Petit traité de la pauvreté

Depuis la liquidation judiciaire de ma librairie, je me fais doucement mais sûrement à l’idée d’être pauvre alors que le regard des autres tendrait à me faire croire le contraire. L’imaginaire collectif projette une certaine image du pauvre qui, à l’évidence, ne correspond pas à mon profil. Selon une assistante sociale du CCAS de ma ville, il n’est pas certain que ma demande de RSA soit acceptée « vu mon profil ». Qu’est-ce à dire ? On me refuserait le droit d’être pauvre pour je ne sais quelle raison ? Que ce soit clair, je ne veux pas être pauvre mais je le suis malgré ma bonne mine.

Fort heureusement, tous ne partagent pas cette étroitesse d’esprit. La Banque de France a enregistré avec une aisance déconcertante mon dossier de surendettement. L’habitude sans doute d’accueillir des candidats nombreux et variés dont certains ne passent pas par la case du RSA par honte ou dans l’ignorance de leurs droits. Un surendettement causé par deux prêts consentis par ma banque et un organisme de l’Etat. Car, personnellement, je n’ai jamais contracté de crédits à la consommation ou autres. Quant à l’accès à la propriété privée, ça n’a jamais été ma tasse de thé.

L’attente est entre deux et trois mois pour savoir si vos démarches aboutiront auprès de ces différentes administrations. C’est long. En attendant, il faut tenir. Postuler à tout va sur les sites des recruteurs, solliciter son réseau avec diplomatie et élégance. Tout un art. Regarder les petites annonces affichées à la boulangerie pour rentrer un peu d’argent en faisant des ménages ou de la garde d’enfant. Rien vu pour le moment. Se tâter pour aller à la permanence RSA de la Mission locale. Je n’ai pas encore franchi le pas. L’impression d’une forme de stigmatisation qui serait contreproductive. L’art de la survie nécessite une certaine dextérité que je ne maîtrise pas tout à fait. Chaque jour, j’apprends à me percevoir autrement, à utiliser mes acquis, mes compétences pour envisager un présent autre.

L’étrange est qu’en apparence, rien n’a changé. Je vis toujours confortablement dans mon appartement entourée de mes livres et films aimés en ayant conscience de l’urgence à consolider ma situation sous peine de voir mon univers s’écrouler. J’ai peu à perdre mais j’y tiens. Ma maison, c’est mon refuge, mon espace de créativité et de construction. Sans toit, tu n’es plus rien. Cruelle lucidité qui n’autorise aucune erreur. Mais laisser la peur prendre le contrôle équivaudrait à une mise à mort sociale. La solution tient à l’élaboration d’une stratégie de combat efficace.

J’avoue continuer de porter de jolies petites robes achetées il y a 10 ans lorsque j’étais une salariée bien rémunérée. Le bon goût ne se démode pas. J’avoue soigner mon apparence pour me rendre aux rares entretiens professionnels que je parviens à décrocher. Les déboires causés par le métier de vivre ne doivent pour nous faire oublier qui on est vraiment.

Je refuse toute victimisation, tout misérabilisme parce que si j’en suis arrivée là, c’est ma faute, ma très grande faute. J’aurais dû écouter mes proches qui me conseillaient de garder une part pour la soif. Pas facile d’être raisonnable lorsque l’on conduit le projet de ses rêves. Etre chef d’entreprise, c’est prendre des décisions et agir en toute liberté. Enfin ! Quel bonheur chaque matin d’ouvrir ma librairie, d’accueillir et d’échanger avec le public, de contribuer à la vie d’un quartier. Résultat, je suis sur la paille. Mais pas question de lâcher l’affaire, la gestion quotidienne de mon modeste budget n’admettant aucune faiblesse. Je ne dispose, en effet, d’aucune ressource en tant qu’ex gérante d’une SARL. Il me reste en tout et pour tout 700 euros sur mon compte personnel. Pour l’heure, toutes les factures sont payées.

Comment tenir ? J’ai mis en place un plan d’action sur les dépenses :

Mon arme absolue est la découverte des bienfaits de la banane. Le saviez-vous ? La banane contient du tryptophane qui est une protéine que le corps convertit en sérotonine. La sérotonine est connue pour être un excellent relaxant naturel. Consommer de la banane aide à avoir un bon état émotionnel, à se sentir plus heureux et donc diminuerait considérablement les dépressions. Ce fruit est fort en potassium, un minéral vital, qui favorise la concentration et l’apprentissage car il rend les pupilles plus alertes. Riche en vitamine B et potassium, la banane régule le système nerveux. La zénitude absolue. Son apport en fer et en fibres éloigne les risques d’anémie et de constipation. Bref, la banane est devenue ma meilleure amie en ces temps de disette.

Parce que solidarité rime avec pauvreté, je n’hésite pas à recommander ce fruit à tout le monde, sans exception aucune. En tant que pauvre, je veux continuer d’avoir des idées et de les partager avec qui voudra bien. J’utilise ce nouvel état qui n’est pas exempt d’une certaine forme de liberté de penser, de dire, de faire, de consommer. La pauvreté a ses avantages. Elle brise certains liens néfastes pour tendre vers l’essentiel. Doux enseignement qui éloigne la crainte du lendemain. Et la vie devient plus légère, belle en cette matinée ensoleillée. C’est bientôt l’heure de manger une banane.