Je fais partie des incertains

Le texte d’un combat, pour s’adapter et s’intégrer dans la vie professionnelle.


Je découpais mes journées à mon avantage. Mes jeunes années s’écoulaient trop lentement cependant, avec la déception de frustrations sur mes épaules. J’ai composé avec. J’ai allongé mon enfance, me suis enfoncé dans l’adolescence. Le monde a été contre mes yeux d’enfant. J’étais différent –comme retardé d’une lenteur excessive à découper chaque seconde d’une foule écrasante. J’étais mal, mais je n’osais pas me l’avouer. J’arrangeais mon rôle à paraître grand. Cependant déjà je baissais la tête en repli intérieur. J’oubliais souvent mes scènes d’avant, c’est dire le peu d’importance qu’elles avaient. Je revivais l’inachevé et ce fut le début de ma maladie, qui m’entoura dans la maison de mon enfance jusqu’à la voix du cœur à en sortir.

Après mes obligations militaires, je me suis interrogé. J’ai traversé une crise de l’existence pour réapprendre à vivre. 2 ans sont passés dans un hôpital de jour à réapprendre les gestes quotidiens, les horaires, les relations humaines que j’avais perdues de désespérer. Le cœur avait lâché de trop aimer la vie et les centres d’intérêts sont partis vers de l’anxiété. J’accomplissais des tâches simples, manuelles, artisanales (maroquinerie, mise sous enveloppe, conditionnement) auprès de personnes comme moi. Quelquefois, revenir vers les gestes primaires soulage l’esprit. J’ai accepté de me plier naturellement à ces fonctions. C’est ainsi que je me suis tourné vers l’évolution de mes pensées plutôt qu’aller à la dérive. Réapprendre à lire, écrire, aller vers les autres en somme d’une concentration recherchée. J’en avais grand besoin après avoir végété sous l’emprise de médicaments. Et toujours être au début d’une inactivité, le chômage, les remarques, l’investissement intérieur cassé sous le poids de la pression. Et recommencer jusqu’à être un jour sur la bonne voie. L’effort devait venir de moi.

J’ai commencé comme agent de production dans un dépôt où étaient stockés des livres destinés aux librairies. Pendant trop longtemps, je les triais d’après les bons de commandes, les étiquetais, vérifiais les prix, remplissais les chariots près des camions à la livraison le lendemain de bonne heure. Je m’habituais et je pensais être heureux. Seulement, soit je n’étais pas assez rapide en magasinier, trop debout en préparateur de commandes, pas assez solide en manutentionnaire... Pendant tout ce temps, j’ai tourné dans tous les sens comme une girouette désaxée. Je venais toujours en mobylette et faisait des journées 6h/19h avec une pause d’une heure en moyenne le midi. J’apportais souvent un casse-croûte. Les emplois n’étaient pas très loin de chez moi mais j’ai cependant tout arrêté un jour d’un trop plein de ras le bol.

Un accord avec moi-même me fait du bien. Le plus difficile est de m’y maintenir. Le désespoir est si proche. Des pensées noircies avec le temps arrivent vite si un travail de fond n’est pas entrepris. En attendant, l’amour me porte et m’éclaircit de l’intérieur. J’ai été à sa rencontre, passé du temps à m’apercevoir que je ne savais pas aimer, ou plutôt mal. J’ai évité les regards, fui les penchants à la bonne parole, me suis réfugié dans une solitude mortelle. C’est humain de sombrer dans le malheur, mais aussi de réagir. Tout n’est pas venu d’un coup. J’aurais dû me bouger bien avant ma chute. Une fois à jour avec moi-même ma vie est devenue supportable. J’ai regardé autour, vu tant de souffrance envahir les corps, pour accepter la mienne. Je suis descendu. J’ai été la chercher au fond de mon être, pour bien la changer en amour. Ouvrir son cœur vient doucement, avec le temps. J’étais bien dans cette période. Je parcours des kilomètres. Je ne me fatigue pas.

Je regarde la pendule incrédule. Il est 9h – trop tard pour mon rendez-vous à l’ANPE. J’ai encore trop rêvé. Je dois les prévenir, tout expliquer. J’avais dépassé la trentaine et aucun travail fixe à signaler. Je me pointais du doigt quand le monde ne le faisait pas d’une volonté de sortir de ce long cauchemar.
Cela ne me dérangeait pas d’aider mon père, j’étais aussi curieux de le voir travailler. Nous partions ensemble en estafette mais ce n’était pas les vacances. Nous nous activions pour respecter les délais. Je me levais assez tôt et nous partions sur Paris ou en banlieue, là où le client était.
Je cherchais en vérité une sortie de secours. Je vagabondais tristement mais au-dehors c’était si périlleux. J’étais sans emploi. Cette vie qui s’éternise ne me convient pas, m’entendais-je dire tout bas.

Je me suis marié. J’aimais finalement. C’était à l’instant où je désespérais le plus où elle est rentrée dans ma vie. Nous avions l’avenir sans rien d’avance, seulement le cœur à partager. Il était immense d’amertume à essuyer. J’ai fait plusieurs stages : transport, tourisme, comptabilité, etc. pour me réadapter. D’un niveau bac inachevé, j’ai eu tout à accomplir. C’est ainsi que je me suis initié à l’informatique, la bureautique et l’écriture aussi. Je partageais mon temps entre le centre d’adaptation à l’emploi et le soin. La demi-journée passait malgré tout lentement. Je savais que j’étais sur le chemin de la guérison : m’insérer enfin. Je discutais beaucoup avec mon éducateur du moment qui suivait mes progressions. Il était d’un grand sérieux et d’une culture à aller de l’avant. Les sujets de conversation ne manquaient pas. Je lui confiais mon amertume du moment. Elle passera, lui dis-je. Aujourd’hui elle vient encore, je la contiens cependant. Elle me dépasse, j’en parle. Il écoutait d’une oreille appliquée. Il me rappela que « [je venais] de loin. Une souffrance de l’enfance. » Des troubles psychologiques me prenaient mon temps, ma liberté. Je devais travailler.

Je suis resté 10 ans dans ce centre à réapprendre la vie, le travail, la rigueur, la ponctualité – tout ce que j’avais perdu. Les collègues poursuivaient leur tâche pendant que j’étais en pleine mutation. Un goût pour les relations humaines, une activité tournée vers la communication se formait. Je demandais à parler avec le responsable pédagogique et fus largement écouté. Être prêt alors quand viendra le départ. Je restais disponible dans ma tête. J’oxygénais mes pensées et me rapprochais aussi de l’éducateur. Il se confiait : son enthousiasme à exercer, sa période difficile après un chômage économique. Il avait exercé des années au poste de technicien de maintenance des machines industrielles. Il avait une formation solide à ce poste : reproduisait les formes, les dimensions exactes des éléments à remplacer. Il travaillait ainsi la matière brute pour la rendre à la dimension souhaitée. Alors la machine pouvait redémarrer dans sa production. C’était vraiment de l’artisanat dans la conception de son œuvre. Il avait choisi un métier manuel. Il était doué de ses mains, travaillait jusqu’à affiner son ouvrage, lui donner un sens à l’usage. Il fabriquait des pièces de toutes sortes, maniait les outils avec la facilité d’une longue pratique inscrite. De même il avait des connaissances en mécanique jusqu’à savoir démonter et remonter complètement un moteur. Il avait une moto dont il assurait un entretien régulier. Ainsi j’évoluais dans son atelier le plus sérieusement et librement possible. Il y régnait un air de fraternité, d’entraide quand tout allait mal. Pas très grand, il dégageait cependant une très forte présence. Il occupait ainsi l’espace et savait nous remettre à notre place. La mienne était sur le point de prendre forme. D’ici peu, je serai loin. Il était d’une générosité immense et en même temps dur, solide – comme la matière qu’il travaillait. Il était resté en contact avec son ancien métier et nous dirigeait à présent consciencieusement. J’appris ainsi à travailler de mes mains, essentiellement la métallurgie. Je ne sais combien de charnières, de règles, de porte-manteaux, nous avons élaborés (de la coupe, perçage, taraudage, à l’ébavure finale).

Quelques mois plus tard, je reprenais mon travail à plein temps. J’étais moins angoissé, prêt à exercer au-dehors. Je partis alors en détachement. C’est une mission auprès d’une entreprise auquel le centre offre ses services. Je venais d’acquérir un logement avec ma femme et me sentais pousser des ailes. C’était la dernière épreuve avant un contrat en bonne et due forme. J’étais dans la vallée des Chevreuse, près de la zone industrielle d’Orsay. Je prenais les transports en commun à des heures acceptables puis une navette jusqu’à destination. L’entreprise avait de grands locaux, le cadre était idéal pour m’ouvrir à l’extérieur. Je faisais des recherches d’articles scientifiques et de la saisie en anglais principalement. Je gérais aussi un espace de lecture de revues médicales sans cesse à jour que j’archivais aussi. Après un travail de mes mains et une rigueur d’esprit enseignée au centre, j’allongeais ma concentration dans ce métier de l’information médicale. Tous les jours, j’étais ponctuel à mon travail. Je manquais rarement. J’aimais être là. Au début, ce fut un investissement moins informatisé. La documentation était sur papier. Je faisais beaucoup de photocopies d’articles numérotés sur une base de données interne. Ce fut lorsque l’entreprise s’installa sur Paris que j’acquis toute ma place. J’ai participé au déménagement activement pour obtenir finalement un bureau avec un ordinateur et une messagerie à mon nom. Je m’épanouis entièrement. La recherche d’articles se fit sur le net, dans des bases de données externes. Au lieu de photocopier, j’imprimais les articles de ma recherche. J’étais heureux. L’informatique venait à évoluer rapidement. J’appris son usage.
Je me liais à des personnes. Celles du centre étaient d’une sérénité exceptionnelle. Je me rapprochais ainsi de l’insertion. Tous les 15 jours je devais y retourner. Le marché du travail étant fermé depuis des années, seules les volontés les plus fortes s’en sortaient. Je fus ainsi mis en relation avec des entreprises avant de connaître celle qui allait changer ma vie. Nous eûmes un rendez-vous avec la responsable. J’ai vu des portes s’ouvrir, des cœurs surprendre. Elle avait ouvert un dossier handicap pour moi. Avec cette reconnaissance, je fus intégré dans le service. Je devais trouver le chemin. Il s’est ouvert. Je n’ai plus eu peur après.

Journée aussi grise en ce jour de sortie, mais qu’importe. Je me rends en mon lieu d’accompagnement à la recherche d’emploi. Ce n’est pas la première fois. Malgré tout la même tension, les mêmes personnes, les attentes continuelles d’un objectif trop long à atteindre. Ma tête a beau me dire tout le bien à penser, je respire le souci d’être sans emploi. Pourtant je suis plus fort, j’ai grandi si souvent pour atteindre le géant de ma modeste taille. Je sors d’un contrat à durée déterminée. J’ai été jusqu’au bout de ma mission. Ma concentration s’est renforcée, mes aigreurs se sont dissipées sous un vent d’optimisme, l’attention de mes collègues, la confiance en ma personne. Je commence plutôt bien. J’ai apprivoisé mon mental à ne pas céder à la panique. S’il est possible de progresser, de rattraper ses erreurs, se ressaisir et rebondir d’une autre naissance, la vie vaut son coût d’investissement. Je pourrais prendre le bus, mais je préfère marcher un peu aussi.
L’esprit détendu, je veux m’insérer, définir un projet sans m’éparpiller d’imprécisions. Faire le deuil d’idées fausses, d’entraves à gagner ma vie. Ne pas me précipiter vers la facilité, le premier geste à accélérer mes peurs. Je crains surtout les débordements, l’humeur vagabonde à ne pas aller, à faire n’importe quoi, ne plus construire.

J’arrive d’un bonjour à saisir des sourires. Il fait bon venir, sortir de chez moi. Tout doit s’accomplir en quelques mois. Si je pouvais avoir la certitude de m’en sortir. Jamais chemin tracé d’avance, seul l’esprit est à entretenir. Je vais prendre un café. Certains n’attendent pas car ils sont sur la bonne file. C’est le choix d’une orientation réussie, d’un épanouissement professionnel visible. D’autres exerceront une fonction très demandée. Puis viennent les cas plus difficiles. Ce sont les précaires, non diplômés pour la plupart. Enfin les incertains. J’en fais partie.

Je suis maintenant à ma fonction. Le temps que tout le monde arrive, je serai concentré. Je chasse mes peurs d’observations autour. J’entends le son de la photocopieuse, vais déjà mieux par les derniers échos des fils à me relier au présent. La responsable discute avec son assistante dans la pièce à côté, la secrétaire d’accueil, à l’entrée où je suis arrivé ne reçoit plus d’appels, mon groupe va se mettre en place. J’ai l’impression de prendre un train en marche. Certains ont déjà trouvé un emploi, c’est formidable, me dis-je. Quant à moi, j’attends. Des solutions existent. J’étais plus inquiet autrefois.

Je commence mon contrat aujourd’hui. Il s’agit toujours d’un emploi à durée déterminée. La crise s’éternise, à vrai dire. Le poste est cependant intéressant. J’exerce dans une école proche de Paris. Un visage me sourit. C’est celui d’avant. Je retourne ainsi en arrière, en observateur d’enfant que j’étais, bien content de ne plus être dans ce cadre. La rentrée s’est faite un jour avant les élèves, ce matin-là. Il faisait beau à la joie d’une activité retrouvée. J’ai pu ainsi assister à celle des enseignants et de la directrice. Le terme instituteur n’est plus d’usage. Les mots changent comme la vie à la suite d’événements. Les rencontres transforment mon être avec l’intensité que je leur donne. Il ne s’agit pas de phrases anodines, de politesses d’usage, d’ambition à agrandir le cercle de relations. C’est plus que ça. Créer ce lien qui nous unit. Ce fil invisible, rassembleur d’idées fortes. Cette émotion réelle à chercher là où elle existe. Puiser la source motrice à donner encore du contentement. Il est si rare après une série de mesures à déstabiliser les plus résistants. La démographie change. Ainsi se fait l’histoire. Les plus jeunes d’hier sont la sagesse d’aujourd‘hui. Mais comment encore m’en sortir une fois sur la touche ? J’arrive à la cinquantaine. Si j’y pense trop, je m’affole. Si je ne dis rien, je consens à ma paresse de prendre le dessus. Elle me fatigue énormément. Un apprentissage m’est nécessaire à bien rebondir. J’ai la chance de le faire comme je l’entends. Si les autres s’en mêlent, ça devient insupportable. Le monde n’est pas pareil à celui où je suis.

Peu à peu le courant passe dans mon nouvel emploi. D’abord un effort de mémorisation des prénoms, des classes, des habitudes en somme. J’assiste la directrice dans ses fonctions administratives. Le poste se pose. Il se construira plus tard. En attendant, je prends les appels pendant que les cours commencent. Je suis assis devant mon bureau. C’est le silence car je suis éloigné des classes. Plus tard, la journée se mettra en mouvement. Il faut le temps à l’encadrement de se placer. Les journées passent, j’en apprends tous les jours. Il se crée un espèce de lien social. Les enseignantes parlent entre elles, de leurs élèves, etc. J’ai quelques mamans au bout du fil, en rupture de liaison, inquiètes de leur petit. Je fais un maximum pour les prendre en considération. Le lien s’établit ainsi avec la maîtresse. Rien à redire, ou à défaire, tout tourne très justement. Passé un mois, je vais de mieux en mieux, croyant être sorti de mes tourments. Mais ce n’était pas encore la trêve.

Un tourbillon envahit mes pensées, un jour au calme accoutumé. C’est comme si la terre entière était hors d’affaire, d’un mécanisme assuré, d’une convention admise. Je n’avais qu’à laisser le vent tourner, à cette vision passagère. C’était dans une logique établie et je voulais m’y plier. Les lectures bien choisies garnissaient ma chambre, je pensais sortir de ce mauvais pas. Mais arrivent les images dans tous les sens, les visages incertains, la mémoire qui flanche, des maux au passage, des nausées à n’y voir clair, un sentiment de panique. Je me promène dans les rues. Les gens autour ne se retournent pas. Ils discutent, gesticulent, ou ne ressentent rien, sauf une panique à l’information générale. Le chômage reprend, la crise s’attarde, ils s’inquiètent, désespèrent. Mon corps s’envole, les rêvent s’en vont, je dors moins bien. Que faire alors ? M’arrêter une petite semaine, m’oxygéner l’esprit, retrouver la conscience première, se reformer de l’intérieur. L’exercice est aisé, je l’ai effectué tant de fois, mais la tête s’envole, je m’évanouis quelques fois. Je consulte en fin de semaine. Seulement parler, reprendre de la distance. C’est alors que le miracle vient, je retrouve mes forces et mes réflexes d’avant, le temps d’une semaine. Pas de traitement spécial, le sommeil reviendra, aux battements de mon cœur. Comme tout est éphémère, la tranquillité aussi. J’ai mal en ma mémoire, je suis si fatigué, mon cerveau s’asphyxie si je n’y prends pas garde.

Lundi est arrivé, je reprends mes fonctions. Toujours temporairement. Je ne suis que de passage dans cette vie. J’y vais sereinement, le temps sera mon allié. Je respire profondément de mon souffle retrouvé. Quelques expressions amicales, des sourires en tout genre, des poignées de main, un coup de fil à passer. Ma femme aussi est très secouée. Je l’ai vue largement descendre les escaliers à ma venue. Avant d’aller plus loin, je l’enlace longuement. C’est comme si le monde se reflétait meilleur à ce moment. Le cœur plus léger, le soleil revient.

A la fin de mes contrats, au cours de mes formations, de cet accompagnement en vue, j’actualisais mon CV. La recherche est éprouvante car le temps s’arrête pour me le dire. Une seule offre en chemin, un entretien favorable, un emploi et tout s’efface sur la ligne droite devant. J’ai juste à voir la route, me concentrer pour garder le cap puis tout recommence à se poser sur le mode à vivre. Au début c’était épuisant, le mal au ventre à me tenir droit. Avec les années je respire mieux, je ne suis pas là pour durer, mais apprendre à résister. Le provisoire me fait encore peur, l’humanité me rassure pourtant.
Encore une fois, je fais partie de ces personnes devant chercher un emploi. Elles sont de tout âge. L’offre est là. Écrire, téléphoner, aller à des entretiens, pour enfin avoir un poste...