L'Ecole des voyageurs

Si je décris ce que j’ai vécu pendant six ans dans une école réservée aux enfants tziganes, c’est parce que ces six années ont été riches d’expérimentations, de recherches de solutions pour faire droit à ces élèves de la scolarisation. Pour moi et pour certains qui ont accompagné ce vécu, cela a été une école d’une exceptionnelle richesse. Ces enseignements m’ont servi dans d’autres écoles et sont encore utiles aujourd’hui. En effet, il m’arrive d’intervenir dans les écoles pour accompagner des classes dans des activités de lecture, de théâtre ou d’écriture, et d’y entraîner mes amies de l’atelier d’écriture.

Le camp

Vous êtes nommée à titre définitif à l’école des voyageurs pour un poste « d’animatrice soutien Zone d’Education Prioritaire. »
Voilà l’aboutissement de deux années de formation et un an à titre provisoire à soixante kilomètres de mon domicile. Mes collègues qui ont tourné quelques années en remplacements aux quatre coins du département me félicitent.
Le début de ma deuxième carrière s’annonce bien, on dirait. J’ai obtenu un poste sans classe, ce qui va me permettre d’acquérir un peu de bouteille auprès de celles, (il y a peu de ceux), qui ont de l’expérience. Le conseiller pédagogique me conseille de prendre contact avec l’inspectrice, sans rien ajouter, il connaît l’école mais ne veut rien m’en dire.

J’appelle donc l’inspectrice et lui énonce le nom ronflant de mon poste et le nom de l’école. Elle éclate de rire ! Je lui en demande la raison, avec toute la politesse requise, je suis plus qu’intimidée. « Vous avez demandé tout poste de la zone ? » « Oui ! » « Vous vous êtes fait avoir ! »
Je lui demande qu’elle m’explique, elle me répond qu’elle part à la retraite et que ce n’est plus son problème. J’obtiens tout de même l’autorisation d’aller rencontrer mes futurs collègues avant mes vacances.
C’est donc dans un état d’esprit particulier que je me rends à l’école des voyageurs. Il s’agit d’un mélange de camping caravane et de bidonville. Juste à l’entrée se trouvent des bâtiments plus ou moins en ruine, une sorte de cour avec des toilettes aux portes éventrées. Des enfants en slip et marcel maculés de tâches de terre entrent et sortent. Je ne vois pas d’autres constructions, j’en déduis qu’il s’agit de l’école.

A l’intérieur, il y a trois adultes, mais aucun enfant, je me présente, on me scrute, je suis sur mon trente et un, salomés et petit tailleur blanc, pochette assortie. La poussière dans les classes n’a pas grand chose à envier à l’environnement extérieur.
L’un des trois enseignants s’apprête à partir après une année de service et me plaint, il me conseille de demander une dérogation, je ne sais pas pourquoi, je réagis contre cette idée, je n’aime pas me défiler et puis, il y a ces enfants aux yeux noirs rieurs, quelques parents joviaux et un air du sud... oui, c’est ça, le soleil, un pin parasol. La rentrée se fera dans une école neuve et l’une des collègues est là depuis plus de vingt ans. Je décide de rester et de me préparer à affronter une rentrée originale.
Je mets à profit les deux mois de vacances pour lire tout ce que je trouve dans les bibliothèques, pas grand chose, quelques romans à l’eau de rose, quelques essais. J’aurais aimé rencontrer mes futurs collègues, cela ne se fait pas. Je me rassure, ce sont des enfants, ce sera une nouvelle école, je n’aurai pas la responsabilité d’une classe... Et de toute façon, c’est mon travail et je ne peux pas faire autrement. « Ce que tu ne peux pas changer, il te faut l’accepter » me dit en ritournelle ma mémoire.

La rentrée est pleine de surprises, il y a soixante quinze élèves inscrits et nous sommes trois, j’ai donc une classe pour moi toute seule. Les élèves sont présents avec des cartables et des vêtements neufs, comme l’école. Pendant une demi-heure seulement, parce qu’après, la cour est jonchée de paquets de gâteaux. Des vêtements traînent sous les pieds et les nombreux porte-manteaux restent vides. Mais ce n’est pas moi qui observe cela, c’est mon collègue, qui me fait remarquer que partout où les voyageurs vont, ils recréent leur camp. Pour ma part, je vois là juste un problème d’éducation et ce que je remarque c’est surtout la bonne humeur des enfants et les parents qui n’arrivent pas à partir. Cela n’empêchera pas les difficultés que je rencontrerai.

La sonnerie de la rentrée retentit, les enfants se ruent dans la classe dans une bousculade, et j’ai à peine fermé la porte qu’un élève tente de se sauver.
Je comprends pourquoi il y a des barreaux aux fenêtres. Après cet incident, je ferme à clef la porte de la classe, le même élève se glisse à travers les barreaux, et je dois appeler mon collègue à la rescousse pour le délivrer !

La classe

J’ai 23 inscrits, trois élèves manquent, les parents font les vendanges dans le midi et ne reviendront qu’à la mi-octobre. Je suis au moins rassurée sur les effectifs.
J’ai préparé des étiquettes à leur nom, comme on le fait pour les maternelles. Mes élèves ont entre huit et neuf ans, et ils ne lisent pas.
Au bout d’une heure, ils ne sont toujours pas assis, du moins pas tous en même temps. Il y a un garçon souriant et aimable qui vient me voir : « Vous savez maîtresse, il ne faut pas vous en faire, nous on sait rien, et on est bien comme ça, nous les voyageurs, on n’aime pas apprendre, lui là-bas, même son père il arrive pas à le tenir, alors vous, une femme. » Me voilà avertie, mes fiches de préparation sur les sons ne vont pas servir de sitôt, ils ne reconnaissent pas leur prénom, après deux ans de scolarité, il me faudra trouver des stratégies pour leur donner envie d’apprendre.

Ils aiment jouer aux cartes, je leur propose de fabriquer un jeu inspiré de la « scopa », puis un autre inspiré du « petit cochon ». Quelques minutes d’attention, gagnées chaque jour, me permettent d’installer une paix relative. Je ne sais pas comment j’ai survécu à cette première journée trépidante, mais à la fin de la semaine, j’avais deux camps, ceux qui voulaient bien s’asseoir et participer, et deux ou trois qui appelaient à la sédition. Celui que mon petit mentor m’avait signalé comme une forte tête passait dans les rangs en disant : « vous n’allez pas écouter cette putain, on est des hommes, on n’écoute pas les femmes. »
Un jour une élève lui a tenu tête en lui disant qu’elle, elle était contente d’être à l’école, c’était calme et elle avait envie d’apprendre à lire. Il l’a attrapée par les cheveux et s’est collé contre elle pour la masturber, les autres se sont mis à l’applaudir et à l’encourager.
Dans un état second, j’ai pris mon énergumène et l’ai assis d’autorité, et lorsque mon collègue est venu voir la cause de ce tintamarre, la fillette était en larmes et les autres, penauds, avaient « la hatche », la honte. L’incident était clos, j’y ai vu de l’espoir, je pouvais m’accrocher à leur besoin de bien-être pour leur faire faire un bout de chemin dans les apprentissages.

Tous les jours, j’avais l’impression de gravir une montagne aride, mais comme en montagne, les fleurs qui poussent exaltent leurs couleurs. Ici un élève me surprenait par son attachement à l’école. Une élève arrivait avec sa chemise de nuit roulée dans son pantalon, sa mère ne l’avait pas réveillée, elle avait pris sur elle de courir prendre le car de ramassage, le lendemain c’était un autre tout fier de reconnaître son nom ou le jour de la semaine.

Ce qui me frappait chez les petits caïds, c’était la tristesse dans leurs regards, mais quand ils finissaient par redevenir des petits garçons, ils prenaient plaisir à la réussite dans les activités que je leur proposais, fiers d’avoir un beau cahier, de savoir reconnaître le plus de lettres.
Je me suis accrochée à tout ce que je pouvais. J’ai découvert qu’ils aimaient faire la cuisine. J’ai appris à faire des choux à la crème, des kouglofs, des babas au rhum sans rhum, et des pizzas, je leur dois beaucoup. Je passais mes soirées à fabriquer de grandes affiches avec les recettes de cuisine, des jeux de mémoire avec les mots beurre, farine, sucre...

Mais l’instabilité des effectifs ne permettait pas d’avancer dans l’apprentissage de la lecture. Des 23 inscrits, il n’en venait que 14 en moyenne, pas les mêmes. Lorsqu’un élève semblait sur le point de comprendre, il s’absentait et au retour, il avait oublié ou perdu sa motivation, il fallait reprendre les habitudes de travail.
Je comprenais pourquoi en deux ans de scolarité, ils n’avaient pas appris à lire. J’avais lu un ouvrage affirmant que les gitans n’apprenaient à lire qu’à l’âge de douze ans, donc après l’école primaire, mais ils quittaient l’école avant la fin de leur dernière année ! D’où venait cette idée ?
Je ne pouvais pas l’accepter, pour moi, l’école est un droit de l’enfant, avant même d’être une obligation, il fallait donc qu’ils viennent à l’école pour apprendre.
Cela me paraissait d’une telle évidence que je ne comprenais pas pourquoi rien n’était fait pour qu’ils respectent l’obligation scolaire. On m’a répondu que l’école n’était pas dans leur culture et qu’il fallait respecter leur culture orale, qu’ils vivaient dans de grandes difficultés sociales et qu’on ne pouvait leur en imposer plus. Ces discours me rendaient malade ! Il fallait que j’en sorte.
Un début de solution est venu d’un projet pédagogique de mon prédécesseur. Il fallait sortir de l’école pour se rendre dans un centre sportif, j’étais accompagnée par une éducatrice de l’association d’aide aux gens du voyage. Elle a proposé d’aller voir les parents le mercredi après-midi, j’ai accepté avec joie et soulagement.

Les parents

Ce qui m’a frappé en premier lieu, c’est la jeunesse des parents, des jeunes femmes de moins de 30 ans avec des enfants mariés et déjà parents à leur tour. J’ai été aussi surprise par le nombre d’enfants par « foyer ». A 26 ans, l’une des mères de mes élèves a sept enfants et attend le huitième. Sa propre mère a un enfant plus jeune que son dernier petit-fils, et le cas n’est pas rare.

L’accueil est jovial, les hommes se maintiennent à distance, mais les mères se montrent agréables. Il fait beau et les relations avec l’éducatrice qui m’accompagne sont chaleureuses.
Je suis touchée, l’une des mères me remercie : « Vous savez, nous les gitans, personne s’intéresse à nous. » J’en profite pour lui parler de son enfant qui fait partie des absentéistes. Elle est dépassée, il refuse d’aller à l’école mais elle aimerait bien qu’il y aille car il ne fait que des bêtises. Nous parlons d’égale à égale, nous sommes des mères, l’enfant n’a pas à commander, dans son propre intérêt, elle promet qu’elle ne se laissera plus faire. Cette discussion se répétera chaque mercredi que je passerai avec mes futurs collègues à la rencontre des mères. Et les résultats se feront sentir au fil du temps. Chaque année, l’absentéisme reculera jusqu’à atteindre un taux normal. A mes débuts il était de 60 %, au bout de six ans, de 4 %.
Cela vaut la peine de créditer les parents de leur capacité à être de bons parents, merci Winnicott et Françoise Dolto.

L’association

Les enfants venaient donc de plus en plus nombreux, mais il était toujours aussi difficile d’enseigner la lecture, ils ne progressaient pas assez vite pour acquérir un vocabulaire de base et faire les liens nécessaires, et surtout, ils n’étaient pas motivés. Je réussissais à les calmer et les occuper, mais il fallait répéter la consigne à chacun d’entre eux : « Tu ne me l’as pas dit à moi » était la réponse lorsque je donnais une consigne. Les seuls moments où ils s’investissaient c’était lorsque l’éducatrice venait dans la classe, une fois par semaine. Je pouvais alors les faire lire individuellement. C’était bien pour me conforter dans l’idée de leurs capacités mais pas assez pour asseoir leurs connaissances.
J’ai donc pris sur moi d’aller voir l’inspecteur et je lui ai demandé s’il était possible de créer une association attachée à l’école et d’obtenir davantage d’éducateurs. Il était impossible de le faire avec l’autre association qui se montrait plutôt hostile à ce qu’elle appelait « l’acculturation forcée par la scolarisation ». Dans mon esprit, l’institution scolaire se chargerait de créer une association ad hoc et nous fournirait les personnes, une par classe.
L’inspecteur me félicita de mon initiative et me promit tout le soutien voulu. Il me donna le téléphone de la présidente d’un autre quartier qui s’occupe de soutien scolaire et me demanda de le tenir au courant.
C’est ainsi que je me suis retrouvée à créer une association dont personne ne voulait prendre la présidence, puisque c’était mon idée, je devenais la directrice.
J’avais appris la pâtisserie pour enseigner, j’ai appris à embaucher, à gérer des comptes avec des tas de colonnes, à établir des bulletins de salaires, et autres déclarations. Ceux qui gèrent une petite entreprise comprendront.
Mais le jeu en valait la chandelle. J’ai obtenu toute l’aide nécessaire de l’institution, la médecine scolaire, l’assistante sociale de l’académie, le sous-préfet chargé de la ville, la mairie, les nouveaux collègues, et le nerf de la guerre, l’argent, pour embaucher une éducatrice spécialisée, des contrats emploi solidarité, des appelés du contingent auprès de la ville...etc.
Nous avons formé une communauté éducative gérant aussi bien le temps scolaire que le temps de repas, et l’après 16h30. Les mercredis après-midi, nous allions toujours rencontrer les parents qui commençaient à s’intéresser aux progrès de leurs enfants. Les cahiers et les livres revenaient à l’école presque toujours en état, mais les progrès en lecture se faisaient attendre.
L’éducatrice a alors proposé d’observer ce qui se passait dans la classe, ce que faisaient les élèves au cours de la journée. Ses observations ont montré que leur attention se diluait au bout de 6 minutes, en maternelle il faut changer d’activité toutes les 20 minutes !
J’ai fait l’hypothèse que pour apprendre, il fallait d’une part inscrire l’essentiel dans ces 6 minutes collectives et ensuite, reprendre pour chacun le même travail, et d’autre part réussir assez vite pour qu’ils prennent le goût d’apprendre par un minimum d’avancée, qui deviendrait transférable à d’autres disciplines. Je décidais ainsi de consacrer toute la matinée à la lecture. 6 minutes, c’est court mais suffisant pour découvrir un nouveau son en une leçon.

La leçon collective terminée, les élèves copiaient le texte du jour et faisaient un petit exercice en autonomie. L’aide éducateur arrivait alors pour aider chacun à copier son texte à l’ordinateur et à le relire avant et après, puis le texte était collé dans le cahier, il serait montré aux parents le soir. Je faisais lire chaque élève pour asseoir les connaissances nécessaires. Cela occupait toute la matinée. Les absences restaient fréquentes, j’avais choisi un manuel d’apprentissage qui traite de tous les aspects, sons syllabes et sens. Chaque élève en était à une page différente. C’est une façon de travailler très iconoclaste, et la nouvelle inspectrice s’étonnait que je n’aie pas une fiche pour chaque apprentissage, quand je lui expliquais que je n’enseignais que la lecture, et non l’histoire, la géographie, etc. Je ne parvenais pas à la convaincre. Il n’empêche qu’ils apprenaient à lire, certes pas très vite, il y avait des hauts et des bas, mais ils apprenaient.
Même le personnel de la restauration scolaire s’intéressa au phénomène. C’est ainsi que vers 15h, des enfants allaient et venaient entre la classe et la cantine pour lire avec la Jessica et la Rosa comme ils les appelaient (deux jeunes femmes du camp, employées municipales), tout fiers.

Ils étaient donc mûrs pour que je vérifie une autre de mes intuitions. Pour leur donner encore plus l’envie d’apprendre, il fallait rendre gratifiante leur nouvelle connaissance. Je leur proposais de préparer un conte et d’aller le lire aux élèves de la maternelle et de la petite classe. A raison d’une phrase par jour, ils étaient capables de lire un texte de quelques lignes, chacun sa ligne d’abord, puis le pli fut pris et on lut de petits albums. C’est à ce moment-là qu’ils décollèrent vraiment, firent des progrès spectaculaires. La classe ressemblait enfin à une ruche, l’entraide entre ceux qui étaient présents régulièrement et les autres s’avérait efficace.

L’interclasse

La cour restait un lieu difficile, les bagarres fréquentes, et si nous avions organisé des tours de ramassage des papiers, cela n’allait pas sans récriminations.
L’un des animateurs avait demandé aux enfants de coller la récolte d’une seule récréation sur de grands panneaux. C’était parlant ! J’avais instauré dans ma classe un temps de parole pour parler des problèmes rencontrés, suivant le principe : « qu’est-ce que nous pouvons faire pour nous-mêmes pour aller mieux ? ». Une élève se plaignait du ramassage : « Pourquoi, ils jettent, et après, nous, il faut qu’on ramasse ? » Qui jette et qui ramasse ? A ce moment une élève lève le doigt, frénétique : « Maîtresse, j’ai une idée, il n’y a qu’à ramasser, avant de jeter ! »
Quelle bonne idée ! Mais il ne suffisait pas qu’une classe le fasse, remarquaient certains. La même élève proposa alors de le dire à tout le monde. Une délégation fut organisée et un petit texte illustré proposé. Je n’avais jamais vu de cour aussi propre. Les contrevenants se faisaient tancer par les initiatrices, fières des résultats de leur idée.

Un seul regard, un malentendu, suffisait à provoquer une bagarre. Un jour, deux élèves se disputaient dans ma classe pour un manteau, l’un le revendiquant, l’autre disant que sa grand-mère le lui avait donné. Dès que je les séparais, ils recommençaient. Soudain j’eus un doute, étant donné le nombre élevé de mariages entre cousins, il se pouvait fort bien que les deux garçons aient la même grand-mère. L’un avait oublié son manteau, l’autre l’avait récupéré, les deux disaient vrai, mais ne s’en étaient pas rendus compte. Ce fut l’occasion de discuter de la façon de régler les différents par la parole. Nous avons instauré des médiateurs, dont l’un des deux belligérants, après avoir été le champion de la bagarre, s’est révélé le meilleur.

La communauté éducative

Au cours de ces six années, des collègues sont venus, de trois au début, nous sommes passés à quatre puis à cinq. Nos raisons ont été entendues par l’inspection. La plupart des collègues sont restés deux ans et ont participé à toutes les activités. Ils ont accepté de donner beaucoup de leur temps en participant aux réunions de la ZEP, en rencontrant les parents, les médecins, les assistantes sociales, sans oublier l’espace consacré à la réflexion pédagogique. Ils ont accepté de céder leur classe aux animateurs après 16h30.
Les animateurs eux aussi ont accepté de donner de leur temps, de même que des jeunes femmes de la restauration scolaire. Chaque vendredi, nous nous partageons pour assurer à tour de rôle la surveillance de la cour et une brève réunion, parfois avec la présence du psychologue scolaire, pour améliorer la prise en charge des problèmes, changer de regard, partager les expériences positives.
Les améliorations patentes soutiennent nos efforts. Les parents se rapprochent de l’école, certains acceptent d’accompagner les sorties. Lors de la visite d’un très beau musée de la ville l’une d’elle est venue me remercier de lui avoir permis de découvrir un tel lieu : « Je ne savais pas que des gens comme nous seraient acceptés dans un si bel endroit. »
C’est elle que j’irai voir pour lui proposer d’être déléguée des parents d’élèves. Mes collègues se sont emparés de la question et ont trouvé des parents volontaires. Nous aurons des élections avec une participation à faire pâlir de jalousie nos élus locaux, et les réunions seront d’une belle tenue.

Au bout de six ans d’efforts, je prends conscience de la fragilité de la situation. Trop de ces avancées dépendent de la bonne volonté de ceux qui m’entourent. C’est à l’institution de prendre le relais, d’ailleurs, cette école ne pourra pas répondre à tous les problèmes. Il y a l’isolement, les élèves sont avides de rencontrer d’autres enfants : « Maîtresse, pourquoi on ne reste pas ici ? C’est calme, ils sont plus que nous et ils travaillent. » Voilà la remarque qui me transperce lors d’une rencontre avec une classe de l’école voisine.

Nous obtiendrons une bourse pour l’achat d’un autobus afin de multiplier les échanges jusqu’à ce que ces élèves puissent être scolarisés dans le quartier, non sans un accompagnement, car sinon ce serait la catastrophe !
Je ne verrai pas fonctionner cette bourse, six ans à jouer les chefs d’entreprise, à chercher des subventions chaque année, à établir chaque mois des bulletins de salaires et déclarations diverses, tout en faisant la classe, ont eu raison de ma motivation. D’autres pouvaient prendre la relève, j’ai demandé ma mutation. Ce fut un déchirement, mais j’ai poursuivi mon chemin d’enseignante avec la même passion, la même disponibilité et le même bonheur.

Cette expérience m’a fait grandir, et ça, je le dois aux gens du voyage, qui ne voyagent plus du reste, leurs caravanes n’ont plus de roues. Je n’oublie pas les mercredis dans le camp, la bonne humeur, la légèreté, l’insouciance malgré les problèmes. Je n’ai pas été dupe des problèmes rencontrés et posés par cette population. Beaucoup de mes élèves manquaient parce qu’ils allaient voir un parent en prison. Raison de plus pour veiller à leur scolarisation. « Eduquer un enfant, c’est sauver un homme » disait Victor Hugo.

Dernière lecture

Je souhaite faire un point particulier sur l’apprentissage de la lecture. J’ai remarqué au cours de ma carrière que certains enfants ne passent le cap que sur un point affectif, le lien entre le mot à lire et leur vie quotidienne. J’avais assisté à une conférence intitulée : « l’apprentissage de la lecture aux risques du sujet ». J’ai compris au fil du temps le lien entre mon vécu et ce travail savant. J’ai préparé ainsi mes élèves à la lecture partout où j’ai pu, dès que les apprentis lecteurs étaient capables de lire quelques mots, juste une petite phrase... à chaque fois l’effet a été tellement payant !
Si l’apprentissage se fait au risque du sujet, il est indispensable de créer des conditions favorables pour les élèves les plus fragiles. Presque toutes les classes de CP et de CE1, (ou de premier cycle) disposent de classes de maternelle dans le voisinage, les y envoyer est une bonne solution pour donner du sens à cet apprentissage qui peut être redoutable pour certains, bénéfique pour les autres. De leur côté, les élèves de maternelle prennent conscience du prestige de savoir lire. Mes collègues des écoles maternelles ont témoigné de la qualité de l’écoute des enfants lors de ces lectures. A 16h15, mes élèves partaient lire, par bande de trois. Un même album était lu dans chacune de ces sept classes de la maternelle, mes élèves géraient leur agenda tout seuls.