J’essaie de me définir

La couleur d’une peau.


Me définir comme noire, ne pas me définir comme noire. Est-ce une façon de me réduire ou de m’affirmer ? Je me demande s’il s’agit d’un concept ouvert ou exclusif, si pour se définir comme noire, il ne faut le faire que contre ou par rapport à. Je n’en suis pas tout à fait convaincue, comment nier avec sincérité que le fait d’être noire à jouer à construire qui je suis et est une part non négligeable de mon identité sans en être l’alpha et l’oméga et pourquoi devoir le nier comme s’il s’agissait d’une faute qu’il faudrait cacher.

Je constate avec aigreur les regards réducteurs adressés à ma mère parce qu’elle porte un voile alors qu’elle ne cherche pas réellement à affirmer quoi que ce soit. Que savent-ils d’elle ? Mon père, athée, ne l’a certainement forcé à rien. Aucune de ses sœurs ne portent de hijab. Elle a été, avant d’être une femme voilée, une femme qui a séduit et a été séduite, elle parle 6 langues au moins, a voyagé partout, connaît sans hésitation tous les chefs d’Etats du continent africain, a une analyse si fine des conflits dans le monde qu’elle m’impressionne souvent.

Ma mère est mon héroïne et ces regards me blessent et à chaque fois qu’on enlève des droits aux femmes qui portent des foulards, cela me blesse parce qu’on les réduit à cela. Elle ne comprend pourtant pas non plus le monde dans lequel je vis, elle trouve curieux que j’ai tant d’amis hommes, sans pourtant le désapprouver, elle aime l’idée que je sois une femme indépendante mais a peur de ce que cela peut signifier. Elle désapprouve avec vigueur ma non pratique de l’Islam. Dois-je me définir comme musulmane ?

Comment réagir aux multiples personnes qui, lisant mon patronyme et levant la tête sur mon visage esquissent des blagues maladroites, d’autant plus maintenant que je vis en Allemagne : « Tu t’appelles Meyer ? Vraiment ? Tu ne ressembles pas vraiment à une Meyer. » J’aurais sûrement la même réaction si les rôles avaient été inversés, est-ce suffisant pour justifier quoi que ce soit ?

Dois-je dire que je suis Sénégalaise alors que je ne sais que bafouiller le wolof ? Dois-je dire que je suis Française alors que beaucoup d’odeurs, de démarches, de couleurs qui me rappellent l’enfance dans ce qu’elle a d’heureuse ne se trouve pas en France ? En Allemagne je suis Française, en France aussi, mais pas seulement. En Allemagne je suis face à mes propres préjugés. Loin de mes grilles de lecture habituelles, je me rends compte des pensées mortifères qui naissent si facilement dans un esprit.

Dans certains cercles, il me semble qu’on attend de moi que je me positionne sur des sujets précis mais uniquement en tant qu’écho d’une certaine pensée, pour prouver que je suis « intégrée ». Si ne conçois pas la laïcité de manière négative, on soupçonne alors mes origines réelles ou supposées d’y être pour quelque chose. Je ne peux pas nier qu’elles y jouent un rôle, je m’amuse juste du fait que ce constat n’aille que dans un sens. Il me faut rire des blagues sur ma couleur de peau pour montrer que j’ai du second degré, c’est une manière aujourd’hui très chic d’être anti-raciste, elles me font pourtant parfois rire. Je n’ai jamais ressenti le besoin de m’intégrer, je m’interroge souvent sur ce qu’ont un paysan du Béarn et un trentenaire « dynamique » du 8ème arrondissement en commun.

Je me demande de temps en temps si je suis paranoïaque, si ce n’est pas moi qui met trop d’emphase sur le fait d’être « issue d’une minorité », parfois je rencontre des gens et je suis surprise de voir qu’ils ne s’intéressent que très peu au fait que je sois noire, et je me déteste d’être surprise parce que j’en rencontre de plus en plus souvent.

Parfois je rencontre des gens qui disent des énormités en voulant faire des compliments, ça m’est arrivée récemment : « Tu vois ; moi, je reconnais les gens qui travaillent dur pour arriver où ils en sont, et quand je te vois toi, venue d’Afrique, être ici en Europe et peut-être un jour viser les Etats-Unis, j’ai envie de t’aider. » De sa hiérarchisation, quelque peu ethnocentrée, des continents à sa volonté paternaliste de m’aider comme si j’étais une cause, « la cause de la diversité », en passant par le sous-entendu que, étant noire, j’aurais dû travailler plus qu’un autre pour en arriver là : c’est-à-dire à être doctorante en droit, pas Présidente de la République ; tout m’a fait sourire et j’ai aimé pouvoir en sourire, parce que ça voulait dire que j’avais rencontré assez d’autres personnes pour ne plus avoir à m’énerver de tels propos, pour les croire minoritaires.

Est-ce la même chose lorsqu’on est un homme blanc ? Est-ce qu’être une femme noire musulmane en France demande constamment de se définir ? De constamment se positionner ?

La réponse semble évidente, je ne suis pas sûre qu’elle le soit, j’ai l’impression que d’appartenir à une génération de gens qui viennent de finir leurs études dans cette Europe à l’angoisse palpable implique pour les jeunes de tout le temps se définir : « Tu fais quoi en ce moment ? » est la question qui terrorise beaucoup de personnes autour de moi, être Allemand en France demande de constamment se justifier sur la politique du gouvernement d’Angela Merkel, être Grec demande de constamment faire un compte-rendu de la crise, ne parlons pas de quand un Grec et un Allemand se rencontrent à Paris (ce à quoi j’ai eu l’occasion d’assister), être homosexuel de se positionner sur le mariage pour tous etc.

Je réclame toujours des autres de m’accorder un droit à la complexité, je ne suis pas sûre pourtant d’en être capable pour moi-même, je ne sais pas si je m’accepte en tant qu’être complexe, plus encore je sais qu’il m’est difficile de voir les autres comme des autres complexes, et je n’ai toujours pas résolu ce problème de savoir si pour tenter de percevoir les gens dans leurs multiples apparitions, il est préférable d’additionner les adjectifs ou de n’en mettre aucun.