Des vignes au syndicalisme

Fin précoce de la scolarité traditionnelle

J’ai le sentiment d’être sorti du Moyen Âge, et de vivre une aventure humaine qui se poursuit maintenant sur Internet, je suis en quelque sorte l’interface entre, d’une part, une période historique de grandes transformations sociales et professionnelles du monde agricole-viticole qui conservait encore des modes de vie et usages anciens, et, d’autre part, le XXIe siècle et ses mutations profondes, technologiques, agronomiques, d’habitat, de communication, de mode de vie, de consommation.

Je suis un vieux personnage autodidacte (1934) qui a eu un parcours scolaire atypique, dû aux circonstances de la vie, aux problèmes économiques et politiques de la France, au fonctionnement de l’école et à quelques facettes de ma personnalité. Je n’ai pas dépassé la 4e du Cours Complémentaire et dès 16 ans je travaillais comme aide sur l’exploitation agricole-viticole, familiale.

J’ai un souvenir vivace et heureux de ma scolarité primaire, grâce à un couple d’instituteurs, adeptes de la méthode pédagogique Freinet qui m’ont donné le goût de la lecture et de l’écriture. C’était la guerre et la pénurie de tout.
Lorsque j’ai accédé à la 6e du cours complémentaire de la ville voisine, les responsables de cette école ont jugé que je devais refaire mon cours supérieur du primaire, car la méthode Freinet dont j’avais bénéficié, ne permettait pas, à leur avis, de préparer l’entrée dans le secondaire. Cela fait, dans de bonnes conditions, je suis entré en 6e. Les classes avaient alors 45 élèves, les enseignants étaient débordés, peu de livres, et je me rappelle que les cours de physique/chimie étaient faits sans livre et le professeur nous demandait de recopier les cahiers des élèves de l’année précédente, et comme il y avait plusieurs années que ça durait, ça devenait totalement incompréhensible. J’ai fait une bonne 6e une 5e très moyenne et une 4e catastrophique, je me sentais totalement inadapté à cette méthode, où la discipline stricte suppléait à la pédagogie.

En conflit plus ou moins explicite avec mon père, j’ai eu la malencontreuse idée de signer le carnet scolaire à sa place, et mes parents ont découvert la supercherie. Le directeur m’a fait appeler dans son bureau, et sans me dire les causes de cet appel, m’a donné une correction physique d’une violence qui m’a marqué à vie. J’en ai fait dans mon pantalon. C’était la fin de l’année scolaire et j’ai annoncé que je ne reviendrai plus dans ce collège.

Aide familial sur l’exploitation, service militaire, puis exploitant et jeune syndicaliste

L’exploitation viticole familiale utilisait, à cette époque, les méthodes ancestrales, culture et transport aux chevaux de trait, cave vinicole antique, vente en camion citerne, sans espoir d’une évolution ! Je lisais Jeunes Forces Rurales, presse de la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne). Après mon service militaire, maintenu, de 31 mois (1954-1957) où j’ai découvert les incohérences de l’armée, puis une formation dans une école militaire dans laquelle j’ai appris les rudiments de la mécanique et passé tous les permis de conduire, je suis devenu sous-officier, et j’ai subi la guerre d’indépendance du Maroc.

Libéré de ces obligations, je suis revenu dans mon village natal et mon grand père paternel a proposé que je devienne son fermier, ce que j’ai accepté. Ce fut la base d’une exploitation viticole plus importante avec la location d’une exploitation voisine, en cave coopérative, plus rentable.
J’ai épousé, en juin 1958, une jeune fille du village employée au Crédit Agricole et nous avons eu rapidement un premier enfant, en juillet 1959, un garçon, Pierre. C’est alors que mon engagement syndical s’est développé dans le cadre des Jeunes Agriculteurs dont je suis devenu secrétaire général départemental. On m’a proposé une formation adulte à l’Institut de Formation des Cadres Paysans (IFOCAP), aux méthodes pédagogiques actives, nouvelles et engagées, deux semaines à Paris, deux semaines sur l’exploitation, ceci pendant trois mois. J’avais eu la possibilité d’embaucher deux salariés et de remplacer la traction équine par un tracteur. Au programme de culture générale, de découverte de l’économie, de visites d’entreprises, s’ajoutait une réflexion sur l’évolution de l’organisation de l’agriculture et les responsabilités syndicales des jeunes agriculteurs. Cette formation, bénéficiant des aides publiques, dans le cadre de la promotion sociale, a été poursuivie, toujours dans le cadre de l’IFOCAP, par les stages de mise à niveau sur des sujets plus précis.

J’étais titulaire de baux de fermage de neuf années, et mes responsabilités syndicales me prenaient beaucoup de temps. J’avais une voiture, une deux CV Citroën achetée d’occasion, après mon service militaire avec ma solde de sous officier, c’était les premières deux CV de 375 cm3. Elle me permettait de partir, le soir, organiser les centres cantonaux de jeunes agriculteurs.
Nous avons eu un deuxième enfant, une fille, Françoise. Nous avions installé notre habitation dans un corps de ferme, bâtiment solide, ancienne écurie avec, enfin, une salle d’eau et des toilettes, progrès important, pour l’époque. J’avais vécu plus de vingt ans sans ce confort.

Mon grand-père paternel est décédé en avril 1962 et ma mère, malade depuis longtemps et quasi invalide, est décédée en juin 1962, c’est alors que mon père m’a indiqué qu’il souhaitait que je cesse l’exploitation familiale, ayant formé le projet de vendre l’ensemble des biens après le décès de ma grand-mère. Il fallait trouver une solution. Je décidais de conserver l’exploitation en location jusqu’à la fin du bail, en 1967 et de trouver une activité professionnelle nouvelle.

Changement d’orientation professionnelle

C’était le début de la politique agricole commune européenne, la PAC. Dans ce cadre, le Fonds d’Action pour l’Aménagement des Structures Agricoles (FASASA) devait être mis en oeuvre en régions. J’ai déposé ma candidature, appuyée sur ma connaissance du milieu, l’exercice des responsabilités, et ma formation IFOCAP, j’ai débuté (en octobre 1964) dans l’application régionale, de la législation destinée à aider la mutation de l’agriculture française, qui était considérée comme très en retard dans certains domaines.
La mission principale, à ce moment, était la mutation professionnelle et la formation, des fils d’agriculteurs n’ayant plus leur place sur des exploitations de faible surface. J’ai créé, toujours dans ce cadre, en 1967, l’association départementale pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles de l’Hérault, chargée de missions diverses : application de l’indemnité viagère de départ pour les exploitants âgés, qui acceptaient de céder leur exploitation à un jeune agriculteur, réinstallation des agriculteurs rapatriés d’Afrique du Nord, j’ai aussi employé des techniciens agricoles, issus du milieu et connaissant bien la situation locale.

En 1976, les problèmes régionaux deviennent très difficiles, le 4 mars 1976, une manifestation viticole dégénère, sur le pont de la RN 113 de Montredon (village où je suis né). Les manifestants, dont beaucoup descendent du massif des Corbières tout proche, cherchent à bloquer la voie ferrée Bordeaux-Marseille qui passe sous le pont, une compagnie de CRS est chargée de maintenir la circulation normale. Des coup de feu claquent de part et d’autre, le commandant de la compagnie CRS est frappé par une décharge de chevrotine, mort, un des vigneron tombe à son tour, mort lui aussi. Il y a une vingtaine de blessés. Des responsables professionnels viticoles s’interposent et demandent que l’on baisse les armes, on appelle les secours, les ambulances arrivent, le Préfet aussi.
Après ces évènements, tous les responsables viticoles de la région s’efforcent de calmer le jeu, ainsi que les représentants de l’État. Des initiatives sont prises, on me demande de prendre en charge un syndicat destiné à développer une politique de qualité dans le cadre des appellations d’origine, et de 1976 à 1993 j’ai assumé cette charge avec un certain succès. La transformation qualitative des vins d’appellation du Languedoc est reconnue et la communication qui est faite, par divers moyens, en particulier par les réceptions de tous publics au Mas de Saporta qui ont conforté cette évolution. J’ai aussi pendant cette période aidé à la naissance et au développement des vins de Pays d’Oc, autre catégorie de vins, maintenant IGP (Indication Géographique Protégée) qui est devenu le premier exportateur de vins français.

Problèmes familiaux et nouvelle vie

Mais ces engagements auxquels je consacre beaucoup de temps ont des répercussions sur ma vie familiale. Le divorce avec ma femme est prononcé en juillet 1969 à Montpellier aux « torts réciproques » c’était le terme à l’époque, après une séparation de plusieurs années, due à une incompatibilité d’humeur, ce qui a eu pour effet de m’éloigner de mes enfants – leur mère s’ingéniant à les écarter de moi. J’ai pu retrouver un équilibre personnel avec une nouvelle compagne, épousée en 1970 qui avait deux jeunes enfants et nous avons eu ensemble deux garçons. Sa vie professionnelle, dans le milieu médical, m’a permis d’avoir une autre vision de la société, que celle focalisée, un peu trop exclusive, sur l’agriculture-viticulture. J’ai pu, à la fin des années 1980 assister mon fils aîné à s’installer en qualité de vigneron indépendant (www.vins-clavel.fr) ce qui est maintenant une réussite. J’ai rédigé plusieurs ouvrages sur la viticulture du Languedoc et son évolution, l’un des ouvrages Histoire et avenir des vins du Languedoc que mon assistant Robert Baillaud a illustré de façon remarquable, et a par la suite obtenu une médaille de bronze de l’Académie Française.

J’ai aussi fait l’expérience de la gestion communale, en qualité de maire de mon village suburbain, pendant deux mandats ; mission que j’ai interrompue volontairement alors que ma réélection au premier tour ne posait aucun problème. J’ai estimé que j’avais assez donné à la collectivité.
Depuis, je persévère dans l’action collective bénévole, un temps membre de la Chambre d’Agriculture, administrateur de divers syndicats et organisations. J’ai participé récemment à L’Atlas des garrigues (Gard-Hérault) réalisé par un collectif conduit par « Les Ecologistes de l’Euzière ». Mon dernier ouvrage, Mondialisation des Vins, paru en 2008 chez Féret à Bordeaux, montre comment la concurrence entre la viticulture française et européenne, marquée par sa structure artisanale et familiale, et les productions industrielles du nouveau monde vinicole aux marques commerciales dynamiques et concurrentielles pourrait mettre en péril notre activité traditionnelle vinicole séculaire.

Nous avons avec ma femme, assisté la fille d’une famille de boot-people laotien, réfugié en Thaïlande, depuis la naissance de Vilay, jusqu’à sa majorité, elle est maintenant en France, et a épousé un français. Nous avons, à la demande d’un professeur, assisté un étudiant en droit Sénégalais, à la faculté de Montpellier, sans moyen et orphelin de père, jusqu’à son doctorat, il est maintenant professeur agrégé à Dakar, avocat au barreau de Paris et directeur de l’Institut Africain de formation Universitaire « aux droits de l’homme ». Nous sommes ses « grands parents », heureux et fiers de son parcours.

Ma formation scolaire atypique démontre que malgré des handicaps certains il est possible de construire une vie professionnelle réussie, utile à la collectivité. Je suis l’exemple de ce que les actions publiques, en faveur de la promotion sociale (y compris au travers de la vie syndicale), permettent à un individu motivé.