Le puzzle de Balla

Un jour, une animatrice du centre de loisirs où allait ma fille m’a signalé qu’une famille malienne sans-papiers avait été expulsée de son logement. Elle cherchait à rassembler autour d’eux les bonnes volontés qui pourraient les soutenir, c’est comme ça que j’ai rencontré Sira et sa famille.

Quelques années auparavant j’avais vécu plusieurs années avec un homme « en situation irrégulière ». Je connais donc de façon assez personnelle et sensible ce que cela peut induire de ne pas être légitime, de ne pas avoir le droit d’être là où l’on est. Les implications intimes de cette situation sont multiples, douloureuses et complexes, et je me suis souvent dit que mon engagement auprès de la famille Fofana, un engagement que je partageais avec d’autres, me permettait de me consoler du chagrin que j’avais eu de me sentir parfois si impuissante et démunie quand j’étais avec Yahia.

La rencontre avec Sira a été déterminante : un petit miracle a eu lieu.
Ce qui aurait du n’être qu’une rapide concession à la bonne conscience, le coup de main qu’on donne entre gens de gauche bien mis à plus nécessiteux que nous, s’est mué en un tissu d’affinités profondes et fortes. Sira provoquait ce qu’il y a de plus profondément humain en nous , de plus animal aussi. Alors qu’ils habitaient en face d’une école, cette mère qui ne savait lire ni écrire, marchait matin et soir une heure aller-retour pour emmener ses enfants dans cette école là, la nôtre, parce qu’elle savait qu’ils y seraient soutenus vers la réussite pour laquelle elle endurait l’exil et la misère. Pendant quatre ans nous nous sommes relayés autour du souffle de cette mère courage pour organiser la couverture maladie, le suivi médical, les papiers en règle jamais obtenus, l’alphabétisation, le soutien scolaire, les boulots au noir sur les chantiers pour le père.

Nous formions un groupe hétéroclite traversé parfois de doutes et de désaccords. Il m’est arrivé d’être choquée par certains propos, comme je pense que mes propos ont pu choquer. Mais la détermination de Sira dépassait ces clivages et nous a maintenus. Le groupe se distendait, se resserrait, mais sa navigation se poursuivait.
Je n’étais pas dans une situation florissante : fraichement séparée du père de ma fille, j’avais peu de temps et de solutions matérielles à proposer, et j’étais soulagée de voir que d’autres s’en chargeaient, mais j’avais du mal à trouver ma place. Par ailleurs, l’issue de la situation administrative de la famille était plus qu’incertaine, ils risquaient vraiment d’être renvoyés au Mali du jour au lendemain.

J’ai eu peur de désespérer et décidé de me positionner autrement : s’ils étaient effectivement renvoyés au Mali, que pouvait on faire pour que ce ne soit pas un pur échec, comment donner un sens à leur tentative de vivre en France ? Sira m’avait souvent demandé de l’aider à comprendre la scolarité de ses enfants, de lui lire les appréciations sur les bulletins, de lui expliquer le système des notes. Je lui ai proposé de l’inscrire à un cours d’alphabétisation et de prendre ses deux aînés, Soriba et Sénou, à la maison deux soirs par semaine pour les aider à faire leurs devoirs. J’étais convaincue qu’en France ou au Mali, ils s’en sortiraient mieux s’ils savaient lire et écrire, elle était plus que partante, mon rôle se dessinait et me convenait . Et quand mon travail a fait que je ne pouvais plus prendre les garçons à la maison, j’ai présenté Sira à Anne qui a pris le relais des devoirs.

En accompagnant Sira à la mairie pour l’inscrire aux cours d’alphabétisation, j’ai croisé Luc qui venait déposer un permis de construire (il est architecte) . Je l’avais rencontré quelques semaines avant. On est allés boire un café en sortant et depuis on ne s’est presque plus quittés, même si on n’habite pas ensemble.
Depuis leur expulsion, Sira, Mamadou et leurs cinq enfants vivaient dans un squatt insalubre, deux pièces aux fenêtres murées au rez de chaussée d’une maison. Dans la nuit du 5 au 6 juin 2011, au cours d’un violent orage, l’immeuble voisin, un hôtel vétuste en cours de réhabilitation, s’est effondré sur la maison. Sira est morte, ainsi que deux de ses fils : son dernier-né, Boubacar, un bébé de quatre mois, et Sénou qui avait sept ans.
Anéantis.

Les trois enfants survivants, Soriba, Balla et Badiallo ont été emmenés à l’hôpital ainsi que leur père, Mamadou, qui était dans le coma.
Cliniquement, les enfants allaient bien, et la question s’est rapidement posée de savoir où ils iraient à leur sortie de l’hôpital. Quand Danielle Creachcadec, la directrice de l’école, m’a appelée pour me demander si j’accepterais de faire une demande au juge pour qu’un des enfants soit placé chez moi le temps que leur père se rétablisse, j’ai répondu oui. C’était une évidence.
La possibilité de poursuivre avec un de ses enfants ce que j’avais commencé avec Sira était une chance inespérée pour que le chagrin de cette perte insensée ne me déborde pas.

Et quand le jugement a été prononcé qui m’a désignée avec deux autres familles de l’école pour accueillir chacun des enfants pendant quatre mois, je me sentais prête.
J’ai la garde de ma fille qui passe un week-end sur deux chez son père, Luc a cinq enfants dont les deux derniers vivent chez lui une semaine sur deux, et comme on habite à côté, on s’invite mutuellement. C’est une famille qui n’arrête pas de déplier des matelas ou de rajouter un couvert, de ce point de vue, accueillir un enfant n’était pas compliqué. Et comme me l’a très justement rappelé mon amie d’enfance, j’ai longtemps eu un petit syndrome Joséphine Baker me projetant à la tête d’une famille archi nombreuse… La mère de Luc a dirigé une association qui s’occupe d’adoption, dont sa sœur a repris la direction, je sais que j’ai du soutien de ce coté là.
Je suis comédienne et clown, et depuis plus de quinze ans, je travaille pour « Le Rire Médecin » auprès d’enfants hospitalisés. Dans cette compagnie, très sérieuse mine de rien, les clowns suivent des formations régulières. J’ai beaucoup travaillé dans des services où l’hospitalisation des enfants ne relève pas de la maladie mais plutôt de difficultés sociales, précarité, dénutrition. J’ai des connaissances solides, théoriques et empiriques, sur le processus de deuil et le concept de résilience. Bref, je me sentais équipée.

Il allait falloir accompagner ce petit garçon dans la compréhension de ce qui lui était arrivé, l’aider à trouver en lui des appuis pour traverser cette épreuve et se construire.
Sur le conseil de la psychologue de l’hôpital, pendant ce premier été que Balla a passé chez nous, j’ai pris des notes, une sorte de journal .
Il avait quatre ans.

Dimanche 3 juillet

Il y a un mois, Balla, je le connaissais à peine.
Pourtant je le croisais tous les jours sur le chemin de l’école, avec ses frères, Soriba et Sénou, en vélo tous les trois, et derrière : leur mère, Sira, qui poussait Badiallo la petite sœur dans sa poussette, son bébé dernier né, Boubakar, blotti dans son dos. On se croisait à l’aller ou au retour, dans la rue piétonne ou au marché, on se donnait du bonjour et du sourire, juste histoire de se dire qu’on ne se voulait que du bien.
Jusqu’à cette nuit d’orage.
Quand même un vrai souvenir de Balla, avant.
Nous venions de faire connaissance avec la famille Fofana, et Sira était enceinte. Et fatiguée . Elle devait faire une échographie et j’avais proposé de l’emmener en voiture pour lui éviter un trajet en bus pénible avec son petit dernier pas encore scolarisé. Nous voilà donc, Balla, Sira et moi, dans la voiture, puis la salle d’attente où Balla escalade une chaise. Je l’aide un peu puis lui propose un petit livre. Il se pose, écoute. Sira somnole. On l’appelle pour l’examen, et à ma grande surprise elle me demande de l’accompagner. Et c’est main dans la main avec ce petit gars que j’ai vu le sourire de Sira quand le médecin lui a annoncé qu’elle attendait une fille. Après trois garçons. Balla, doublement détrôné, n’était plus le petit dernier et n’était pas la fille attendue et enfin arrivée . Balla ne s’est pas laissé démonter : il a joué et rigolé tout le chemin du retour, et tous les chemins de l’école ensuite. Sira ne l’a jamais abandonné.
Et puis cette nuit d’orage.

Mercredi 6 juillet

Cela fait un mois et un jour que l’immeuble est tombé.
3 semaines que Balla est à la maison, 6 nuits que ma fille Zoé est partie chez son père et que Balla dort seul dans la chambre des enfants.
Il n’aime pas. C’est la première fois que ça lui arrive et ce n’est pas facile.
Alors on prend le temps. Les temps. Tous les temps. Celui de l’histoire et celui des chansons.
Tout à l’heure dans la voiture, il me répète quasiment toute la berceuse swahili que je lui ai chantée hier pour la première fois. Je le croyais endormi, il captait tout.
Quand on part de la soirée à laquelle on était, la question que je commence à bien connaitre :

Jeudi 7 juillet
Apres le petit déjeuner, quand je suis dans la salle de bains, mon téléphone, sur la table, vibre. Balla est très sensible aux bruits qu’il n’identifie pas. Des amis qui habitent à plus de 100 mètres de l’immeuble m’ont dit que le bruit de sa chute avait couvert celui de l’orage et les avait réveillés.

Le jours suivants Balla était en colère. Le vendredi soir il m’a dit que c’était de ne pas avoir pu voir les corps ni les cercueils.
On s’est assis sur le canapé, rituel que j’ai avec Zoé quand on doit « se parler » et que Balla a vite intégré, et j’ai raconté et répondu aux questions : comment étaient les visages dans les cercueils, puis les cercueils fermés, et le départ.

19 juillet

Balla est arrivé à la maison mercredi 15 juin, le soir. On est allés le chercher à l’hôpital Robert Debré, Zoé, Luc et moi. On y a vu Odile, la psychologue, et l’assistante sociale. Tout d’un coup, Zoé a paniqué : « Il ne sait pas que sa mère est morte, il dit qu’elle est à l’hôpital »
Le temps de l’entretien avec la psychologue et l’assistante sociale, puis celui de faire les papiers, c’est long. Balla n’en peut plus : « Quand est ce qu’on y va ? » Zoé craque et pleure, Soriba lui demande pourquoi : « parce que ta mère est morte ! »
Enfin on s’en va, en voiture. Ravissement de Balla. On lui choisit des lunettes, Luc scelle la confiance en lui achetant le Yop promis à l’hôpital, on passe devant l’école : « Ouais ! Mon école ! Je suis sûr que tous mes copains ils vont dire C’est Balla !!!! »
C’est un retour triomphal : jusqu’à la porte du parking qui se soulève magiquement : Ouahhhh !
Et la voiture s’engouffre.
Et le rêve s’effondre sous une réalité atroce qui reprend ses droits : « Oh Non !!!! »
Mais bien sûr, qu’on est cons ! Le parking ! Les murs gris poussiéreux, l’obscurité, les plafonds bas ! Et nous direct on y emmène le petit bonhomme qui a été enseveli sous les décombres !! On s’en veut atrocement d’un coup, on jure que c’est pas là qu’on habite, seulement la voiture, que d’ailleurs, même la voiture maintenant, Balla l’attendra dehors , on note la peur du noir, on montre tous les interrupteurs trois fois. Plus jamais mon bonhomme, plus jamais. Comment on va te permettre d’y croire ? Comment tu vas pouvoir en être sûr ??
Le lendemain, je propose :
« - Alors moi je vais chercher mon vélo au parking et Zoé et toi vous m’attendez sur le trottoir ?

Jeudi 4 août :
Quand Balla est retourné à l’école, le 16 juin, toute la rue, puis le hall, puis l’escalier, puis le couloir bourdonnaient d’émotion contenue. Tout le monde disait « bonjour Balla » très simplement, avec juste les yeux qui brillent et la voix un peu trop aigüe. Accroché à ma main, il encaissait : pas la haie d’honneur, pas les hourra, rien à voir avec un match de foot. Juste beaucoup de bonheur de le voir là, vivant, sur ses deux jambes. Un bonheur qui dessinait en creux le chagrin de ne plus jamais revoir, vivants, et sur leurs deux jambes, Sira, Sénou et Boubacar.
Balla s’est arrêté à la porte de sa classe et a attendu. Personne n’a crié le « C’est Balla !! » espéré, personne n’a couru vers lui, la grande section retenait son souffle, et c’est Virginie, la maitresse, qui s’est approchée, lui a fait un gros bisou, a pris sa main libre.
Le soir, elle m’a rapporté quelques paroles des enfants, et à table, Balla me dit : « Tu sais, mes copains ils m’ont fait une blague. Ils m’ont dit que ma maman est morte et aussi Sénou et Boubacar ».
Zoé retient son souffle.
« - Et toi tu as dit quoi ?

Jeudi 11 août :
Balla parle cash et cru. Et jamais pour ne rien dire.

Dimanche 14 août :
Balla aime faire des puzzles. Il est capable de très longs moments d’attention pour assembler les pièces. Il ne s’énerve pas, accepte de constater que la combinaison ne soit pas la bonne, recommence jusqu’à trouver l’ajustement parfait.
De la même façon, il prononce de plus en plus exactement ce qui lui est arrivé. Le week-end qui a suivi sa sortie de l’hôpital, il a dit à un ami de Luc : « Un immeuble est tombé sur ma maison qui n’était pas très très solide, et ma maison s’est cassée. Et ma maman est morte et aussi Sénou et Boubacar . » Il avait le ton d’un enfant qui récite une leçon qu’il a très bien apprise : beaucoup d’énergie mais rien de personnel. L’autre ne l’a pas cru, et quand j’ai confirmé les dires de Balla, sa réaction a été « Mais on dirait que ça ne lui fait rien. »
Depuis, Balla a répété plusieurs fois ce récit.
Ces derniers temps, il parle de moins en moins de la maison. Il dit juste que sa maman, Sénou et Boubacar sont morts.
Hier, pour la première fois, il a voulu montrer ses photos à quelqu’un.
Quand il a dit à Patricia que sa maman et ses frères étaient morts, il lui montrait leurs visages. L’ordre des mots avaient moins d’importance, une autre réalité émergeait.
C’est difficile les photos.
Mamadou pensait qu’il n’en avait plus, que tout avait été enseveli. Quand je lui ai proposé de lui donner celles que j’ai : « Non. Je suis content qu’il y en ait, mais pas maintenant. Pas encore. »
Balla assemble du vrai, et quand ça tient il le remplit de réel.

Lundi 15 août :
Donc le problème, ce n’est ni la pluie ni l’orage. C’est que l’immeuble en chantier d’à coté n’était pas solide.
Quand il arrive dans une nouvelle maison, Balla s’assure toujours de sa solidité.
Je lui ai promis de ne jamais le laisser retourner dans une maison pas solide.
Quand il s’est versé des céréales à son premier petit-déjeuner chez nous, il a dit : « tiens, ça fait comme l’immeuble qui est tombé ». Et il a détruit beaucoup de tours en kapla d’Eden….
Luc lui a proposé de lui apprendre à construire des maisons. Il lui a fait un casque de chantier avec le logo de son agence : « Agence 211-Balla Fofana- Etudiant pour devenir architecte »
Balla l’a porté pendant trois jours non-stop au centre de loisirs.
Mais depuis il veut devenir pompier…

Vendredi 19 août
Quand on est arrivés à Cluny début août, Simone, la mère de Luc s’est présentée à Balla : « moi, je suis Mamie ». Le soir, à la pizzéria : « Il y a quelqu’un qui me dégoûte ici. C’est Mamie. Parce qu’elle est vieille ». Balla n’a jamais vu ses grands-parents. Ne verra pas vieillir sa mère. Son père lui fait l’effet de Mathusalem, je suis « vieille mais pas trop ».
Maintenant nous sommes au camping dans les gorges du Verdon. Luc est reparti à Cluny car Simone est très mal, entre la vie et la mort. L’occasion de dire à Balla le cycle « normal » : grandir, vieillir, mourir. Sa mère a grillé une étape, ses frères en ont grillé deux.

Jeudi 25 août :
Simone est morte il y a deux jours et nous sommes revenus hier à Cluny.
Au camping, Balla s’est fait « adopter » à droite et à gauche. Et il s’est mis à m’appeler Maman systématiquement. Au début on sentait qu’il s’y efforçait, et puis ça vient de plus en plus spontanément. Et il a intégré Zoé comme sa sœur.
Quand il est arrivé en juin, il a dit à l’école que sa maman venait le chercher. Ses copains ont tout de suite réagi et il a corrigé : « Maman Emmanuelle ». Le soir à la maison : « Alors tu es ma deuxième maman.

Samedi 27 août :
Hier à l’enterrement de Simone.
Balla a du mal.
A comprendre ce qui se passe, à trouver sa place. Luc lui avait dit : « toi qui as déjà perdu ta maman, tu vas m’aider ». Mais à quoi ? Transporter le cercueil ? Creuser le trou ? C’est abstrait pour lui de se dire qu’il va aider simplement parce qu’il est là. Alors il manque d’espace où agir et déconne un peu. Après, de retour à la maison, il est en demande permanente d’une attention exclusive et dans un rapport de force pour l’obtenir : quand je prends Zoé dans les bras, il fait exprès de tomber pour que je le console.
Tous les éléments sont là, mais pas à leur place : une maman morte, du chagrin, mais ce n’est pas sa maman et du coup le chagrin tombe à coté…

Lundi 12 septembre :
Hier on a fêté l’anniversaire de Balla. 5 ans. Mamadou est venu et aussi Soriba et Badiallo. Toute la famille était là.
Balla avait voulu faire 5 gâteaux « pour que tout le monde ait 5 morceaux dans son assiette » . On a fait les pâtissiers.
Depuis qu’on est rentrés, Balla m’appelle « fausse maman ».
Zoé et lui ont des vrais rapports fraternels : il l’excède par ses « gamineries » mais dés qu’elle peut elle lui apprend le roller ou lui lit une histoire. Et lui ne la lâche pas d’un poil.
Je commence à m’inquiéter de trouver Balla trop dépendant des autres, soucieux de plaire, pas assez dans l’affirmation de ses désirs à lui. Je commence à m’inquiéter de quelque chose qui n’a rien à voir avec le décès de sa mère, je crois, et que je raccorde plutôt à sa position dans sa famille : entre ses deux frères, Soriba et Sénou, qui formaient un vrai duo, et sa petite sœur Badiallo, l’unique fille très investie par les deux parents.
Ce week-end, on a emménagé leur appartement, aujourd’hui Mamadou sort de la maison de convalescence pour s’y installer. Bientôt Balla va retrouver son père son frère et sa sœur.
C’est près.
C’est prêt.
Samedi 24 septembre
Balla passe tout le week-end chez son père. La première fois qu’il y est allé, il était furieux, plein d’appréhension. Maintenant il y va très tranquillement, et Mamadou qui est encore très fatigué me rassure : « Non, avec Balla je n’ai aucun problème, il est super. »
J’ai la sensation du devoir accompli, de l’ouvrage bien faite : rendre Balla en bon état à son père.
Mais j’entends aussi dire qu’il y a des soucis à l’école, de la violence envers les autres enfants. J’en parle à Mamadou, le vois prêt à s’emporter, lui dis : « attends il faut qu’on sache exactement ce qui se passe, on ne doit pas risquer d’être injuste. » Il acquiesce, on est comme un couple de parents.

Cela fait un peu plus de deux ans maintenant.
Comme chaque fois que je relis ces notes, je suis étonnée par la précision du langage de Balla. Comme s’il retaillait inlassablement les pièces dont il dispose pour qu’elles s’emboitent bien et forment une pensée cohérente.
Il était le seul à raconter l’accident : ni Soriba ni Badiallo n’en parlaient.
Je me suis trouvée en difficulté quand Mamadou s’est opposé à ce que j’emmène Balla voir les corps, ou au moins les cercueils. Il n’était évidemment pas question d’aller à l’encontre de son autorité paternelle, de sa tradition familiale, mais j’avais peur que Balla garde un doute sur l’endroit où se trouvaient ses frères et sa mère. La mort de la mère de Luc, son enterrement, ont permis de proposer quand même une image : une tombe, et de dire que ses frères et sa mère reposent pareillement au Mali.
Je cherche à retrouver dans ces notes les étapes du deuil :
Le déni est bien là, mais je me rends compte que j’ai peu écrit sur la colère. Peut-être parce que Balla nous l’a beaucoup épargnée en la transposant sur des objets : quand il est arrivé, il a cassé des jouets de Zoé et je lui ai proposé alors, s’il avait besoin de détruire quelque chose, de lui donner du papier à déchirer. Quand ça ne suffisait pas, il prenait des cartons, mais il a toujours respecté la règle, n’a plus rien cassé à quoi on tenait, et a toujours soigneusement nettoyé avec moi derrière ! Par contre, les séances de kiné qui lui avaient été prescrites pour retrouver la mobilité de son bras, paralysé après l’accident, ont été des vraies séances de défouloir. Je me terrais dans un coin du cabinet pendant que Balla envoyait à travers la pièce tout ce qui lui tombait sous la main, et la kiné en profitait pour lui faire mobiliser son bras, sans aucun jugement. Je ne suis pas sûre de l’avoir suffisamment remerciée.
Le chagrin m’inquiète car il a été peu exprimé. « Ma maman me manque », a été aussitôt suivi de « ça veut dire quoi, ma maman me manque ? ». Peut-être que l’habit d’orphelin est simplement trop grand pour un petit bonhomme de quatre ans, peut-être aussi que Balla nous a protégés en ne s’approchant pas du gouffre. Je me rends compte que j’ai toujours une vigilance sur ce qui, chez lui, pourrait être une manifestation de ce chagrin, que je la crains et l’espère à la fois.
Je ne sais pas si la substitution d’une maman par une autre peut entrer dans ce que Kübler-Ross appelle « l’étape du marchandage », mais quand maintenant il explique très sereinement sa situation : « Ma Maman est morte et comme Emmanuelle s’occupe de moi elle est ma deuxième maman », je le trouve bien engagé dans le processus d’acceptation.
Quand le père de Balla a quitté la maison de convalescence, qu’il a emménagé dans un nouvel appartement à proximité de l’école et qu’il a pu reprendre ses enfants avec lui, Balla a continué à venir chez nous régulièrement, et systématiquement pour les vacances.
C’était sa première année d’école primaire et le CP n’a pas été facile. C’est un enfant intelligent, capable de beaucoup de subtilité, mais pour qui les processus d’apprentissage scolaires sont difficiles : il a besoin, toujours, qu’une attention particulière lui soit manifestée. Et dans la vie collective de la classe, il provoque cette attention de la maîtresse par son agitation.
J’ai donc proposé à son papa, pour l’année de CE1, que Balla vienne à la maison toutes les veilles d’école. Il aime bien faire ses devoirs à la maison, je me suis arrangée pour lui accorder ce temps et j’y prends aussi plaisir. J’ai confiance dans le fait que peu à peu il va s’autonomiser dans son travail, parce que ça me parait le mouvement naturel d’un enfant qui grandit. J’ai repris le rôle que je m’étais donné avec Sira : j’accompagne l’instruction.
Mais en nous faisant tous grandir pour l’accompagner, Balla a créé aussi une place qui n’appartient qu’à lui . S’il n’est pas mon fils, il est devenu mon garçon, Zoé l’appelle son frère de cœur, Luc se dit son parrain.
Il fait partie de la famille.