Les Yeux rouges

Il est malade depuis plusieurs années, un cancer qu’il a, comme tout le monde aujourd’hui. Ça fait plus de huit ans que la maladie le ronge. Elle a commencé par le colon, les jambes puis elle s’est généralisée. 
Cette personne dont je vous parle c’est mon grand-père, cet homme qui déteste les Anglais à cause de la guerre, et ne supporte pas les étrangers car selon lui, ils nous piquent notre travail.
Pour moi, c’est un homme inaccessible, dur, qui ne parle pas énormément avec ses petits-enfants. On dirait qu’il est mal à l’aise ou que ça l’ennuie, je n’ai jamais vraiment su. 

C’est aussi un homme qui aime bien manger et boire un peu de vin pendant le repas. Il a toujours été contre les ordinateurs et les lave-vaisselles mais un jour il a fait comme tous les autres : il a cédé.
Maman ou mon frère m’appelle, je ne sais plus vraiment, pour m’annoncer la nouvelle. Mes pensées s’entrechoquent, se noient, se confondent. Est-ce un cauchemar ou simplement la réalité ? Je raccroche, perdue, ne sachant plus quoi faire, je suis si loin de tout le monde, je me sens seule, je pleure. J’ai des hauts le cœur, je pleure tellement que je finis par vomir. Je ne comprends plus ce qu’il se passe, il faut que je marche, que je pleure, que j’oublie. Il pleut mais rien à foutre. Je mets mon k-way rose et mes après-skis car ce sont les seules chaussures qui ne prennent pas l’eau. Et je sors, et je marche et je pleure. 
J’appelle un ami qui a perdu sa grand-mère il n’y a pas très longtemps mais il me répond qu’il n’est pas sur place, en gros démerde-toi. Vient le coup de téléphone à mon cousin, la personne dont j’étais la plus proche durant de nombreuses années, il m’a écoutée, rassurée, mais il n’était pas là.

Je me suis retrouvée dans le bar de ma collègue de travail, elle tient ce bar le week-end en job d’appoint. Le barman me dit que j’ai une sale tête, certainement à cause de la murge que je m’étais prise la veille, je ne dis rien, je vais m’assoir au fond du bar. 
Ma collègue me voit et comprend tout de suite, elle vient me prendre dans ses bras et je peux enfin me laisser consoler et pleurer jusqu’à en crever. 
Elle m’emmène un verre et va chercher mon copain qui travaille dans le restaurant d’à côté. Il arrive au bout de quelques minutes et me sert dans ses bras comme un forcené. Il ne sait pas quoi faire, son service est bientôt fini, il m’apporte à manger : un risotto de gambas pour me faire oublier. 
Je mange sans aucun appétit, je suis seul au fond de ce bar, j’ai les yeux rouges et meurtris et j’attends le départ.

Après son service, nous rentrons tous les deux à pied, mes forces s’échappent, je voudrais juste dormir au milieu de ce trottoir et tout oublier. Il refuse, me soutient, me motive, il ne me laissera pas tomber. 
Nous arrivons tant bien que mal à la maison, je veux être seule, dormir sur le carrelage froid du couloir de mon immeuble, je veux être seule. 
Je m’assois dans les escaliers de l’entrée, il veut que je monte jusqu’à mon appartement au 2ème étage mais je n’en ai pas la force. Je veux juste rester là, le visage collé à cette paroi glacée. 
Il attend, reste là, il est d’une patience extrême. Malgré notre différence d’âge, il a 17 ans et moi 26, il est très mature et a la tête sur les épaules. 
Il doit aller chercher des affaires à lui dans la voiture, j’en profite pour descendre au sous-sol et m’allonger sur ce sol froid comme la mort, je me sens bien, comme libérée. 
Je l’entends ouvrir la porte de ma résidence, rentrer dans l’appartement et ressortir pratiquement aussitôt. Je ressens sa peur, il me cherche, il est perdu. Il me retrouve recroquevillée là, sur le sol à côté de l’ascenseur et de l’extincteur. Il me parle doucement puis m’ordonne de me lever et d’aller dormir dans mon lit. Il s’assoit sur une marche et attend, il restera là toute la nuit s’il le faut mais ne remontera pas sans moi.

J’ai honte de mon comportement mais je suis malheureuse, et lui est là à me soutenir alors qu’il est si jeune et qu’il a travaillé toute la journée, pourquoi suis-je si égoïste ? 
Je me lève doucement, lui dis que je veux emprunter les escaliers malgré mes forces qui se sont faites la malle. Nous montons doucement, en silence. Il m’emmène jusqu’à notre chambre, me met au lit et me borde comme une enfant.
Le jour de l’enterrement approche, je rentre chez ma grand-mère, tout est différent. Nous sommes tous là mais lui n’est plus. Personne ne pleure, personne ne pense, nous mangeons en silence.
Voici la journée qu’avec le temps je voudrais oublier, nous nous sommes levés avec mon petit cousin, qui fête aujourd’hui ses 18 ans, pour cadeau il aura droit à l’enterrement de son grand-père. 
Son frère et sa copine se lèvent, nous déjeunons en essayant de ne pas penser à ce qu’il va arriver. Toute la famille et les amis ont décidé de se rejoindre dans le petit hôpital où il est décédé et où il est toujours, allongé sur une plaque gelée, pour l’empêcher de se décomposer.

Nous disons bonjour à tout le monde, avec nos yeux rouges remplis de larmes qui nous font couler le nez à force qu’on les retienne. 
Les adultes de la famille vont lui faire un dernier adieu, avant qu’ils ne le mettent dans cette boîte, son cercueil. Nous, les petits-enfants, restons à part pour nous rassurer, mais aussi pour rassurer notre cousin qui est handicapé. Le corps est sorti de sa petite maisonnette, et déjà les plaintes de ses filles et sa femme se font entendre. Nous nous écartons, c’est trop dur de voir et d’entendre ça. 
Le corbillard avance lentement suivi de toute la famille.

Cela fait maintenant des jours, des mois et bientôt des années qu’il est mort, mis dans un trou que l’on appelle un caveau, et qu’il se décompose un peu plus chaque jour. Sa pierre tombale n’est pas encore posée, sur elle sont écrits les mots qu’on voudrait oublier.