Des monstres dans la tête

Épuisée, elle s’était posée à même le sol et restait ainsi recroquevillée contre le mur dans un coin de sa chambre. Nous l’avons aidée à se relever et, quand son visage s’est enfin dégagé des cheveux en bataille qui le recouvraient, je l’ai tout de suite reconnue. Elle, elle ne m’a pas vue tant son esprit était ailleurs.

Carine, dont les rêves décousus s’étaient un jour inscrits sur les quelques pages qu’elle m’avait soumises, confiante, pour une lecture qu’elle voulait indulgente. Elle écrivait, plutôt bien d’ailleurs, des histoires étranges. Son mari ne les lisait pas, il disait qu’elle vivait loin de toute réalité. C’est lui qui, la veille au soir, avait fini, après des semaines d’hésitation, par la conduire une nouvelle fois ici, contre sa volonté et dans un état pitoyable. Elle était amaigrie, sale et délirante.

Depuis des jours et des jours, accaparée par les nouveaux combats qui l’habitaient, son être tout entier ne parvenait plus à trouver le repos. Malgré le traitement et toutes les tentatives des infirmières de nuit pour l’apaiser par des paroles douces et des gestes rassurants, ses « va et vient », teintés de propos inquiétants, n’avaient pas cessé depuis son arrivée.

Tôt le matin, nous avions pu l’amener, après bien des négociations, à s’asseoir quelques minutes devant un bol de café chaud. Mais, en l’espace d’un instant, elle avait échappé à notre surveillance et s’était enfuie, on ne savait pas où. Nous étions tous inquiets à la fois par sa faculté à se mettre en danger sur la route ou dans les rues. Et puis, les températures étaient très basses ce jour-là. Elle était partie en sandales, à peine couverte d’un tee-shirt ample, d’une jupe de toile et d’un blouson léger, bien crasseux, qu’elle avait refusé d’enlever depuis son entrée dans le service.
C’était un dimanche de décembre et le soleil ne parvenait pas à réchauffer l’air dans le grand parc autour du pavillon. Elle ne se trouvait pas parmi les rares promeneurs faisant quelques pas avec leur chien sous les hauts arbres dénudés.

Après avoir vainement exploré la route qui menait à la ville, puis le chemin allant vers l’ancienne ferme de l’hôpital psychiatrique, nous espérions qu’elle était repartie chez elle. Nous attendions que sa famille, que nous avions prévenue, nous le confirme ou que des gendarmes, repérant son comportement bizarre et dissocié dans une rue, la reconduisent vers nous.

Mais le coup de fil qui nous est arrivé quelque heures plus tard, à notre grande surprise, venait d’ailleurs : d’une des maisons proches de l’hôpital.
Une femme demeurant dans le quartier, devinant, en la voyant ainsi perdue, d’où elle venait, l’avait recueillie chez elle. Elle l’avait installée auprès d’elle, devant un thé chaud, en attendant que nous venions la rechercher. L’adresse en poche, nous avons aussitôt pris la route vers les hauteurs s’éloignant de la ville.

Nous avons un peu tourné en rond, tardant à trouver l’entrée d’une ravissante maison nichée dans de grands espaces verts au détour d’une petite route. Une vaste propriété aux formes généreuses, discrètement posée en retrait de lignes de haies épaisses, se dissimulait là, nous réservant une vue magnifique sur les montagnes.

Dans cet endroit calme, de derrière la porte, nous entendions une musique douce et quand nous avons sonné, l’hôtesse de Carine s’est gentiment effacée derrière un gros chien blanc pour nous inviter à rejoindre le salon.
Les odeurs du bon repas dominical qui s’annonçait nous parvenaient de la cuisine.

Le feu, dans la cheminée, diffusait au travers d’une vitre orangée, une chaleur agréable vers une petite table où des fleurs fraîches se rassemblaient en bouquet harmonieux. A côté, un livre était posé, entr’ouvert, comme si la lecture en avait été brusquement interrompue. Juste en face, la belle lumière de ce dimanche d’hiver éclairait un canapé de cuir beige, surplombant, à même le tapis moelleux, un plateau avec une tasse de thé refroidi qui n’avait, comme les biscuits maison qui l’accompagnaient, pas été consommés…

Et allongée dessus, dans ce havre de paix, après des jours et des nuits de bataille contre des monstres cachés au plus profond de sa tête, Carine, détendue, s’était enfin endormie, couverte d’un moelleux lainage de mohair clair.

Errant aux alentours des quelques propriétés voisines, elle était arrivée par le jardin. Elle avait, comme un chien perdu, gratté à la fenêtre. Et la femme, derrière un rideau de dentelle, avait perçu cet appel de quelques doigts. Aussitôt, elle avait ouvert, sans hésiter, sa magnifique demeure, malgré les vêtements sales, les mimiques, les mouvements désordonnés et les mots fous. J’ai gardé précieusement dans mes souvenirs cette image d’un beau geste d’humanité.
Carine, installée dans un décor dont elle était très loin à bien des points de vue et, sur elle, un plaid luxueux, posé par une femme généreuse, comme un passage, une sorte de trait d’union entre le monde confortable de l’une et la misère de l’autre.