Welcome to America

La voiture avançait tranquillement sur l’autoroute. Zeke et moi étions en route pour une conférence dans une grande ville, distante de plusieurs centaines de kilomètres. Un long voyage de plusieurs heures nous attendait, l’un et l’autre dans cette voiture, au moins sept heures avant d’arriver à l’hôtel. Le paysage était automnal et campagnard. L’air était chargé de cette odeur typique de l’automne : les feuilles en décomposition.

Zeke était venu me chercher avec le van miteux de la boîte. Il avait beau être désuet, il avait aussi l’avantage de ne pas être notre propriété, nous autorisant une conduite à la fois sportive et dangereuse.

Le long de la route, on croisait quelques morceaux de forêts çà et là ; mais principalement des champs à perte de vue, et de temps en temps la maison d’un fermier, souvent en bois et de couleur rouge, avec un pick-up usé garé devant.

C’était la période des élections, et les bords de la route étaient doublés de pancartes invitant à voter pour tel ou tel sheriff. On pouvait parfois apercevoir des pancartes contre l’avortement « Abortion kills », ce qui jurait avec l’atmosphère de paix qui régnait. L’Indiana n’est résolument pas New York.

Zeke conduisait car il était plus à l’aise au volant, la mécanique et la conduite c’était son truc. Lui et ses deux fils passaient leur week-ends à piloter des moto-cross, et à les bricoler dans leur garage.

J’étais arrivé de France depuis plusieurs semaines et on travaillait ensemble de façon cordiale, mais sans réellement se connaître. Je me souviens de notre premier fou rire. J’étais allé dans la salle de pause comme tous les matins, pour manger ces délicieuses saloperies que l’on peut acheter dans le distributeur pour un dollar. Ma préférée était le Twinkie : de la crème dans un gâteau spongieux. J’étais assis quand Zeke est rentré. Il parlait avec un collègue chasseur, qui avait l’habitude de me montrer avec fierté les photos de ses derniers exploits : lui en treillis à l’arrière de son pick-up, tenant des animaux ensanglantés.

Je me suis approché et j’ai vu que Zeke avait une pelle. Je lui en demandais les raisons. Il répondit très sérieusement « Man, have you ever shoveled raw shit ? » (Mec, t’as déjà creusé un trou dans de la merde ?) Je me voyais déjà en bottes en train de creuser un trou rempli d’excréments.

Notre métier nous demandait parfois de nous salir les mains. J’étais décontenancé, ne sachant s’il était sérieux ou pas. Après tout, une partie de notre travail consistait à gérer une station d’épuration, et j’étais encore assez nouveau dans la société pour ignorer les tâches qui nous incombaient. Après un long silence, il me dit : « I was just kidding ». Je me détends.

A partir de ce moment, notre grand jeu était de se charrier et de mettre l’autre dans des situations embarrassantes. Un jour je suis rentré dans les toilettes pour filles par erreur. En remontant au bureau je reçois un coup de fil des ressources humaines qui me prient de m’expliquer sur cet incident. Car aux USA on ne rigole pas avec le sexe au bureau. Après un moment de panique, passé à bredouiller pour répondre aux questions pressantes du responsable, je me suis rendu compte que c’était une farce de Zeke. Les questions de plus en plus perverses l’avaient trahi. Qui dans le département des ressources humaines demanderait « Vous êtes-vous masturbé en chantant la Marseillaise ? »

Nous avions conduit depuis à peu près une heure, et nous nous approchions d’Indianapolis. Il me proposa d’aller manger au « Brass Flamingo ».

Quand j’entendis « Brass Flamingo », je ne pus m’empêcher de rire et de penser qu’on allait déjeuner au strip-club miteux du coin. C’était l’endroit où on emmenait systématiquement les nouveaux arrivants. Je pourrais vous décrire le sordide de l’endroit, mais je vous laisse imaginer ce que peut être un club de strip-tease dans une zone industrielle.

En entrant, je me rendis compte que même à 14h, il y avait déjà des clients. Généralement les clients de la journée sont des alcooliques ou des chômeurs fauchés, alors les filles qui dansaient étaient... en conséquence. Nous commandâmes à manger. Des Mozzarella stick et un hamburger pour moi et des Nachos et de la viande pour Zeke.

Enfin, une strip-teaseuse un peu plus motivée rentra en scène. Une blonde pulpeuse habillée en bleu. Elle fit plusieurs tours de barre. Zeke se leva, sortit un dollar de sa poche et lui parla, elle lui laissa mettre sa tête entre ses seins. Comme d’autres se resserviraient un verre, Zeke répéta l’opération plusieurs fois au cours du dîner.

Devant le manque de clients et l’ennui ambiant, la strip-teaseuse vint s’asseoir avec nous autour de la table. Elle et Zeke discutèrent. Elle était un cliché vivant. Fausse blonde, maquillée à la truelle, une voix aiguë insupportable. Je lui demandai son nom. Cheyenne, évidemment, c’était vraisemblablement son nom de scène, d’ailleurs elle nous dit après que son vrai nom était Amber.

Le voyage continue avec son paysage de campagne et ses affiches de mauvais goût. On s’arrête pour faire le plein dans une station service. Cet endroit regorgeait de nourriture. Zeke est reparti avec un café, des Lifesavers et du Beef jerky pour me faire goûter. Le Beef jerky est en fait une lamelle de viande séchée et trempée dans la sauce. Malgré la texture caoutchouteuse, j’apprécie ce goût sucré.

Le trajet reprit paisiblement vers Chicago. On arriva plus tard dans la soirée, pour aller à un hôtel à côté de l’aéroport. La formation était peu intéressante. Une salle de conférence dans un bel hôtel. Powerpoint sans fin et discours de motivation plat. Le trajet de retour fut plus intéressant. En quittant Chicago, les travaux nous bloquèrent pendant des heures.

Puis enfin nous étions de retour sur ces grandes routes de campagne. Zeke et moi parlions de tout et de rien. On en vint aux filles. C’était un « serial fucker », je suis sûr qu’il avait couché avec la moitié des filles de la ville. Il me racontait toujours ses histoires de cul et généralement je connaissais le mec dont Zeke baisait la femme. C’était vraiment drôle de se balader dans l’usine et de savoir ce que tout le monde ignorait. On avait parlé de mariage une ou deux fois, et à mon grand étonnement, c’était pour lui un sujet très sérieux. Pour lui, le mariage c’était pour la vie, pas de tromperie.

Il était beau gosse, drôle, charmeur, et peu enclin à se lancer dans des relations longue durée. Il en vint à me raconter qu’il avait failli se marier avec une fille mais qu’il n’avait pas pu à cause d’un accident dramatique. Le connaissant, je m’attendais à un truc du genre : « Elle est rentrée un soir et j’étais en train de faire une partie à trois avec des copines », ou « Elle a vu ma collection de photos de seins des filles avec qui j’ai couché », collection qu’il ne manquait pas de me faire partager.

Qui était donc cette fille avec qui Zeke avait failli se marier ? Elle s’appelait Mandy.

A l’époque, ils sortaient ensemble depuis six mois et c’était du sérieux. A tel point qu’il ne la trompait pas et qu’ils avaient prévu d’emménager ensemble. Puis il me raconta le jour de l’emménagement. Zeke commençait à travailler vers 4h à l’usine en général. Mandy voulait lui faire une surprise. Elle se leva à 3h30 et pris son pick-up pour aller le réveiller. En conduisant, elle se mit à chercher son portable. Il était tombé près de l’accélérateur. Pendant ce temps-là, Zeke se levait pour aller au boulot. Il arriva au travail sans avoir vu Mandy. Vers 12h il reçut un appel téléphonique de sa mère qui lui dit que Mandy avait eu un accident. Il quitta le travail aussi vite que possible et courut à l’hôpital. Il trouva Mandy allongée dans un lit et intubée. La mère de Zeke et les parents de Mandy étaient en pleurs. Apparemment, elle avait voulu récupérer le téléphone portable tombé à ses pieds afin d’appeler Zeke. Elle n’avait pas vu qu’elle s’approchait du panneau stop et du camion qui avait la priorité. Elle était tétraplégique.

L’ex de Mandy était là, appelé par les parents de cette dernière qui le considéraient comme la personne la plus importante pour leur fille. Zeke fut éjecté en douceur par les parents. Il essaya de revenir à maintes reprises, mais les parents de Mandy lui avaient interdit l’accès. Après plusieurs années, il la revoyait par hasard en centre-ville, il me dit que ses parents détournaient l’argent et les médicaments anti-douleur de leur fille, et que l’ex petit ami l’avait larguée.