Jamais un stylo ne m'a p (...)

En 2010, la mort de mon père m’a laissée dans une relation suspendue douloureuse, et avec de nombreuses questions. Vais-je pouvoir donner un nouveau sens à ma vie ? Suis-je encore capable d’aimer ? Suis-je encore capable de rester debout et de vivre avec cette boule de douleur au creux du ventre ? Aujourd’hui la réponse est oui, mais rien ni personne ne comble ce manque. Et c’est seule que je parcours les chemins de la vie, avec ses contours et ses détours.
C’est pour cette raison que j’ai décidé d’écrire ce témoignage. À la fois pour rendre hommage à mon père, et parce que cela m’a permis de sublimer ma douleur et de la transformer.

La nouvelle

Il est des douleurs inconcevables et celle-là particulièrement en est une. Impossible d’imaginer ce qu’elle peut provoquer, tant qu’on ne l’a pas vécue. Il est 8h30, ce mercredi 30 novembre 2010, quand je reçois un SMS de mon cousin me demandant de le rappeler. Mon premier mouvement fut de penser qu’il se passait quelque chose, car ce cousin précisément ne m’appelait jamais, malgré notre complicité et notre affection. Très rapidement, au son de sa voix, je perçois qu’il se passe quelque chose de grave. Sa gorge est nouée et j’entends seulement quatre mots, qui font basculer ma vie dans une autre dimension : « Ton père est mort. » Entre un hurlement et une douleur vive, je sens mon corps tout entier s’enfoncer dans le sol.

Mon père est mort brutalement. Il avait 61 ans. Une douleur intense se manifeste dans chaque fibre de mon cœur. Je n’avais jamais connu une telle souffrance. Ce fut un choc émotionnel très violent. À ce moment-là on redevient tout petit, on se sent très vulnérable, terrassé par la douleur. On recherche des bras chaleureux dans lesquels on peut s’effondrer.

Je téléphone tout de suite à mon petit frère mais je tombe à plusieurs reprises sur son répondeur, il est en cours. Mon frère est professeur à l’université.
Quand il me rappelle, j’essaye de lui dire les choses avec le plus de douceur possible. Il est évidemment effondré, mais avec beaucoup de dignité il me dit « Je prends ma voiture, j’arrive, on se retrouve chez maman, à Aurillac. » Mon frère habite la Drôme, et moi la Gironde. L’Auvergne accueillait mes deux parents, séparés depuis plus de 20 ans. Ni l’un ni l’autre n’avait, comme on dit, « refait sa vie ».

Les démarches

Et puis tout est allé si vite, il a fallu que je m’organise pour venir voir mon père une dernière fois. Avertir mon employeur, remplir une valise, prendre la voiture. Tous ces gestes paraissent simples, mais dans ce genre de circonstances, à chaque pas la terre tremble. J’ai découvert les responsabilités d’une position d’aînée. Les gendarmes m’ont appelée pour savoir où mettre le « corps ». Mon père n’était plus qu’un corps ! Je n’arrivais pas à réaliser, pour moi il était encore vivant ; mais il fallait que je décide vite.

Mon père a reposé chez un de ses frères. Ce fut un moment privilégié dans le chemin de deuil. Je suis restée près de mon père toute la nuit. Un prêtre est venu à la maison signer son corps et mon frère et moi avons choisi les textes religieux. Puis nous avons rendu hommage une dernière fois à notre père en retraçant sa vie et en déposant dans sa dernière demeure des objets précieux pour lui.

Combien ce fut difficile papa, de remuer ta vie. Remuer c’est bien le terme. Il s’agissait d’organiser le déménagement de ta maison, la maison de notre enfance. Chaque objet a son histoire et sa charge affective. Et là il fallait choisir, impossible pour nous de tout conserver. On a organisé un tri : à garder, à jeter, à partager, à ramener dans nos vies respectives. Choix à faire vite, trop vite, pas le temps de revenir dessus. Nous avions mon frère et moi deux étages à vider. Je me suis retrouvée là, plantée au milieu de ta vie, de tes souvenirs, qui se mélangeaient aux miens. J’ai été parachutée dans ton histoire personnelle et dans ton entreprise… Ces moments furent extrêmement douloureux, repasser sur les traces de ta vie, distinguer les empreintes encore fraîches, il y a deux jours tu étais là, vivant… Je te voyais dans chacun de tes objets, de tes vêtements. Les souvenirs m’ont explosé à la figure et mes larmes ressemblaient à un torrent de tristesse.

Heureusement, toutes ces démarches, nous les avons faites à deux. Mon frère et moi, nous nous sommes soutenus mutuellement, cela nous a donné la force et le courage de rester debout. Nous avons dû rechercher un acquéreur du stock, contacter les fournisseurs, les clients, le RSI, prendre un notaire et signer une déclaration de cessation d’activité. Jamais un stylo ne m’a semblé aussi lourd. Tu travaillais depuis l’âge de 14 ans. Tu allais partir progressivement à la retraite. On allait te voir plus souvent. Oui je trouve que ta mort est injuste. Je suis triste.

Hommage à mon père

Mon père était un homme extraordinaire, d’une grandeur d’âme et d’une générosité sans égale, reconnu et respecté par beaucoup de personnes. Il ne faisait pas de bruit, il écoutait ; cette qualité inspire forcément l’amitié. C’était un homme libre, philosophe, fidèle à ses convictions… Et un artisan en or, à la fois sérieux, doué, perfectionniste, consciencieux, médaillé de bronze des meilleurs plombiers diplômés en 1971. Il avait créé son entreprise en 1972. Discret, respectueux, à l’écoute des autres : c’est aussi pour cela qu’il était systématiquement en retard, comme tout plombier qui se respecte !
Il adorait écrire et lire. Amoureux des mots, de leur pouvoir, il aurait aimé être instituteur, mais né en 1949 dans une famille modeste de neuf enfants, ce projet était impossible à mener à bien. Pompier volontaire pendant près de trente-deux années, dévoué aux autres, il a donné son sang tout au long de sa vie. Fervent défenseur de la laïcité, il a été conseiller municipal pendant 12 ans. Il nous a quittés trop tôt, beaucoup trop tôt. Aujourd’hui il nous manque, il manque à tout son village de l’Aveyron. Il sera à jamais dans nos cœurs et dans nos mémoires.

Le deuil

Le chemin du deuil : le déni, la colère, et l’acceptation... La profondeur de cette douleur m’a fait exprimer toute la tendresse que j’ai pour mon père. Je m’étais blindée pendant des années pour éviter de sentir le manque. Aujourd’hui, il n’y a plus d’attente, il y a une relation suspendue.

En 2009, en effet, je retrouvais mon père, après six longues années de silence. Je ne saurai jamais pourquoi. Je n’ai pas voulu gâcher nos moments présents avec des questions sur le
passé. Je sais juste que nous nous sommes retrouvés, heureusement. J’avais le sentiment d’une vraie rencontre. Une rencontre d’adultes. Même si je n’ai pas eu le temps de lui parler autant que j’aurais voulu, ni de lui dire au revoir, je peux dire aujourd’hui que ces moments avec lui ont été précieux et déterminants dans mon deuil. Mon père était un taiseux, et d’une grande sensibilité. Sa mort m’a permis de mesurer ce qu’était l’irréversible, mais aussi l’infini. Je revisite toute ma vie. Mes relations aux autres, au bonheur, à l’amour, à l’amitié, aux plaisirs de la vie. Je me sens vivante, plus ouverte au monde, attentive à la vie, j’ai baissé ma garde, j’ai davantage confiance en moi. Aujourd’hui j’alterne entre émerveillement et résignation.

Papa, ta mort m’a enseigné plein de choses. Le chemin fut extrêmement douloureux. J’ai douté. J’ai beaucoup pleuré. Tu me manques énormément mais j’ai trouvé une autre manière de communiquer avec toi. Je me suis pardonnée. Je t’ai pardonné. Nous sommes en paix.