A l'hôpital

Pour une nuit d’hôpital, cette nuit-là commençait plutôt pas mal.

J’étais parti pour rester seul dans la chambre. On a de ces petits bonheurs lors d’un séjour à l’hosto et rester seul dans la chambre plutôt que d’avoir à se fader un « coturne » fait partie de ces plaisirs inestimables. Regarder la chaîne de télévision qu’on veut, échapper aux conversations entre malades et surtout : préserver son intimité. Ça se présentait bien. Enfin, à peu près. J’en étais là de ma dégustation de solitude quand la porte s’ouvre sur des pompiers poussant un brancard. Raté. Un coturne pour la nuit.

Je trouvais bizarre que l’un des pompiers soulève tout seul mon nouvel associé. Il paraissait vraiment léger. Normal : il était cul-de-jatte. Il l’a posé dans le lit à côté. Il avait une toute petite voix. (Il faudrait pouvoir rendre cette voix. Je l’ai encore dans les oreilles. Mais comment faire ?)

Bien sûr, il ne prenait que la moitié du lit mon pauvre monsieur S. Sa couche lui remontait sous le menton. Même entier, il ne devait pas être bien grand. Quel âge peut-il avoir ? Il est gris tirant sur le marron clair. Son profil, tu le mets dans Astérix sans même le caricaturer. Sa voix, tu la mets aussi dans Astérix, dans le dessin animé Les douze travaux, le romain qui commente.
Son activité : survivre. Mais pourquoi ?
Sa femme vient le voir. Enfin, son ex-femme, plutôt. Et un toubib. Il avait fait un vague malaise après sa dialyse et avait appelé les pompiers. Ou quelqu’un d’autre les avait appelés.

Le toubib : « Mais qu’est-ce que vous faites là Monsieur S. ? Vous allez très bien ! »
Aller très bien comme ça, c’est pas mon idéal, mais bon : propos de toubib blasé.

La télé fonctionne. Il y va de son commentaire : « Il fait sec. C’est pas bon pour les bêtes non plus. S’il n’y a pas d’eau, pas de lait. Les vaches... Pour les chèvres, c’est pareil. » Avec sa toute petite voix.

Le lendemain matin, séance de toilette. Il faudrait aussi savoir rendre les remugles ignobles. Enfin, je ne sais pas s’il faudrait vraiment pouvoir restituer ça. Toujours est-il que ce fut un grand moment. Il se fait fournir un stock de couches. Toujours ça de pris.

Il fait de la peine mais il écœure quand même. Et puis il est exigeant : « Les filles, elles sont payées pour ça. »
Ensuite, il commente la télé. Le tour de France. « Ils vont vite. On le dirait pas qu’ils vont à 130-140 km/h. Ils sont tombés ici à Meaux. Il n’y a pas eu de gros bobos. » (Je le sais. J’étais déjà là. J’ai vu se pointer les ambulances qui amenaient aux urgences les coureurs qui s’étaient vautrés.)

Et il commence à me raconter sa vie. C’était un berger corse. Comment il a atterri à Meaux ? Je l’ignore. (Âmes sensibles : attention, Zola, à côté, c’est la comtesse de Ségur !)

« J’étais dans une ferme. J’aidais la famille pour nourrir les bêtes, nettoyer. Le paysan, il ne me payait pas comme un paysan mais il me donnait un petit quelque chose à la fin du mois. 1500 à l’époque. Moi, ça me faisait beaucoup. J’étais content. J’étais nourri-logé. J’avais droit à la confiture des enfants. Et j’avais mon vin aussi. Parce qu’il faisait son vin, le paysan. Un jour, il voit que je me grattais la jambe. Il me dit : "Ca ne va pas ? Si tu veux, on va voir le médecin." Donc, on descend à Ajaccio et le médecin me dit : "C’est la gangrène, il va falloir couper la jambe". Alors ils m’ont coupé la jambe. J’étais malheureux. Mais il me restait celle-là. Avec une canne, ça allait. Après, ça me grattait. C’était noir. Alors, on a coupé la deuxième.
A Marseille, j’ai vu un docteur pour faire des prothèses. Mais il m’a dit : "Je ne peux pas" à cause de mon insuffisance cardiaque. Alors, je suis comme ça. En plus, j’ai plus de fesses. Je suis sur l’os. Alors ici le docteur il m’a dit : "On va essayer de vous greffer des fesses, mais pas tout de suite". »

Finalement, je me décide à sortir du semi coma où j’étais plongé pour montrer un peu de compassion à ce pauvre petit bonhomme. Je lui pose des questions. Il a besoin de parler de ses galères et il y a matière.

« La dialyse, ça a commencé il y a dix ans. Et là, j’ai dit au docteur à Ajaccio : "Docteur, 4 fois par semaine pendant 9 heures, ça fait 36 heures par semaine. C’est trop ça. Il faut trouver une autre solution". Alors il m’a dit : "La solution, c’est une fistule." Alors je l’ai là (il montre son bras) dans l’artère. Une grosse artère en plastique qui va là.
Travailler. Ah ! ça oui, j’ai travaillé. J’ai commencé comme cuistot puis cuisinier (!). Après, j’ai été préparateur de commande pour les glaces Miko. Puis le patron m’a dit : "Je ne peux plus te garder." J’étais trop souvent absent. Et pourtant, j’ai horreur d’être en retard. "Avant l’heure, ce n’est pas l’heure, après l’heure, ce n’est plus l’heure", comme on dit.
Mais là, comme je vous disais, je suis allé dans l’Aisne mais il voulait pas essayer de me "prothéser" parce que j’ai une insuffisance cardiaque. Et puis, il y a la prostate. C’est là. C’est enflé. Mais là on voit pas (il montre sa couche). Si j’ai la prostate, là, je vais peut-être y passer. »

Il a quand même trouvé le temps de me demander si j’avais mal.