Le monde en noir et blanc

Parfois, j’ai envie de piquer une grosse colère devant les « bons penseurs », ceux qui pensent « politiquement correct », qui se font les défenseurs des causes soi-disant humanitaires, gonflés de la bonne conscience d’être dans leur droit ! S’il y a une vérité, c’est bien que le racisme n’a pas de couleur, ni de frontières, ni de nationalité. Il est le sentiment le plus communément partagé, à partir d’un certain âge, vers 4 ans, celui où l’on commence à s’imprégner peu à peu des préjugés du monde adulte, jusqu’à un autre âge, celui qui est censé être celui de la sagesse, où l’on doit en principe avoir compris certaines vérités.

Je me rappelle ma mère me réprimandant en tant que sœur aînée, nous enjoignant, la cadette et moi, de jouer avec la benjamine, de ne pas la laisser en dehors de nos jeux parce qu’elle était plus foncée et qu’on « faisait du racisme » ! C’était l’hôpital se moquant de la charité !

Ma chère mère, qui, lorsque nous nous trouvions dans le bus ou tout lieu public suffisamment confiné pour que l’on entende nos paroles, me demandait de ne pas l’appeler « maman ». Tout le monde la regarderait, elle, la mère d’une enfant « de couleur ». C’était dans les années 60-70 et j’aurais déjà pu avoir le titre de Docteur en science du racisme, tellement j’en savais long sur la question, du point de vue du cobaye. Depuis l’âge innocent où l’on ignore tout jusqu’à 4 ou 5 ans, je ne m’étais jamais posé la question de ma « couleur », jusqu’à ce qu’une autre enfant beaucoup plus âgée me fasse remarquer que j’étais justement d’une « autre couleur ». Je vérifiai cela sur le champ en comparant son avant-bras avec le mien. Et effectivement, je ne pus que constater que le mien avait une teinte plus café-au-lait que blanc rosé.

Je peux dire que c’est à ce moment-là que je perdis la bienheureuse innocence dans laquelle j’avais baigné jusque-là en matière de « race » et de « couleur ». Evoluant dans un pays où jusque-là, je n’avais rencontré que des gens de la même couleur, « blancs » selon le qualificatif officiel, je ne pouvais m’imaginer être différente d’eux… D’autant plus que ma mère avait la même couleur que les gens qui nous environnaient. Dès lors, je me mis à rechercher une explication à cette bizarrerie. Le fait que ma mère me dise que mon père était noir et qu’il venait d’Afrique, prit alors une signification. N’ayant jamais vu celui-ci, je trouvai ma propre théorie pour expliquer mon étrangeté : mon père, c’était le « café », ma mère c’était le « lait », et moi j’étais « café-au-lait ».

Malgré des réflexions approfondies, je n’arrivais pas à trouver comment le mélange entre le lait et le café s’effectuait, mais le résultat était là, aussi réel que mon bol de café-au-lait le matin sur la table du déjeuner.

Pour en revenir à l’accusation de racisme émise par ma mère concernant notre petite sœur, je dirais aujourd’hui qu’elle était le résultat d’un pur fantasme d’adulte. En effet, la seule supériorité que nous nous sentions envers elle était celle de l’âge. Pendant longtemps, j’ai cherché à comprendre comment ma mère avait pu imaginer une chose pareille. Elle n’avait pas pu nous observer, puisqu’elle nous rendait rarement visite, moins d’une fois par an, le minimum exigé par les services sociaux. Est-ce les religieuses qui lui avaient suggéré ce genre de réflexion ? Sur le moment, j’ai pensé que c’était la nonne qui s’occupait des tout-petits, qui chaque fois cherchait à nous empêcher de venir voir notre sœur dans son dortoir, qui lui avait raconté cela. Mais maintenant que j’ai largement dépassé l’âge de ma mère à cette époque, je suis convaincue qu’elle n’avait eu besoin de personne pour implanter une telle horreur dans la tête de ses trois filles métisses.

Pendant de nombreuses années, je fus le c… entre deux chaises, comme on dit communément, souffrant énormément lorsqu’on me demandait de choisir : à savoir si je me sentais noire ou blanche, ou plus noire que blanche, ou vice-versa ! Je ne pouvais répondre à la question. S’il m’arrivait de le faire par la première chose qui me passait par la tête, c’est parce que j’avais hâte de me débarrasser de ces questions intempestives. Mais quelle que soit la réponse, je me trahissais moi-même. Mes compatriotes me percevaient en permanence comme une étrangère dans mon propre pays. Je ne compte plus le nombre de fois où on me demandait, sans penser à mal, d’où je venais. J’ignore dans quelles conditions on serait amené à poser cette question dans des sociétés pluriculturelles comme aux Etats-Unis.

Bien que me percevant comme « noire » par ma couleur, toute ma culture et mon comportement étaient « blancs ». Lors de mon premier voyage en Afrique, il y a plus de 20 ans, la flatterie d’un commerçant m’appelant « Madame Blanche » me mit pendant deux jours dans un état intérieur indescriptible, mélange explosif de colère, de révolte et de frustration, ruminant toutes les fois où dans mon enfance on m’avait traitée de « sale négresse ». Au troisième jour enfin, je réussis à calmer ce bouillonnement intérieur, grâce à la pensée que je m’étais forgée depuis deux ou trois ans déjà et qui m’avait permis de résoudre ce conflit liée à la disparité entre ma couleur et ma culture : « je refuse que les divisions qui existent à l’extérieur me divisent à l’intérieur. Quant à ceux qui veulent à tout prix que je leur réponde, s’ils persistent voir le monde en noir et blanc, c’est leur problème, pas le mien ». J’avais restauré mon unité dans un environnement qui cherchait à me diviser.
Depuis plusieurs décennies déjà, j’avais rejeté cette division de l’humanité en races, depuis que j’avais lu ce fameux livre de Jacques Ruffié, De la biologie à la culture, qui démontrait que la notion de races humaines n’avait aucun fondement scientifique : choisir de différencier les humains par la couleur de leur peau, la texture de leur cheveu, la finesse toute relative de leurs traits, était totalement arbitraire. Ce livre me fit un bien immense car il répondait très clairement au problème qui m’agitait. Il m’aidait à faire face aux gens qui me demandaient indirectement comment le métis pouvait exister, comment ne pouvait-on être ni noir ni blanc, mais les deux à la fois, noir en France et blanc en Afrique. Cette situation était assez schizophrénique. De plus ce problème d’identité par la couleur de la peau se doublait de celui de l’appartenance culturelle.

N’ayant jamais été en Afrique enfant, ni même connu mon père, je n’avais aucune idée de ce que pouvait être ce continent. Tout ce que j’en connaissais étaient les diapositives que nous projetaient les sœurs missionnaires à leurs retours de la Haute-Volta ou du Dahomey, ou bien l’actualité tragique qui faisait surgir partout des affiches montrant les enfants du Biafra, et plus tard, ceux du Sahel. Etais-je en mesure de m’identifier à ces Africains ? A l’âge adulte, mes séjours prolongés en Afrique me démontrèrent à quel point, par mon comportement, mes pensées, mes choix, mes préjugés, j’étais « toubab ». Mais j’étais encore plus « française », digne héritière et ambassadrice de la pensée du siècle des Lumières, et de tout ce que mon éducation, et plus tard mes études, avaient fait de moi.