Parallèles

Espinama, Espagne, à l’heure du repas sous le soleil des vacances de septembre, à l’entrée du restaurant.
Alors que je déchiffre la carte affichée, j’entends sa voix, enfin non, j’entends une voix que je ne lui connais pas, murmurée à peine. Je quitte des yeux la carte, je croise un regard étonné, mais pas inquiet, un regard en accord avec la voix douce et tout juste étonnée que je viens d’entendre. « Laurent, je suis en train de me faire pipi dessus ? » Je regarde : son short est mouillé, de la pisse coule le long de ses mollets.

L’Annonce

Nous avons roulé deux jours pour revenir chez lui, j’ai conduit aussi vite qu’il est raisonnable pour que quelqu’un m’explique pourquoi il dort tout le temps, pourquoi le muscle de son bras gauche s’est mis à trembler, pourquoi sa jambe droite, lorsqu’il marche, ne le porte plus et qu’il trébuche à chaque pas. Il est minuit, je sors de l’hôpital où à présent il dort paisiblement. Je suis rassuré qu’il soit désormais en sécurité. Je me couche. Je dors.

Le téléphone sonne, il est 10h du matin. Sa mère me dit : décroche, je ne me sens pas capable.
« Allô ? » « Oui bonjour, c’est l’hôpital. » « ... » « Je vous téléphone concernant B.. je peux vous demander qui vous êtes ? » « Euh.. je suis son ami » « Ah... bien.... je voulais vous prévenir qu’il est descendu en soins intensifs ».

Voiture, rond point, avenue, avenue, parking, hôpital. La porte fermée ; il est 12h45 ; il faut attendre 13h. Nous sommes une toute petite troupe, silencieuse et tendue. La porte s’ouvre sur un simple et long couloir vide. La petite troupe s’avance vers un petit lavabo, quelqu’un explique les consignes pour se désinfecter, mettre les blouses de papier. Un couloir encore. Et je le vois, endormi d’abord, et puis rapidement non, en fait absent, déjà ; seuls le bruit des machines et les quelques mots que j’espère lui offrir résonnent dans cette partie du service, derrière le paravent que l’on replie derrière moi. Un jour, on me prend à part :
« C’est un infection cérébrale. Il est fortement touché. » « … » « Il ne prenait pas un traitement... lourd ? »

J’ai compris.

Rester encore un peu

Samedi, je dois repartir pour reprendre le travail. Il faut donc que je téléphone pour demander une semaine de plus. Je prends mon portable, je fais le numéro de mon responsable. Sonnerie. Je n’ai aucune idée de ce que je vais pouvoir raconter pour me justifier. Il décroche, « allô, oui, euh j’ai un problème... » la tête vide, je parle dans une sorte de vertige, une histoire de meilleur ami (tu parles, ah oui si tu savais, cher chef !) qui est en train de mourir, sa copine aussi est paumée ( tu parles, et oui, « elle » l’est complètement même, chef, si tu savais), du coup, si je pouvais rester une semaine de plus, ma voix s’étrangle, je contrôle à peine.
« Mais oui bien-sûr, je ne veux pas te voir au boulot lundi, fais ce que tu as à faire ! »
Ouf.
Je peux pleurer maintenant.

Mon tour

Il a bien fallu rentrer chez moi et le laisser. Et puis savoir, aussi, pour moi.

Une première prise de sang, premier test, et un message laissé par mon médecin sur mon répondeur, « Si vous pouviez me rappeler, j’ai quelque chose d’important à vous dire. » J’essaie, mais il est déjà tard et il ne décroche pas. Je passe ma première soirée ainsi, seul. Le lendemain, la scène au laboratoire d’analyse biologique est assez…particulière : on me dit « oui, bonsoir. Ah…attendez, nous sommes en train de terminer le courrier pour votre médecin traitant. » Je m’assois, la secrétaire fait ce qu’elle a à faire derrière son bureau, je sens qu’elle est dans un monde où je ne suis déjà plus.

On me tend une enveloppe cachetée, c’est tout.

Rendez-vous, le second, chez mon médecin traitant. Un homme bienveillant. Il me parle et c’est comme s’il me prenait dans ses bras pour accompagner ma chute. Bien-sûr, ce test a été positif, mais ce n’est pas nécessairement très fiable, une simple grippe peut aussi donner ce résultat. Ah oui, je me souviens, le type de Sida Info Service m’a dit la même chose hier au téléphone. Bien entendu, je sens que cette sortie de l’histoire n’est évidemment pas pour moi, mais cela m’aide pour franchir cette première porte.
Après ce rendez-vous matinal, je file au boulot. Enfin, c’est ce que j’ai dû faire car je ne me souviens de rien, si ce n’est d’un grand vertige.
Second test, indiscutable celui-ci, et l’avantage est que, cette fois-ci, je suis préparé, et j’abandonne l’éventualité d’une simple grippe.
Ensuite c’est le CHU, les examens complémentaires, les niveaux quasi inexistants de CD4 (protéine de la famille des immunoglobulines à laquelle s’attache le virus du VIH) : j’ai vu ce que cela peut signifier. Je me laisse porter par ce que me dit ce nouveau médecin, je n’entends pas vraiment ce qu’il dit, plutôt j’évite de bien comprendre, ça me laisse le temps de régurgiter tranquillement tout ça plus tard, et de m’imprégner, à mon rythme, de ma maladie.
Bonne nouvelle toutefois : les reins ont été touchés. Je ne le sais pas encore, mais voilà une belle maladie que je pourrai afficher.

Et puis il faut bien intercaler les journées de travail. J’arrive après tout le monde, je repars aussi tôt que possible, épuisé. À mes collègues qui remarquent ma soudaine maigreur : « Oui oui, on vient de me trouver un très gros problème de santé...euh…euh...les reins. » « Oui c’est assez grave, je vais devoir suivre un traitement lourd, je risque d’être assez fatigué... » Je pilote à vue, j’invente, je suis concentré pour ne pas perdre le contrôle et rester dans l’acceptable. Je travaille un peu, hébété, à peine concerné, sous le regard bienveillant de certains, indifférents de beaucoup.

J’invente ce qui sera l’histoire et ma posture qui me suivront désormais au travail.
Je croise le patron. Il s’informe de ma santé, je récite. Il semble touché, autant que sa personnalité le peut.
« Tu as perdu ton cul, eh, alors promets de remplumer tout ça !!! »

C’est probablement une manière de montrer sa sympathie.

Veuf

Quand on est homo, quand son mec meurt, on avale. On n’est pas veuf. D’ailleurs, personne au boulot ne connaît la douleur qui explique ma mine encore plus grise. Je leur dis :

« Oui oui, c’est la mise en route du traitement pour mes reins, il est lourd et ça me fatigue beaucoup. D’ailleurs, je serai absent deux ou trois jours, je dois aller à l’hôpital pour surveiller comment ça ce passe. »
« Ne t’inquiète pas, on prend le relais. »

Entre des visites bien réelles au CHU, un enterrement donc.

À vous qui avez accepté ce que je vous ai raconté, qui m’avez soutenu sans poser de question, je promets un jour de dire la vérité :

Nuit polaire
Au commencement sont les CD4 et la Charge Virale. Chaque quinzaine, pour commencer, puis chaque mois le même rendez-vous pour compter les uns et repousser l’autre. Tout s’organise autour de ce combat unique. Pour le reste, je confie à mon double d’aller faire illusion au travail. Moi, j’ai franchi une limite, lui, je lui laisse le temps de prendre suffisamment de force pour venir me rejoindre.

Alors lui et moi, on s’organise comme ça : le matin, abruti à la fois par les restes du somnifère indispensable de la veille, et la perspective de l’effort incroyable que va demander cette nouvelle journée, je me traîne jusqu’au pilulier, j’avale en les comptant méthodiquement, pour être bien certain de ne pas en oublier (cinq, un, deux, trois, quatre, cinq) les pilules préparées. Je fais une toilette trop rapide. D’ailleurs, je l’ai dit au médecin : j’ai l’impression que le but de tout cela est de remplacer mon sang, pourri, puant, par une sorte de paraffine destinée à venir combler un système sanguin désormais vidé par nécessité vitale. Donc pas la peine de se récurer.

Arrivé au bureau, c’est donc mon double qui prend le relais. L’essentiel de l’énergie sera consacrée à compter les heures qui me séparent du moment où je pourrai retourner m’immobiliser chez moi : d’abord parvenir jusque midi. Déjeuner. Puis tenir jusque 16h. Par chance, je suis seul dans mon bureau.

Il s’agit de maintenir un minimum de travail vital, c’est-à-dire juste ce qu’il faut pour qu’un jour je puisse revenir. Je n’ai aucun souvenir de toutes ces journées. J’imagine que la force des réflexes a permis de maintenir une sorte d’illusion. Je réponds vaguement à des questions, donne un avis, fouille sans but dans les dossiers de l’ordinateur. Il y a même parfois un lot de blagues pour désamorcer la situation, permettre aux autres aussi de prendre du recul. Moi, j’observe.

Il y a ceux qui viennent avec une réelle sympathie. Ceux-là, après quelques mots rapides et légers pour prendre des nouvelles, viennent rendre compte, demander ce qu’’ils ont à faire, cherchent à comprendre comment ils peuvent aider. « Ne t’inquiète pas, on prend le relais ». Alors, le double, lui, se concentre au maximum de ce qu’il peut, répond du mieux possible à leurs questions, il analyse les informations qui lui sont données, aussi bien que son esprit encombré le lui permet. Cela demande une concentration inouïe, juste assez pour faire ressurgir un peu de la vie d’avant dans ma tête toute envahie par cette nouvelle vie.
Et ceux-là ressortent du bureau aussi silencieusement qu’ils y sont entrés.
Ils sont le fil d’Ariane.

Et puis il y a tous ceux qui ne viendront jamais, la plupart tout de même.
Tout d’abord ceux qui ne savent pas parce qu’ils n’ont pas de raison de savoir. Eux sont ceux que l’on croise dans les nombreux bâtiments, les visages que l’on mémorise à la cantine, lointains collègues de travail dont la fonction ne nous a jamais mis en relation. Ils sont le décor de la vie d’avant. Eux, ils sont comme avant. Ils cristallisent un autre deuil qu’il faut faire, le deuil d’une normalité insouciante. Ils ont le génie de ne rien changer à la monotonie de la vie de bureau. Ils sont le décor dans lequel je vais un jour retourner. À leur façon, ils sont aussi un fil d’Ariane.

Il y a aussi ceux dont on apprend plus tard qu’ils ont demandé des nouvelles, de loin mais sincèrement. L’aspect de la maladie isole. Et puis on n’ose pas déranger, c’est du niveau de l’intime, on a peur d’être maladroit. Enfin j’imagine. Je n’ai aucun souvenir d’eux à cette époque.

Bref, rien de très central.

Et puis il y a LUI, mon voisin de bureau. Un type bien, avec des principes de l’ordre du respect (de la hiérarchie, des anciens, des conventions, de la façon de se comporter). Un type qui rigole lorsqu’il raconte, comme un trophée de sa virilité, que sa femme l’a envoyé dormir dans le canapé du garage parce qu’il était rentré « un peu pompette » d’une soirée foot avec des copains. Un de ces types qui a élevé le bon sens paysan au statut de valeur universelle, mais dont émerge plutôt le rustre que le bon sens. Lui donc, que je ne verrai jamais, et qui n’a même pas conscience de la minceur de la cloison qui sépare nos bureaux lorsqu’il pose à mon chef la question du poste que je pourrais bien être capable de tenir dans le futur.

Toi aussi, connard, tu as été mon fil d’Ariane. Tu m’as fait serrer les dents, chausser les crampons, empoigner les piolets. Tu m’as donné l’envie de te laisser en bas pendant que moi je monte.

Et moi je suis monté.

16h moins quelque chose : bon, il faut tout même tenir encore un peu...16h, pas avant. Nouveau survole des dossiers de l’ordinateur. Moins cinq. C’est long. Ça n’avance pas.
Je suis juste fatigué, une lourde fatigue. L’aiguille est quasiment sur la verticale ; voyons, le temps de se lever, de mettre le manteau, fermer l’ordinateur, tourner un peu dans le bureau, il sera 16h.

De retour à l’appartement, je peux enfin être concentré sur moi, une longue et une incroyable concentration sur chaque moment, comme si je m’étais rassemblé en un unique point, d’une infinie densité. Je suis dans le canapé, la télévision face à moi est allumée, mais je n’arrive pas à entendre ou à voir. En fait je guette chaque moment où je ne suis pas malade, et donc l’horloge se remet à piétiner, à se traîner, et lorsque le grande aiguille atteint un chiffre, le voyage jusqu’au chiffre suivant est une éternité effrayante. J’arrive comme ça, immobile, jusque vers 20h.

Par chance, je garde suffisamment d’appétit. Nous, dans la famille, on a un grand principe : quoiqu’il arrive, il faut manger. Alors je mange.

Depuis cette époque je me suis mis à faire la vaisselle après chaque repas. On ne sait jamais.

La seconde partie de la soirée se déroule comme la première, même compte à rebours, même densité, et même vide. Maintenant il s’agit de tenir jusque 22h, nouvel objectif. Je me remets donc dans une longue attente, tendu par l’effort pour faire face à un danger imminent, et avec pour seule impatience de pouvoir m’autoriser à prendre enfin mon somnifère pour sombrer dans un sommeil noir.
Si quelqu’un était dans la pièce, la scène paraîtrait d’un vide absolu. En réalité, elle est toujours d’une densité invraisemblable. Car chaque minute est immensément remplie par l’apprentissage de ma nouvelle vie, de l’absence, de la singularité de la maladie, de l’objectif absurde de parvenir à la minute suivante sans encombre, de l’effort pour arriver à 22h, et pour franchir toutes les minuscules étapes qui feront que l’horizon du temps passera ainsi au fil des jours de la demi demi journée à la demi journée, puis à la journée, à la semaine, puis aux premiers projets pour le mois à venir.
En fait, chacun de ces instants est le total opposé du vide que sont les journées au travail.

Ainsi pendant de longues semaines, la nuit.

Boulot, dodo, séropo

J’ai compris que j’avais accepté de prendre du rab de vie un matin où, dans la douceur d’un reste de sommeil, mais à ma grande surprise, je me suis réveillé en bandant. Il paraît que mon Éros est plus puissant que mon Thanatos. Super.
J’ai aussi grossi de 15 kg. Attention : 15 kg par rapport à mon poids d’avant. Donc si je compte les 7 que j’ai perdus et les 15 que j’ai gagnés, ça nous fait une enflure d’une bonne vingtaine de kilos.

Et malgré mes chers collaborateurs qui me disent que, quand même, ce n’est pas si terrible, je sais bien que je suis aujourd’hui un cinquantenaire-rondouillard-séropositif. Il est donc impératif que je développe un sens aigu de l’humour, attitude qui me semble convenir parfaitement à l’image que peut donner un cinquantenaire rondouillard et qui aurait le bon goût de ne pas être séropositif.

Il m’arrive de croiser des collègues affectés à d’autres sites que le mien, et qui me tapotent sur le ventre du regard, qui me disent avec un petit sourire de sympathie « On profite dis donc ! »

En fait, ça me fait du bien.

Donc j’ai choisi d’arborer un ton détaché, un air badin et un ton blagueur. C’est à un point où je m’entends dire parfois :
« Ah, tu es revenu... tu sais on s’ennuie quand tu n’es pas là ! »

Ça me fait du bien.

Pour faire passer tout ça, j’ai peaufiné le scénario de cette maladie que je ne peux pas cacher, et je ne veux d’ailleurs pas cacher que je suis malade. Mais ce doit être une belle maladie, quelque chose d’avouable. Mes reins me sont ici d’une aide précieuse. J’ai donc une maladie auto-immune qui s’attaque à mes reins.
« Mince… » « Oui, mon système immunitaire a décidé que mes reins sont nuisibles et qu’il faut les supprimer. »
Pas mal l’idée de la maladie auto-immune. Je raconte : Il faut un traitement lourd pour mettre ça sous contrôle, des trucs du genre dérivés d’anticancéreux, avec des effets secondaires, de la fatigue. Et puis il faut rendre le système immunitaire aussi inoffensif que possible, le réduire au minimum nécessaire de son activité. Donc, si j’attrape toutes les maladies de passage, ce n’est que très normal.

A vrai dire, je n’ai aucune idée de la véracité de ce que j’invente, pour le moment je prends les pièces de mon puzzle pour créer une autre image. Le pire : cela ne me demande aucun effort.

Voici donc les deux paravents derrière lesquels je m’abrite : cette autre maladie et un humour ravageur. Aucune opportunité de jeu de mot, de mot d’esprit, d’esprit décalé ne m’échappe, ou à peu près. Entre deux périodes de long silence où, dans notre « espace ouvert », chacun se concentre sur ce qu’il a à faire, sur ses coups de téléphone, ses rapports, ses présentations, à l’occasion d’un échange entre deux de mes coéquipiers, je ne peux que difficilement m’empêcher de dire une bonne et belle bêtise qui faire rire tout le monde. Le silence est brisé, et c’est parti pour dix bonnes minutes de délires en tout genre, où j’use et j’abuse de tous les décalages possibles que m’offre la situation. D’ailleurs, je suis un décalage.

Par chance, je fais aussi un boulot qui semble plaire. En sortant de ma longue nuit, j’ai eu des envies de structuration, de travail d’équipe, de ne plus subir mais de provoquer ; envie de faire se rencontrer des personnes qui s’ignoraient pour imaginer ensemble ce que pourrait être notre avenir, un avenir pour l’entreprise. J’ai posé les bases, et ma petite équipe a pris le relais comme un seul homme, réunions, concertations, réflexion, synthèse, propositions. Conférences téléphoniques, remue-méninges, deux années pleines de boulot et une proposition de stratégie à faire. Quand je n’étais pas trop fatigué, je faisais le voyage avec l’un ou l’autre pour animer aussi tout ça.

La fatigue. Mais aussi des phobies nouvelles à gérer. La phobie de partir loin de chez soi, c’est-à-dire de s’éloigner de là où il fait chaud, où on a ses meubles, son médecin, son hôpital ; là où on a la certitude de la bienveillance. Et voici donc toutes les stratégies pour éviter de partir, des fausses excuses, mal ici ou mal là, rendez-vous médicaux, faux malaises. Juste pour rester au chaud.
Ne pas se retrouver seul et perdu au milieu de tous ces costards-cravates froids et impersonnels d’aéroport, dans la nuit des matins d’embarquement, de bus, de bousculade, d’ordinateurs bleus et de portables rivés à l’oreille, chacun dans son monde, dans son « professionnalisme ». Pas de réconfort ici bien-sûr, ce n’est pas l’endroit. Chacun pour soi ensuite dans ces réunions, c’est ton problème mon pote, moi j’ai mes indicateurs à tenir alors débrouille-toi. Et puis ma carrière tu comprends, mon ego, mon poste, mes décisions, la certitude d’avoir raison, laisse tomber. Tu n’es plus un prochain avec sa chaleur, ses problèmes, ses amours, ses idées, sa capacité à échanger. Tu es un obstacle. Au mieux, un pion.

En fait, cette indifférence froide me blesse.

Bref, rien de très original bien entendu, rien de nouveau sous le soleil professionnel, ce qui est nouveau c’est la tristesse et le sentiment de profond isolement que cela provoque. Alors vite, vite, je rejoins ma petite équipe, on bosse comme des dingues sur notre projet, je fais des blagues à deux balles, on rire fort au restaurant à midi, vite vite un peu de chaleur merde.

Mon rab de vie est déjà froid, il faut le réchauffer tout le temps.

Si par hasard je me sens dériver sur un « à quoi bon ? » vers un « de partir et d’attendre ? », juste attendre en jouissant, je me concentre, je vise l’objectif, je cherche le cœur du sujet, je dissèque, je pousse mon vieux moteur dans la côte, j’oblige mon cerveau à faire ses exercices et la machine repart. On m’a surnommé « Le Cerveau Gauche », mais c’est juste qu’il me faut disséquer, analyser, synthétiser de façon systématique pour en expurger un jus consommable. L’intuition est en panne, ou plutôt : le laisser aller est sous contrôle pour lui éviter de dériver.
Et donc, on m’a promu à l’équipe de dirigeants d’un groupe de huit mille personnes.

« Vous êtes certains ? Je vous rappelle que je suis malade, tout ça, j’ai parfois des besoins de m’absenter, des fatigues... » « Et bien justement, tu deviens libre de t’organiser. Moi ce qui est important pour la boîte, c’est ta compétence. »

On verra combien de temps cela tient. J’ai ma p’tite équipe, on s’organise donc. Ils se serrent les coudes, acceptent mon originalité médicale et la prennent aussi en charge. Beaucoup de chaleur et beaucoup de confiance, réciproques.
Parfois je lève un peu le voile, pour m’alléger je suppose. Ainsi, un matin, j’ai pris le premier avion pour un nouveau déplacement. Nous décollons, et en plein vol il est l’heure de prendre mon traitement. J’ai décidé cette fois-ci de le prendre devant la collègue qui m’accompagne. Je sors mes pilules, je demande un verre d’eau et j’avale tout tranquillement. Cette fausse complicité me fait du bien.
Du coup, on me protège des rhumes et autres embarras de l’hiver.

« Je ne te fais pas la bise ce matin, je suis patraque. »
« Tu tousses... Tu es allé voir ton toubib ? »

Qu’avez-vous donc deviné chère équipe ?
Ou bien cette blague un jour à mon encontre, allusion à toute cette chimie que j’avale tous les jours, boutade lancée à quelqu’un qui s’apprêtait à boire dans mon verre à la fontaine à eau : « Arrête ! Ne bois pas dans le verre du chef, tu vas muter ! »

Oui, juste de la chaleur autour de soi et de la confiance malgré les faiblesses qui s’accumulent.

Un petit poil de plus d’humain et ce sera parfait pour nous malades de tout poil qui avons à oublier notre maladie pour un peu plus de légèreté, et, lorsque nous nous donnons nous-mêmes un coup de pied au cul, pouvoir avancer un peu plus loin et faire reculer Thanat-os. À moëlle.

Épilogue

« Il faudrait faire un truc au niveau de la Direction pour souder l’équipe encore plus, un truc genre…dépassement de soi. »
« Dépassement de soi ? » Je le regarde droit dans les yeux : « C’est bon, moi c’est fait. »