Rue Vaneau

Dans les années soixante, il était possible d’être pauvre et de vivre rue Vaneau dans le 7e arrondissement de Paris, aux portes du Musée Rodin, à la condition de n’avoir ni chiens, ni enfants. La mise à l’écart de la saleté des chiens et du bruit des enfants faisait partie des exigences des beaux immeubles et des bons quartiers.

Pour éviter l’expulsion, ma jeune mère respecta cette interdiction ; pendant neuf mois, elle comprima son ventre avec un grand bandeau noir. Elle lisait plusieurs fois par jour le texte calligraphiée sur l’affichette suspendue à la porte de l’immeuble : « ni chiens, ni enfants ». Tous les habitants lisaient de manière automatique ce règlement local en poussant la porte haussmannienne.

Mon père militait au parti communiste tout en préparant le diplôme de Sciences Po. Il travaillait avant l’aube, sous terre pour dératiser les égouts de Paris. En attendant, ma mère cachait l’enfant à naître sous un grand manteau gris râpé donné par un ami du parti. Elle mangeait des sardines et des grenades. J’ai souvent pensé que ce mélange de sardines et de grenades dépeignait cette vie de pauvres chez les riches.

Mais à l’époque, la richesse côtoyait plus facilement la pauvreté et les riches faisaient souvent de belles œuvres. Un gynécologue-obstétricien réputé du 16e arrondissement offrait tous les ans la possibilité à quinze jeunes femmes désargentées de bénéficier des mêmes services que sa clientèle privée. Ma mère, qui s’était retrouvée par hasard sur cette liste, se rendait régulièrement à la consultation cossue.

Elle éprouvait un mélange de honte et de joie lorsqu’elle s’asseyait dans la salle d’attente feutrée, sur les fauteuils en velours avec son grand manteau gris râpé. La honte de la privation et la joie de l’abondance. Enfant, elle avait connu l’abondance. Son père, fils d’un banquier de Gironde, était psychiatre. Les trois oncles s’appelaient Frank, Louis et Marc. Trois monnaies qui avaient permis à la famille de faire fortune avec sa banque privée jusqu’au rachat en 1930 par le Crédit Lyonnais. Plusieurs générations vivaient sobrement dans une grande maison sur trois étages entourées de meubles dorés. Un jour, la famille accueillit par hasard un jeune communiste poursuivi par le gouvernement franquiste. Ma mère quitta la vie dorée pour l’immigré communiste.

J’arrivais au monde avec cette conscience de la richesse et de la pauvreté. Cet équilibre et la rencontre des contraires. A trois ans, j’adorais les Citroën 4 CV et avait le mal des transports dans les Mercedes.

Des années plus tard, pour fêter la fin de l’internat, j’emmenais une amie dans une auberge de jeunesse à Londres. Je pensais lui faire plaisir en partageant un lieu que j’aimais mais cette amie riche ne décoléra pas jusqu’à la fin du voyage. Pour les adolescents riches, dormir dans les dortoirs d’une auberge de jeunesse à Kensington Gardens était inconcevable. Cette amie ne comprit jamais ma passion pour ce mélange de splendeur et de frugalité, ces nuits sur des lits superposés avec vue sur un beau parc dans un quartier fortuné de Londres. Pour que je comprenne son désarroi, mon amie riche m’expliqua le nombre de fois où son frère avait refusé de manger les œufs frits servis par la bonne lorsque celle-ci cassait par mégarde le jaune.
Les années passèrent. J’étais née avec la conviction que le naturel valait toutes les élégances. Les visages rayonnants m’attiraient davantage que les visages fardés, et les vivaces multicolores qui poussaient avec vigueur dans les potagers me parlaient infiniment plus que les bouquets de roses rouges coupées et ordonnées en éventail. Très jeune, je préférais déjà le réalisme de la décroissance à l’orgueil de la classe dominante.
Mais au-delà de la richesse et de la pauvreté qui font partie de l’histoire de l’humanité et du manque d’empathie des uns pour les autres, il y a une nouvelle forme plus inquiétante d’être aux services des riches : celle des populations qui n’ont plus aucune valeur marchande dans des nations où seule compte la valeur mercantile. Ces vies de pauvres où les exigences matérielles sont celles des riches ne pourront être régulées que par une immense conscience solidaire. Les femmes devraient décider de faire grève de maternité pour que le citoyen redevienne un bien précieux. À ce jour, seule une gigantesque et très longue grève de maternité changerait la nature des liens entre État et citoyens. Les femmes donnent naissance sans contrepartie. Pourquoi continuent-elles aujourd’hui à engendrer sans la moindre exigence citoyenne ?
À trois ans, ce thème me tenait plus à cœur que les autres : j’avais décidé en toute conscience de faire grève de maternité. J’admirais ces femmes qui choisissent une vie sans filiation. Ces femmes qui parce qu’elles n’ont pas d’enfants les comprennent autrement. Au fil des ans rien ne changea.
Tante Mathilde avait décidé avec la même conviction et au même âge que moi qu’elle n’aurait pas d’enfants. Elle répéta pendant toute son enfance qu’elle n’en aurait aucun. Les décades ont passé et elle n’a jamais changé d’avis. Elle aime sa vie fluide, délacée, translucide, où l’absence d’enfants n’impose aucune appartenance sociale. Les riches et les pauvres sans descendance sont au service d’autres quêtes et d’une sérénité qui à elle seule fait œuvre d’amour inconditionnel.

Un jour, une cousine riche me racontait ses malheurs avec un livreur d’aquarium. Le livreur refusait de monter l’aquarium au cinquième étage. Il s’ensuivit une annulation de la commande sous le coup de la colère, puis une nouvelle commande et une nouvelle livraison. Un deuxième livreur arriva. Malgré les promesses du magasin, il refusa comme le premier de monter au cinquième étage ce qui engendra une nouvelle annulation de la commande et une nouvelle promesse de livraison. La bonne avait été chargée de réceptionner la troisième livraison et Madame lui avait remis un billet de cinquante euros pour éviter les problèmes. Lorsque ce troisième livreur sonna à l’interphone, il annonça comme les précédents qu’il ne pouvait monter aucun colis à l’étage. La bonne lui promit alors le billet de cinquante euros laissé par sa patronne. Le jeune garçon changea de ton et lui annonça qu’il montait avec l’aquarium. Lorsqu’il arriva à l’étage, la bonne ouvrit la porte avec le billet promis dans la main ; elle demanda au livreur de poser l’objet dans la cuisine puis le raccompagna sur le palier et, en conservant le billet, referma la porte au nez « du fainéant ! ». Le livreur sonna plusieurs fois mais la bonne n’eut pas une once de compassion. Elle vivait chez les riches et obtint les félicitations de Madame.
La naissance rue Vaneau cachée sous les plis d’un manteau gris prêté par un camarade communiste m’a forgé une âme qui ne s’arrête ni chez les uns ni chez les autres. Riches et pauvres sont admirables lorsque leur cœur rayonne, et lamentables lorsque leurs cœurs sont éteints. Mes parents pauvres devinrent plus riches. Le devenir riche échappe à la vision populaire et aux catégories usuelles de la sociologie. Mais la différence est souvent colossale. Les riches en devenir font attention aux apparences sans avoir ni l’assurance ni l’aisance des familles aisées. Un enfant de famille aisée est roi mais un enfant au service des riches en devenir est un domestique attentionné et respectueux qui doit se plier à toutes les exigences. Dans le silence. Toujours. Au risque d’être réprimandé ou excommunié.
Un jour une guérisseuse de République Dominicaine me raconta que ses clients des beaux quartiers lui ramenaient souvent de l’eau du robinet lorsqu’elle leur demandait d’amener de l’eau bénite. Elle leur disait : « Vous m’avez apporté de l’eau du robinet mais, peu importe, l’énergie de Dieu baigne toutes les eaux. »
La vie des riches est souvent comme ça, de l’eau de robinet que l’on fait passer pour de l’eau bénite.
Ce que j’ai appris en étant au service des riches c’est que la croissance démographique instinctive et exponentielle trace en silence des frontières de plus en plus hermétiques entre riches et pauvres. Elle invalide l’éthique de coopération réclamée par des individus de plus en plus nombreux et démunis. En moins de quarante ans, nous sommes nombreux à ne plus pouvoir naître rue Vaneau ou ailleurs dans Paris. Cette possibilité qui existait encore récemment, a cessé d’exister aujourd’hui.