Une agression

Un mois. Aujourd’hui. Votre arme braquée vers mon ventre a provoqué un réveil que je n’osais plus espérer. Vous remercier serait déplacé, voire dangereux, au regard de toutes celles et tous ceux qui ont vécu des agressions bien plus graves (physiquement et psychologiquement) que celle que vous m’avez infligée. Et pourtant, je n’en reviens pas de ce que ces deux minutes passées en votre menaçante compagnie ont provoqué en moi.

Les pleurs incoercibles tout d’abord, puis la fièvre, physique, qui m’a conduite vers un état d’hébétude qui a duré plus d’une semaine. Et maintenant, depuis plusieurs jours, les portes de mon désir d’écrire se sont rouvertes. Mieux que mon désir d’ailleurs, je me suis remise à écrire. Une histoire qui n’a rien à voir avec ce qui s’est passé entre nous. Je bouillonne. Toutes les portes de ma vie intérieure battent au vent d’images qui me traversent et m’inspirent. Jouissif.

J’attendais avec patience le moment où je serais en colère contre vous ; il paraît qu’il faut en passer par là pour « faire le deuil », pour « digérer ». Il n’est pas venu, et je pense qu’il ne viendra jamais. Je ne vous en veux pas. Je sais que vous êtes, d’une autre façon que moi, une victime. De parents mal aimants, absents, perdus, violents peut-être, d’une société incapable de protéger celles et ceux qui n’ont pas la chance de naître dans des « bonnes » familles à peu près fonctionnelles (j’écris « à peu près » parce que nous savons bien, vous comme moi, que les familles parfaites n’existent pas, que nous avons toutes et tous des cadavres plus ou moins nombreux et pourris dans nos placards), d’un monde où les limites sont de plus en plus floues, où l’infantilisation consommatoire régie tout, détruit tout.

Je ne sais pas qui vous êtes, où vous êtes, je ne connais de votre visage que le bas de votre front et la noirceur de vos yeux. Votre voix, si jeune, si claire, si posée, je m’en souviens de moins en moins. Je ne sais pas si vous vous rappelez ce que vous avez fait, il y a un mois. Vous aviez peur, c’était sans doute une des premières fois que vous sortiez une arme contre quelqu’un. Absurdité. Pour un portable même pas dernier cri.

Je suis d’ordinaire d’une sensibilité anormale, prompte à sévèrement tachycarder dès qu’une situation échappe à mon contrôle, dès que des émotions un peu trop fortes envahissent mon corps et mon esprit. Le calme qui a été le mien pendant ces deux minutes où vous êtes entré dans mon espace vital m’a surprise moi-même. Plus encore que du calme, je vous ai résisté. Sans réfléchir. À l’instinct. Je vous ai dit que je n’avais pas d’argent. Un mensonge : je n’avais pas grand-chose, quinze euros tout au plus. Tout en vous répondant que je n’avais pas de liquide, je me suis entendue penser « Espèce de débile, et s’il te demande d’ouvrir ton sac, il va voir que tu mens et ça peut tourner très mal. » Mais ma bouche s’est ouverte et les mots en ont jailli. Vous m’avez crue. Une fois mon portable empoché, vous avez prononcé cette phrase étrange « Maintenant, tout le monde dégage sans faire de chichis ! » Quel jeune homme entre 16 et 22 ans prononce une telle phrase ? Vous avez dû la répéter des centaines de fois en attendant sur votre scooter que quelqu’un passe sur votre route.

Moi aussi j’ai refait le film des centaines de fois. Ce que vous auriez pu me faire. Ce que j’aurais dû vous faire. J’ai dû faire face aux réactions les plus diverses de mon entourage plus ou moins proche. « En même temps, ça va, tu n’as rien eu ! », « Si ça se trouve, c’était un flingue en plastique. », « C’était un arabe, évidemment ?! » (Là, je répondais presque avec bonheur « Non, un individu de race tout ce qu’il y avait de plus blanche. ») Chacun réagit comme il peut au sentiment d’insécurité, à la prise de conscience que cela peut arriver à n’importe qui, n’importe quand. Alors, c’est la mise à distance de la souffrance de l’autre, la négation, la minimisation. C’est très certainement ce qui m’a fait le plus de mal, qui m’a mise à terre dans les jours qui ont suivi l’agression.

Aujourd’hui, je suis triste lorsque je pense à vous. Quelle vie se dessine devant vos pas ? Si jeune. Si seul. Si incapable de voir et d’appréhender la grandeur des choses lorsque l’on fait l’effort d’essayer de les comprendre, de ne plus les subir. Je regarde mes enfants et j’ose espérer leur donner, chaque jour un peu plus, les armes (d’autres que les vôtres, clairement) pour faire face aux autres, au monde et à eux-mêmes.