tâchée. Je vis son visage bouffi, tuméfié. Son nez saignait.

« On a acheté des bonbons ! » criai-je. Ces mots sortirent spontanément de ma bouche. Comment peut-on avouer quelque chose qu’on n’a pas fait ? Mentir était devenu la seule échappatoire pour que la torture s’arrête enfin ! A sa demande je dus préciser le nom de la boulangerie où nous aurions accompli notre forfait. Il tourna les talons et remonta les escaliers. J’entendis des discussions étouffées et une porte claquer.

Lisa me reprocha d’avoir menti. D’une voix entrecoupée de sanglots, je la blâmai de ne pas m’avoir écoutée sur le choix du chemin. Si nous étions passées par les remparts, comme je l’avais suggéré, le garagiste ne nous aurait pas vues et nous n’en serions pas là ! C’était peut-être ce qu’avait fait le vrai voleur ! Mes bras s’ankylosaient sous l’effet de la tension. J’aurais aimé essuyer mon visage brûlant. Mes jambes tremblaient et la douleur s’amplifiait. L’attente devenait interminable. Je redoutais le retour de mon père.

Soudain je perçus à nouveau son pas lourd et précipité dans les escaliers. Une masse sombre apparut dans l’encadrement. D’une voix tonitruante, il nous expliqua qu’il était allé vérifier ma version des faits chez le boulanger. Je blêmis et je compris que les supplices allaient reprendre de plus belle !
Les sévices redoublèrent de violence. Je hurlais de douleur quand ma sœur inventa cette histoire d’achat de glace. Après vérification, il s’avéra encore une fois que c’était un mensonge. Double peine : en plus d’être des voleuses, nous étions des menteuses ! A chaque pause nous nous efforcions de trouver une histoire crédible. Ses retours étaient ponctués d’autres volées de bois vert !

Au final, ma sœur trouva l’ingénieuse idée : elle avait perdu le billet. Mon père, épuisé par tant d’acharnement, remonta à l’étage non sans avoir promis de revenir. Maman essaya de lui faire admettre que si nous n’avions pas pu dire la vérité après tout ce qu’il nous avait infligé c’est que peut-être nous étions innocentes. Elle alla jusqu’à menacer de le quitter avant qu’il n’aille trop loin. Elle argumenta, lui rappela son passé de prisonnier de guerre au cours duquel il avait été torturé à la gégène. La nuit tombait, je ne distinguais plus ma sœur dans la pénombre, je ne percevais que ses gémissements et reniflements. La peur au ventre, j’attendais la suite des événements.
C’est ma mère qui vint nous détacher. Elle nous accablait plus qu’elle ne nous réconfortait. Après nous avoir essuyées avec un gant de toilette humidifié, elle nous envoya au lit. Ma nuit fut plus qu’agitée. Au réveil, je crus avoir été victime d’un mauvais cauchemar. Je fus vite rattrapée par la réalité. J’entendis à nouveau des cris stridents sortir du garage. Ma mère était partie chercher du pain. J’accourus à la porte. C’était Lisa ! Je n’osais imaginer son calvaire. Et après ce serait mon tour !

Toute tremblante, je me risquai sur le seuil de la maison, cherchant ma mère du regard. Je l’aperçus au loin. Elle aussi entendit les cris de ma sœur. Elle se mit à courir. Elle me bouscula au passage et dévala les marches du garage. Elle remonta avec Lisa. Moi, je me réfugiai dans ma chambre. Après les cris, les pleurs, les allées et venues de ma mère ce fut le silence. Quelques instants plus tard, le klaxon d’une voiture se fit entendre.

Ma mère était partie avec ma sœur en taxi, me laissant seule avec mon père...