Les Trains du Midi

« Oui, c’est bien ici. Pour la première fois, ici, j’ai vu des tracteurs arriver sur les wagons de marchandises, après la guerre ! Des tracteurs d’occasion. Ah, ça ne s’oublie pas ! Des Ford, des Allis-Chalmers avec leurs roues jumelées. Ils les déchargeaient sur le quai là-bas, et puis après, la loco revenait chercher les wagons. Ces trains, qu’est-ce que vous voulez, ça donnait du cœur à la vallée. C’était son pouls ! Vous ne pouvez pas vous figurer comme c’était animé ici. En face, c’est le Nouveau -Monde mais, autrefois, c’était le centre du monde ! Quand j’étais petit, j’allais regarder les locos, j’avais le nez à hauteur des bielles. Tiens, c’est tout juste si je n’ai pas appris à lire sur la pendule. 16h23, Direction Clermont. Aujourd’hui tout est mort, c’est bien malheureux. Et bientôt ce sera mon tour… »
« Ah, non, pépé, fait Louise, vous n’allez pas recommencer. Laissez les malheurs. Allez faire un petit tour le temps que je prépare le café. Je vous appellerai. »

L’air frais et les cloches du troupeau balayent les idées nostalgiques du grand-père. Il se réconcilie toujours avec sa vallée, abandonnant les rails trop silencieux, les yeux levés vers les prairies et les basaltes.
Le vieil homme a ouvert la porte au soleil. Antoinette est là.
« C’est gentil d’être venue aux nouvelles, dit Louise. Elle baisse la voix pour confier à la voisine : tu sais, grand-père nous a fait une de ces peurs ! »
Auguste joue la colère avant de descendre les quelques marches du perron :
« Ah, si tu parles de ça, si tu en parles, j’aime mieux m’en aller ! Allez, voisine, n’écoutez pas tout ce qu’elle vous dira, cette commère ! »
Auguste, appuyé sur sa canne, traverse à petits pas le jardin, et pour narguer la Louise postée au carreau, il enjambe le muret. Il pense : cette histoire d’hôpital…Ils ont eu peur, mais bon sang, c’est fini, pourquoi remettre ça encore sur le tapis ? Ces femmes, ces femmes… Pressentiraient- elles quelque chose ?
La question s’évade avant d’être formulée. Les rails tournent, suivent la vallée jusqu’au tunnel, à l’horizon le bleu pâlit. Le vieil homme sourit car Louise a crié. Ne pas aller trop loin ? A son âge, si ça lui chante, il ira bien de Chapeauroux au Nouveau-Monde ! On fait bien comme on veut.

Mais, inertie du décor et contagion, le vieil homme ralentit, traverse la voie et croise sur le quai le regard définitivement stupéfait de la pendule. Ce n’est que moi ! Il connaît par cœur tous les objets, le banc, chaque planche de la porte fermée. Dans la gare si tranquille, il quête un signe de fantaisie, une fleur insolite qui refuserait de faner, un fantôme de chef de gare pour rouvrir ces volets… Que ces jours sont longs !
Reste la nuit. Douleur et solitude. Des cernes d’ombre ensevelissent alors la vallée, hypnotisent la mémoire. Le vent tourmente l’arc glacé de la montagne et se précipite dans l’âtre. Vie passée. Il ne faudra pas tarder, la Louise aura fait le café. Pour une fois qu’il a de la visite ! De sa canne, Auguste écarte quelques cailloux noircis au bord des traverses et respire l’odeur du goudron. Par la fenêtre de la cabane, il jettera un coup d’œil au levier d’aiguillage, au contrepoids. Ah, elles en auront profité, ces deux commères.

Louise a ouvert le paquet de boudoirs. Ce café neuf a le goût des confidences, main sur la poitrine :
« Vous ne pouvez pas savoir ! Rendez-vous compte, les infirmières le cherchaient partout ! Plus personne dans la chambre et en pleine nuit ! Soudain, l’une regarde par la fenêtre ouverte : il est là ! Moi, quand je suis arrivée, ils l’avaient déjà ramené. Mais quand les enfants se sont présentés le matin : personne ! Votre père, il est à la radiologie. Ne vous inquiétez pas, rien de grave ! Il nous a fait une de ces peurs, il a dû se pencher là, vous voyez, et il a basculé par la fenêtre ! On a de la chance d’être au rez-de-chaussée. On ne sait pas ce qu’il lui a pris.
On le mène à l’hôpital pour une fatigue, et le voilà tombé par la fenêtre. On s’est demandé s’il n’avait pas tourné la carte ! Allez savoir, à ces âges, ça commence ! Soi-disant qu’il avait trop chaud, il a ouvert, un peu endormi. Et hop !
Vous vous tiendrez tranquille cette nuit grand-père ? Si vous voulez quelque chose, appelez !

Moi, je crois que c’est tous ces remèdes. Ça lui aura tourné la tête, il aura perdu l’équilibre. Il voulait respirer un peu. Il n’a pas l’habitude de rester enfermé.
Mehdi le brancardier l’a pris dans ses bras comme un enfant pour le recoucher. Il a plaisanté : « vous n’avez que des contusions Monsieur Prade. Vous vouliez vous évader ? » Il a promis : « Je ne le ferai plus ! » « Mais vous avez fait un cauchemar ? »
Sûrement, un cauchemar ! C’est leur faute aussi avec ces bruits dans le couloir ! Il allait rater le train, vist anein, manqua lou trin, vouo manqua mon trin… et il a enjambé le portail ! »
Gares. Des monstres sonores ricochent d’un quai à l’autre. Lanternes rouges, trains démesurés, étincelles, fantômes… Sous ces images respirent les anciens qui partagent ses souvenirs malgré l’éloignement, malgré la mort. Il voulait voir le train de nuit !

Mais oui, il a bien mangé, et les infirmières sont gentilles.
Les petits s’en voulaient, explique alors Louise. Les vieux dès qu’on les sort de chez eux, c’est la panique. L’hôpital, ça l’aura traumatisé . . . Attention, le voilà !
« Entrez vite, grand- père, votre café sera froid, asseyez-vous, là, sucrez-vous. »
« Alors, voisin, vous êtes allé à votre gare ? »
« Eh oui, mais, à quoi ça ressemble une gare sans train, un village sans personne, rien que des rails et de l’eau ? »
« Vous exagérez grand-père. »
« Ça n’est pas ma faute si ma maison est juste en face de la gare, et puis ce n’est pas n’importe quel chemin de fer. C’est le Paris-Nîmes, la ligne où il y a le plus d’ouvrages d’art. Rien qu’ici, le viaduc et deux tunnels. Tout ça pour rien ou presque, un seul arrêt chaque nuit, à 23h52.
Avant, c’était un carrefour ici. Les routes, le pont, les trains, les quais de déchargement, les grues, les camions…Tout ce commerce… »
Non, Auguste n’a pas rêvé.
« Tout ce commerce pour le bâtiment ! Les traverses de bois traité, le charbon d’Alès et de la Grand-Combe, les parpaings, le ciment…Coulon-Chazot. Tiens ! On voit encore le nom sur le mur là-bas, on lit : matériaux de construction !
Et il y avait aussi les grains du Midi. Ça n’arrêtait pas, maisons, auberges, hôtels. Ah ! J’en ai vu du monde, j’en ai servi des canons !
Ces trains, c’est toute mon enfance. Tu dois bien t’en souvenir toi, Antoinette, hein ? On rêvait de conduire les trains…mais l’enfance en ce temps-là, elle ne durait pas longtemps. »

Auguste ne le dira pas, mais quand le souvenir est trop intense, il marche jusqu’au quai pour recueillir, au fond des cicatrices entrelacées, un peu de lui-même.
« Ces trains-là nous apportaient tout. »
« Grand-père, excusez-moi de vous interrompre, mais j’ai apporté un dîner tout prêt pour demain, je vous l’ai mis dans le frigo, vous n’aurez qu’à le chauffer. »
Auguste a-t-il entendu ?
« L’express du nouveau monde, c’est comme ça que je l’appelais. C’était l’arrivée du nouveau monde, la consommation, le travail… Mais maintenant, il passe en cachette, la nuit. Il revient clandestinement récupérer ce qui reste de vie. C’est l’emblème du désert, ce train de nuit. Désertifié, ils disent, comme s’ils nous délivraient un certificat ! Ça oui, un désert certifié ! Il ne passe plus que des touristes ; ils s’arrêtent cinq minutes, ils prennent une photo ! C’est joli d’en haut, on dirait un jeu d’enfant, les rails, les tunnels, la rivière, les toits… »
Silence, puis Auguste demande soudain :
« Est-ce qu’il n’y a pas travaillé le père Marion à cette église moderne ? Ça ne vous dit rien ? Le soir, il y en avait qui étaient un peu braconniers. Ils pêchaient à l’épervier dans l’Allier ! Ils descendaient par le petit chemin, là où ils ont mis le panneau Circuit touristique. »

Mais Louise poursuit son idée :
« C’est du nez de cochon que je vous ai mis grand-père, avec des lentilles ! »
Auguste se laisse faire.
« Eh, dit-il en souriant, tu es gentille, tu as peur que je me laisse mourir de faim ? »
Antoinette et Louise partiront ensemble. Louise reviendra samedi prochain.
Auguste est resté sur le pas de sa porte. Le bruit de la voiture s’éteint. Puis, comme le soleil grandit les ombres, le soir, à la dérive, et les renoue à l’obscurité, voir n’est plus voir mais seulement distiller.
Auguste a le temps. Après souper, il dormira un peu dans le fauteuil.
23h52 : il ne manque jamais de se réveiller vers cette heure-là. Parfois, il a le temps d’enjamber la petite barrière. Le train attend d’improbables voyageurs. Auguste distingue des silhouettes. Ensuite, le train repart vers les villes. Pourquoi ces rendez-vous nocturnes ? Depuis tant d’années…Depuis l’Algérie, Auguste veille avec ponctualité, levé au grondement du train qui approche dans le tunnel. Voix funestes, horizontales qui rampent sous terre. Depuis quelles prisons humides ?
La mémoire est veuve. La nuit lui ouvre grand les yeux sur le néant, et juste à ce moment, le train arrive. Le train s’arrête. Au début les lanternes rouges s’étoilaient dans les larmes. Au fil du temps elles sont devenues ses seules douceurs, meilleures que l’ennui.

Assommé par les remèdes, éloigné de chez lui, Auguste n’a pas voulu écouter d’autres voix. Seulement enjamber la fenêtre comme le portail dans la plus grande confusion à l’idée de rater le train qui allait le ramener chez lui, pour être à l’heure, à l’heure pour son train de nuit. Rêves absurdes, ainsi vont les cauchemars.
Cette nuit-là les brancardiers ont poussé beaucoup de chariots, les roues résonnaient dans le couloir, rien ne ressemblait plus au passage des wagons…
Auguste sourit ? Ce soir, il apercevra les voyageurs. Ses voyageurs. Et si un jour le train ne passait plus ? Eh bien alors, il prendrait sa besace, et en route pour cette voie désaffectée ! Un pas, une traverse, un pas…