Ma vie effacée

Mes parents vivaient en Andalousie. Ils avaient alors quatre enfants. Pauvres, ils se démenaient car ils voulaient le meilleur pour leur progéniture. Ils ne possédaient pas de terre, il n’y avait pas d’usine. Pour tout travail, il leur restait la fabrication des briques pour la construction des maisons ou la culture des terres des propriétaires.

Je suis la troisième de ma fratrie. Tonio est né 18 mois après moi. Très vite, ma mère lui décela un problème physique : une de ses jambes restait immobile. J’ai très vite compris qu’il fallait que je sois encore plus sage. Je me suis faite oublier car l’angoisse et la souffrance de mes parents, générées par cette infirmité, était palpable, respirable. C’est ainsi que je me suis construite : réservée, effacée ; si bien qu’on oubliait facilement que j’existais.

Fin 1962, on a rejoint mon père qui avait migré au début de l’année en France suite à un contrat de travail dans une usine. Nous sommes arrivés à Haumont, dans le Nord, bien loin du soleil d’Andalousie. Une autre vie a commencé, mais toujours ponctuée par la course aux diagnostics, avec de nouveaux médecins pour Tonio. Il en aura subi, des examens et des interventions.

Trois ans plus tard, mon petit frère Patrice est né. Nous avons tous pris le train en direction du sud de l’Espagne. On demanda de l’eau au contrôleur pour faire un biberon. Il donna de l’eau bicarbonatée, et à peine le bébé avait-il bu le biberon qu’il devint tout cyanosé... Arrêt d’urgence du train, ambulance. Il s’en sortit. Et à ce moment-là, j’ai pris la décision de consacrer ma vie à prendre soin des autres.

En juillet 1966, une nouvelle petite sœur vint au monde. A 6 mois, elle fut victime d’une mastoïdite aiguë et faillit perdre la vie. Je ne pouvais rien faire d’autre que regarder et prier – témoin des cris et des pleurs de ma mère qui passait ses journées à l’hôpital pour voir le bébé derrière des vitres.

J’étais toujours aussi maigre et effacée, naïve et peu sûre de moi. A vrai dire, pas sûre de moi du tout. J’ai mis des années avant de pouvoir prendre la parole et donner mon avis, au sein de la fratrie. Mais j’ai réussi à m’opposer à son père pour pouvoir faire des études supérieures d’infirmière. Ma détermination était sans faille. Au point même que je me suis mariée pendant mes études pour prouver à mon père que je pouvais les réussir et gérer mon foyer. Enfin, j’ai reçu mon tout premier compliment de la part de mon père : « Tu es ma plus grande fierté. », livré avec des larmes. Alors que je m’affirmais dans mon travail, je restais inexistante et soumise dans ma vie privée.

J’avais 27 ans et deux petits garçons lorsque mon frère est mort dans un accident de voiture. Un mois plus tard, je suis devenue hémiplégique suite à une ischémie cérébrale. Le cercle invariable du malheur. Mon couple vola en éclat. J’ai lutté contre le handicap, puis j’ai repris mon travail.
Nous avons divorcé, la procédure a duré plus de dix ans. Mon mari ne m’a rien épargné, tentant même de me faire disparaître. Refusant de rendre les coups, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour garder les enfants, m’accrochant à mon travail pour survivre à cet enfer et à la maladie.

J’ai réalisé très tard que mon investissement, ma motivation, mon dévouement pour l’hôpital où j’ai fait toute ma carrière n’étaient pas récompensés. Certes, j’avais d’excellentes appréciations, mais on ne m’a jamais accordé aucune formation qualifiante, et lorsque j’ai osé me plaindre, on m’a brisée moralement. Après plus de quatre années de dépression réactionnelle imputée à mon employeur, je me vois comme un parasite de la société. Je me sens comme enterrée, et personne à ce jour, pas même le syndicat, n’a levé le petit doigt pour me ramener à la vie. Comment aurais-je pu imaginer qu’en voulant rendre service à la société, l’administration me tuerait ?