Autour de l’axe d’un cra (...)

Dessiner, toujours et encore dessiner ; ma vie tourne tout entière autour de l’axe d’un crayon.

Même lorsque je me suis retrouvé dans une école de cuisine au fin fond de la campagne irlandaise parce qu’on avait décidé pour moi que je ne gagnerais jamais ma vie grâce au dessin, je trouvais du papier et de quoi dessiner. Même lorsque j’ai réintégré un cursus classique à la faculté de droit d’Aix en Provence – une fois sur les bancs de l’amphithéâtre, au lieu de noter mes cours : je dessinais.
Ces erreurs d’aiguillages finirent par me rendre fou.

Pourtant, les Beaux-Arts n’ont pas su répondre à cet impérieux besoin. Perdue dans les méandres de l’art contemporain, ma verve graphique finit par y causer mon échec une première fois.

J’ai ainsi échoué sur les rives de la grande distribution spécialisée. Poussé par la nécessité de subvenir à mes fonctions vitales basiques, j’ai enfilé le morne uniforme de vendeur en micro-informatique. Univers mortifère constitué de commerciaux lobotomisés, d’objectifs toujours impossibles à atteindre et de produits trompeurs dépourvus des qualités pourtant mises en avant auprès des clients à grands coups de crédits assassins. Hiérarchie imbécile basée sur la force du plus fourbe, droits des salariés bafoués, fascination morbide pour les chiffres au point d’en faire crever l’entreprise : dépression, chômage.

Retour à la case Beaux-Arts (avec succès cette fois) financée par le licenciement de mon poste de grouillot de la vente, dont ce fut la seule conséquence positive. Puis, diplômé, j’ai enfin touché du doigt mon but : devenir graphiste. J’ai été embauché par une petite agence de communication (une start-up) et je pouvais enfin dire avec fierté : « Je gagne ma vie en dessinant ! » et comprendre la nature du nouveau piège. J’ai été confronté à l’inculture généralisée, de mes patrons comme de leurs clients, travaillé 60 heures par semaine (payées aléatoirement 39 puis 35, quand elles étaient payées). Je me suis retrouvé pris en tenaille entre la pression de la hiérarchie et le mauvais goût des clients, incapables de comprendre la différence entre ce qui leur plaît et ce qui va fonctionner en terme de communication. Cause perdue. Explosion de la bulle spéculative : j’ai été licencié pour raisons économiques puis embauché à nouveau ailleurs et à nouveau licencié six mois plus tard.

Chômage, réflexion, travail au black pour garder la tête hors de l’eau, tant au plan financier que psychologique.

La rencontre d’un tatoueur change ma vision des choses : « Tu dessines bien, pourquoi ne deviendrais-tu pas tatoueur ? » S’ensuit une année d’apprentissage, en sous-marin, parce que pour l’ANPE, « tatoueur » n’est pas un métier ; l’un de ses agents m’a même dit : « Faites-la, votre formation, mais ne vous faites pas prendre ! » Un an plus tard, je suis devenu tatoueur, mais le plus grand changement pour moi, c’est de devenir indépendant. Libéral : faire le grand saut.

Mon expérience du salariat a été désastreuse mais je ne savais pas encore ce que me réservait l’aventure de l’indépendance. J’ai pu être exploité en tant que salarié, mais jamais cela n’a été aussi sévère que depuis que je suis à mon compte. Cela fait maintenant dix ans que je crée de l’emploi, que je génère de la richesse et ne coûte rien, ou très peu, à une société qui ne m’offre en échange qu’un statut de sous-travailleur, dépourvu des niveaux de protections sociales auxquelles le plus humble des salariés, voire le plus humble des chômeurs, peut prétendre. Dix ans sans arrêt-maladie, sans congés payés, sans assurance-chômage. Tout cela à prix d’or.

Et même si je fais un métier fabuleux – auquel j’aspire depuis que je sais tenir un crayon – dont je ne trouverai probablement jamais d’équivalent dans le monde de l’entreprise, je me pose parfois, de plus en plus souvent, la question de redevenir salarié. Ce ne serait pas simple : j’ai pris goût à la liberté toute relative que me procure mon statut, et le retour de l’autre côté du miroir ne se ferait pas sans concessions et serait probablement accompagné de grincements de dents de ma part.

Redevenir salarié. Me mettre à l’abri de l’arbitraire fiscal, de ces organismes censés assurer ma protection sociale mais qui ne sont que les vecteurs de ma paupérisation ; capables, sur un seul courrier, de mettre en péril mon logement, mes projets et ma subsistance. De tels courriers, j’en reçois chaque année, parfois plusieurs, qui me font perdre le sommeil des semaines durant ; au point qu’à chaque fois que je rentre chez moi, l’inquiétude me traverse lorsque j’ouvre ma boîte aux lettres. Ceux qui sont à leur compte connaissent ce sentiment, je ne parle pas juste de quelques-uns, tous savent.

Le retour à la sécurité, à la paix de l’esprit, voilà le changement auquel j’aspire désormais.