Le téléphone portable

Gaétan est fatigué. Il a l’impression d’être dépassé, de ne plus comprendre, de ne plus être dans la course. Peut-être est-ce dû à son âge et cela l’inquiète. Peut-être a-t-il fait son temps et doit-il laisser la place aux plus jeunes, cela l’agace. Ou, peut-être, est-il tout simplement trop vieux pour s’adapter au rythme de l’époque, et cela le peine. Gaétan a consacré sa vie à l’Administration, elle l’a vu arriver jeune cadre plein d’envie et elle l’a formé. Elle l’a vu monter les échelons et elle a bénéficié de ses compétences et de ses idées. Elle a vu ses tempes blanchir et lui a confié des responsabilités importantes. Désormais affecté dans une des directions les plus prestigieuses, il se sent apte à lui offrir encore toute son expérience et toute sa connaissance, des hommes, des produits, du marché, de l’environnement. Il se sent prêt à lui rendre tout ce qu’elle lui a apporté durant toute sa carrière, mais il est désemparé car il ne sait plus lui parler.

Bien sûr, il n’a pas été toute sa vie ce fidèle et efficace employé que la lecture de son CV pourrait suggérer. Il a servi ailleurs à diverses occasions, mais ces expériences l’ont plutôt enrichi et il est revenu à l’Administration plus aguerri, l’esprit ouvert, s’étant frotté à d’autres modes de fonctionnement, à d’autres types de gouvernance. Bien sûr, sa vie personnelle n’a pas été sans résonance sur son activité professionnelle et il est redevable à l’Administration de l’avoir soutenu quand son épouse l’a quitté et qu’il a vécu deux années de déprime. Mais ce n’était que justice eu égard au temps et à l’énergie qu’il lui a consacrés tout au long de sa vie. Entre lui et l’Administration, il y a bien plus qu’une banale relation de travail, il y a une sorte de pacte, une sorte de « mariage blanc ». Quand il regarde derrière lui, Gaétan s’aperçoit que la vraie passion de sa vie aura été son métier, sa vraie fidélité aura été celle vécue avec l’Administration. Plus que les femmes, plus même que les amis. Il s’est souvent lassé des premières, les seconds, à quelques exceptions près, seront passés.

L’Administration, elle, est toujours là, avec lui. Or, aujourd’hui, Gaétan, pour la première fois de sa vie, ne la comprend plus.

Il dîne seul ce soir, comme la plupart des soirs d’ailleurs. Il est rentré tard. Trop tard pour sortir. Il est fatigué.

Jeune, il s’imaginait, installé dans la maturité, avec une femme, des enfants vivants à proximité, des petits-enfants dans les jambes. Depuis que Christine est partie, sa vie sentimentale est celle d’un collégien, avec des hauts et des bas, des rencontres savoureuses mais dont le goût a toujours un parfum de nostalgie, et des moments de solitude, qu’il finit par apprécier de plus en plus. Ses deux filles sont grandes et vivent leur vie. Un coup de fil de temps en temps, notamment quand elles ont besoin d’un petit conseil ou d’un coup de main, un baiser sur le front lors d’un passage à Paris. Elles volent de leurs propres ailes désormais et Gaétan le comprend à défaut de l’admettre au fond de son cœur. N’avait-il pas fait de même avec ses propres parents, jadis ? Quant aux petits-enfants… Gaétan sourit. Ce n’est guère à l’ordre du jour en ces temps modernes.

La vie échappe par là où on croyait le mieux la tenir, elle revient par des cheminements inattendus. Gaétan se refuse à regretter le passé, à en faire un âge d’or, qui n’a jamais existé. La vie difficile de ses parents à travers les persécutions de Vichy, leurs efforts pour apporter à leurs enfants les meilleures chances de s’en sortir, sa jeunesse d’après-guerre dans une France à reconstruire, la vie modeste, les engagements politiques pour le rêve communiste, les luttes syndicales, les victoires et les désillusions. Non, la vie n’a pas été tendre. Elle aurait pu être plus rude encore. Elle a été, simplement. Gaétan ne regrette rien, n’enjolive rien non plus. Il constate simplement qu’il n’imaginait pas sa vie actuelle.

L’homme de 60 ans qu’il est devenu par la force des choses reste d’une grande naïveté. Il pensait sans doute être davantage enraciné dans son expérience, avoir du recul, peut-être faire preuve d’une certaine sagesse. Il se sent ballotté par l’air du temps, confronté à des préoccupations nouvelles, remis sans cesse en question. Cela ne lui déplaît pas car il sent la vie bouillonner et rien ne le stupéfie davantage que d’entendre certains de ses collègues, pourtant plus jeunes, soupirer vers leur retraite. Quoi ? Ne plus rien avoir à faire, ne plus penser à la vie de la Cité ? Seulement s’occuper de ses petites affaires, son jardin, sa belotte ?
Cependant, une voix secrète lui murmure à l’oreille qu’il serait peut-être temps de se poser, d’envisager un autre horizon que celui qui le mène chaque matin à son travail. D’autant que ce travail, et, il s’en rend compte avec une certaine angoisse, va désormais trop vite. Est-il donc trop vieux ?

Ce matin, en ouvrant son ordinateur, il a découvert 200 messages. Il s’était absenté un gros week-end pour rendre visite à son frère. 200 messages, classés en vrac sur son écran Un affreux sentiment de découragement s’est soudain emparé de lui, une sensation de refus, une envie de dire non. Lui qui a grandi dans les luttes sociales et syndicales, lui qui connaît les rhétoriques révolutionnaires, lui qui n’a jamais eu peur d’aller coller des affiches, de distribuer des tracts, de haranguer des assemblées, il a soudain été pris d’une sorte de fureur intérieure. S’il ne s’était pas retenu, il aurait arraché l’écran et l’aurait violemment jeté à terre.

Trempé d’une sueur soudaine, il est brusquement sorti de son bureau, est monté chez son boss et a éclaté. Gaétan connaît ses colères. Souvent, elles lui ont joué de mauvais tours. Elles s’emparent de lui à son corps défendant, le hérissent, le projettent contre ses collègues ou ses collaborateurs et le laissent souvent désemparé, groggy face à sa maladresse, confus devant le désarroi qu’il a causé. Il est désolé des paroles blessantes qui lui ont échappé et qui, bien souvent, ont fait du mal. Alors, il rentre dans sa coquille, furieux contre lui-même et ses emportements, effrayé de ne pas savoir se contrôler à son âge, terriblement malheureux des dégâts de sa fureur infantile.

Son boss est un calme, une sorte de métronome. Il lui a proposé un iPhone. Un iPhone pour gérer en temps réel ses e-mails, pour répondre à ses messages au fur et à mesure, pour réguler son activité et ne plus être soumis à ces montagnes de mails accumulés durant le week-end, un iPhone pour travailler mieux, plus intelligemment, comme les jeunes d’aujourd’hui. Gaétan est resté coi.

Gaétan dîne seul, ce soir. Il est fatigué mais son cerveau n’en finit pas de tourner et retourner cette proposition de son boss. Une part de lui est prête à l’ accepter. L’outil est tentant, moderne, efficace, multifonction. Il s’imagine jouer avec l’iPhone dans sa main. Gaétan a toujours aimé la technologie, il aime ce qui va de l’avant, il n’a jamais hésité à se former pour rester au top du management, il aime comprendre les choses. C’est un rationnel, un homme de son temps. Il a cru au progrès, peut-être déchante-t-il ces temps-ci, mais, malgré tout, ce qui a trait à l’intelligence humaine et qui dessine des champs à conquérir, des performances nouvelles, tout cela l’attire. Dire oui le tente. Il s’imagine déjà avec cette magie entre les doigts, à surfer sur le net comme un gamin, à se connecter au monde qui bouge, à vivre dans l’instantané, à être au courant de tout, avant les autres. Il veut pouvoir anticiper, faire partie de ceux qui sont branchés en permanence sur cet incroyable réseau qui irrigue la planète, relie les continents, rapproche les humains et met à leur disposition le fabuleux potentiel du savoir universel. Cela le tente, mais cela l’effraie aussi.

Il se rappelle les conversations avec ses collègues et leurs inquiétudes, la pression constante du quotidien, l’obsession créée par la tonalité fluide de l’arrivée d’un
message, goutte de fiel tombant inéluctablement sur le front du condamné. C’est aussi l’angoisse de ne pas répondre immédiatement, de laisser passer une information importante, de manquer une étape dans l’enchaînement des réponses, des avis, des réactions.

On est en famille, en train de déjeuner, à regarder un film, en promenade ou en galante compagnie, et l’on sait que les messages s’entassent sur le petit écran, que l’icône de l’urgence clignote, que là-bas, où, on ne sait plus trop, mais quelque part, dans un bureau, dans un train, sur un aérodrome, une personne attend votre réponse, une personne importante, un boss, un grand directeur, a besoin de votre avis pour donner le sien, pour prendre une décision, avertir un boss à N+1, sensibiliser un plus grand directeur, mettre en garde un vrai responsable, sur un dossier sensible parce que demain, parce que ce soir, peut-être dans dix minutes… Mais non c’est tout de suite, alors, on ouvre l’iPhone d’un clic en s’excusant auprès de ses amis, de ses proches, de son amoureuse, on clique, on survole. Puis non, ce n’est pas grave, on verra ça demain, rien que des conneries, on est soulagé, on n’a rien laissé passer, on a montré qu’on était réactif, présent, qu’on pouvait nous faire confiance pour être toujours opérationnel, qu’on pourrait demain se voir confier d’autres missions, plus importantes, plus stratégiques. Les amis, les proches, l’amoureuse… Ils ont compris qu’on était devenu corvéable à merci, que l’iPhone était une chaîne accrochée à notre cerveau, qu’il avait désormais un droit d’accès privilégié sur nous, une sorte de droit de passage prioritaire et qu’il pouvait impunément faire effraction dans notre intimité au moment du repas, du film, de la promenade, de l’orgasme.

Dans les sociétés médiévales, la population était répartie en trois fonctions, ceux qui priaient, ceux qui combattaient, ceux qui travaillaient. Une vieille répartition mise en évidence dans les sociétés archaïques par le bon professeur Dumézil. Les plus nobles, les plus respectés, les élites de la société, étaient ceux qui priaient ; la classe intermédiaire, peu nombreuse elle aussi, mais également auréolée d’un grand prestige, regroupait ceux qui combattaient ; et puis la masse du vulgaire, la plèbe indénombrable, formait ce magma uniforme des serfs.

Gaétan se demande comment notre société hyper développée a fini par faire de tous des serfs. Ce qui le peine le plus, c’est que les serfs d’aujourd’hui revendiquent leur servage. Gaétan a fait partie des déçus du communisme, il a compris les désastres causés par le matérialisme historique et il a admis, résigné mais terriblement blessé, les apocalypses léninistes, staliniennes, maoïstes et polpotiennes d’un XXème siècle sanguinaire. Néanmoins l’idéal portait ces hommes et ces femmes. L’espoir d’une libération, malgré tout, la conviction qu’on pouvait changer le monde, ici et maintenant et que chacun pourrait avoir selon ses besoins. Une utopie ? Peut-être, sans doute même. Gaétan soupire. Le capitalisme financier et virtuel du XXIème siècle est bien plus pervers que tous ces devanciers, il s’infiltre dans les consciences, paralyse les fonctions essentielles du cerveau, prend possession du ressort même des esprits. A la société de consommation, qui jadis fabriquait des objets inutiles pour des gens qui n’en avaient pas besoin, la société contemporaine, dans son Ordre Moderne impitoyable, a substitué une société de frustration, qui aiguise le désir des gens par une publicité mensongère en leur faisant miroiter des produits qu’elle leur donne envie d’avoir mais dont elle les prive, alimentant ainsi d’une façon perverse un désir qu’elle attise en permanence sans jamais l’assouvir. Ainsi, de la volonté de tout savoir, à chaque instant, sur tout, Gaétan se demande s’il ne risque pas de tomber dans le mirage tendu par cet iPhone. A s’abreuver à son calice argenté, ne risque-t-il pas de goûter au délicieux poison de la dépendance ? Il s’y refuse. Il porte les mains à ses yeux. Il ne comprend pas qu’on en soit arrivé là. Il est fatigué.

Mais si son boss lui a proposé l’iPhone, c’est qu’il compte encore dans l’Administration. Gaétan veut croire qu’il peut encore jouer un rôle dans cette structure. Avec sa connaissance de l’organisation et de ses évolutions, avec sa perception des réactions des personnels, avec l’expérience qu’il a acquise au fil des années et des postes qu’il a occupés, il a le sentiment qu’il peut apporter quelque chose, être encore utile. Il sent bien d’ailleurs que son Administration mute, que la marche est compliquée, que le grand vent de la modernité bouscule tous les
processus. Cela le préoccupe. Il entend bien le discours ambiant, il voit bien le triangle de la performance qui positionne l’usager, l’efficience des services et le soutien aux équipes comme les trois sommets d’un triptyque gagnant gagnant, comme on lui dit dans les réunions de l’encadrement supérieur de l’Administration. Il faut moderniser, adapter, économiser, rentabiliser, il faut changer les habitudes, rationaliser, rendre performant, et vite, vite, vite.

Dans la compétition internationale, le pays doit faire un effort. Il faut combattre le sentiment naturel de chacun à défendre son pré carré. La France s’est endormie, chacun somnole. Le pays a besoin d’être réveillé, stimulé. Il faut mettre en œuvre la Grande Réforme, dégraisser les mammouths, raboter les privilèges, chasser le gaspi, récompenser l’initiative, le dévouement, l’efficacité. La France a besoin d’un sursaut et l’Administration en sera l’âme. Elle peut et doit s’y consacrer. Et pour cela, voilà l’iPhone.

A l’oreille du vieux singe de Gaétan cependant une voix ricane : « Alors Gaétan, tu vas cautionner ce système, qui fait de chaque subalterne un coupable, qui rend chaque exécutant responsable ? Mais responsable de quoi, Gaétan ? Du fait que les plus riches engraissent et que la priorité donnée depuis des décennies à tout déréglementer a abouti à doper les fortunes de la classe dirigeante et à creuser la dette des plus pauvres ? Que certains ont tant d’argent qu’ils ne savent plus qu’en faire, si même ils sont encore capables de se représenter ce que signifient ces masses de dollars ou d’euros qui s’expriment en années-smic, comme jadis on parlait en années-lumière. Oui, responsable de quoi, Gaétan ? Des erreurs de ces fichues élites qui pensent plus à leurs droits et à leurs privilèges qu’à leur devoir et leur exemplarité ? De quoi sont-ils responsables, eux, qui voguent de poste en poste, de promotion en promotion, sans souci de leurs bavures, sans n’avoir jamais à rendre de comptes, sans n’être jamais sanctionnés pour leurs erreurs que par une retraite flamboyante ? Au nom de quel droit, de quelle légitimité osent-ils encore s’adresser à nous, eux qui se cooptent gracieusement, qui se votent avec zèle des parachutes exorbitants, qui dépensent allègrement l’argent de la République en
déplacements inutiles, en cigares honteux, en notes de frais disproportionnés ? Oui, Gaétan, tu comptes pour eux, tu as ta place parmi les décideurs. Oh ! Les petits décideurs certes, mais les décideurs malgré tout. Allez, va jouer ton rôle avec ton iPhone mais sache que ce que tu as à donner avant d’être jeté à la retraite comme on est jeté à la casse, tu vas le cracher, de gré ou de force, et lorsque tu auras été bien pressuré comme un vulgaire citron, mon pauvre Gaétan, quand l’Administration t’aura pris ton dernier jus, ta dernière goutte d’énergie, elle te balancera sans aucune reconnaissance pour tes 40 ans de service. Allez, au boulot, Gaétan, il n’y a pas de temps à perdre, dis oui à l’iPhone, vas te ranger dans la catégorie des décideurs, dans la super catégorie des nouveaux serfs volontaires, vas prendre ton rang dans l’exploitation générale et la Grand Réforme. Tu seras peut-être disponible à merci, corvéable jusqu’à plus soif, mais tu seras entré dans le cercle fermé des manageurs de l’iPhone. Tu feras partie de celles et ceux qui veillent nuit et jour sur le bon fonctionnement de l’Administration, qui prennent soin du bon Peuple, qui décident pour son bien ».

Gaétan entend cette voix et tout son passé refuse ce jeu macabre. Voilà qu’il se met à marcher de long en large dans son appartement. Il ne s’est pas battu toute sa jeunesse contre les riches, il n’a pas milité toute sa vie contre les puissants, il n’a pas été par tout son engagement un ardent défenseur de la démocratie, pour rendre ainsi les armes à travers un outil apparemment anodin mais foncièrement oligarchique.

Gaétan refuse de faire partie des 100 qui, toujours branchés sur leur iPhone, tiennent en permanence le salut de l’Administration entre leurs doigts. Il refuse de faire partie du Club de ceux qui, en trois clics, se concertent au milieu du jour comme au milieu de la nuit, pour décider d’orientations stratégiques. La vitesse leur tient lieu de réflexion, la réactivité de sagesse. Tout s’ordonne à partir du petit écran, tout s’organise dans les lueurs miroitantes d’une hyper technocratie affolée. Elle qui croit tout savoir, tout maîtriser, parce que lui remontent, selon des circuits huilés, durant la nuit, des montagnes d’indicateurs, chiffres, statistiques, moyennes, tendances, valeurs et contre valeurs.
Dans le silence crépitant du soir, ils sont quelques-uns à échanger des paragraphes virtuels où ils convoquent les bonnes fées de la performance et de la rationalité, au mépris de l’écoute de la rumeur qui monte du peuple des besogneux. Gaétan ne veut pas cautionner ce jeu antidémocratique. C’est toute sa vie qui est en cause, ce en quoi il a cru, ce pour quoi il s’est battu. Il ne comprend pas comment de tels outils techniques, si performants, si déconcentrateurs d’information, ouvrant si largement l’accès de tous au savoir, ont pu être pervertis au point de devenir les nouveaux outils d’une classe dirigeante resserrée qui se croît efficace.

Et encore, si ça marchait... Gaétan sourit amèrement. Il entend les discours et constate les faits, il sait lire entre les lignes et décrypter les messages. Surtout, il détecte les incohérences et les contradictions. Motiver, encourager, entraîner, se mettre à l’écoute, rencontrer les gens sur le terrain. Qui n’applaudirait pas des deux mains à un tel programme, ce programme que l’on entend partout, dans tous les cercles de management, du privé comme du public, comme une mode infaillible, comme le B-A BA inévitable, indispensable, de la Grande Réforme. Economiser, réorganiser, resserrer, performer, prioriser… mais la plèbe renâcle, la plèbe traîne des pieds, ne réagit pas comme on attendait. Comment s’en étonner ? Gaétan, lui, sait pourquoi. Partout, les mêmes méthodes aboutissent aux mêmes résultats. Des études confiées aux mêmes sociétés aboutissent à des powerpoints magiques, qui délivrent sur ordonnance des morts annoncées. Avant même d’être concertées, les décisions sont prises, l’application est immédiate.

Vous voulez prendre des initiatives ? Mais vous vous trompez, vous êtes là pour exécuter. Vous voulez apporter votre petite plus-value ? On n’a pas besoin de vous, les gens savants ont pensé pour vous, ils ont tout écrit dans leur powerpoint, ils savent tout, eux. Voilà ce que Gaétan entend. Parce qu’il est un vieux de la vieille, parce qu’il est un homme de réseau, ces réseaux d’hommes et de femmes qui n’avaient pas besoin de devenir des « amis virtuels » pour se connaître et savoir compter les uns sur les autres. Aussi parce qu’il est resté un militant dans l’âme et le cœur, Gaétan entend la souffrance qui monte des gens, des gens d’en bas. On fait
semblant de les écouter, on les pressure, on appauvrit leurs tâches sous couvert de les enrichir par des outils électroniques et des tableurs automatiques. On leur demande sans cesse plus d’efforts pour s’adapter, évoluer, accepter le changement. Au fond, ils se demandent à quoi rime toute cette précipitation, toute cette volonté de vitesse qui n’est qu’une volonté de puissance stérile, toute cette croyance dans le fait qu’il suffirait de décider d’en haut et de tenir ses objectifs pour modeler la réalité, alors que cette volonté, si haut et si fort affirmée, inocule comme un venin dans le corps social de la plèbe. Tous ces gens qui finalement abandonnent, se replient sur soi et renoncent.

Gaétan se dirige vers le frigo. La nuit est maintenant tombée. Il prend une bière et s’installe sur son canapé. La perversion des outils, c’est qu’ils donnent aux managers l’impression qu’ils maîtrisent. Gaétan en est de plus en plus convaincu. Mais que maîtrisent-ils ? Ils croient savoir parce que des chiffres remontent, ils croient que l’édifice tient parce chacun se tait et coche docilement sa case. Mais sont-ils encore capables d’entendre une voix discordante ? Sont-ils encore capables d’écouter des personnes qui ne seraient pas en accord avec eux ? Sont-ils encore en mesure d’avoir auprès d’eux des collaborateurs suffisamment fous pour s’opposer à eux, au risque d’être balayés ? On leur a tant dit qu’ils étaient appelés aux plus hautes responsabilités, qu’ils étaient les meilleurs. Ils l’ont cru ! On leur a tant dit que le monde pouvait s’analyser en courbes et en diagrammes. Ils l’ont cru ! On leur a tant dit qu’une décision n’était bonne que si on l’imposait sans état d’âme grâce à une volonté de fer ! Oui, tout va bien, se dit Gaétan, tout va bien sur les écrans de contrôle de sa chère Administration, mais dans la réalité ?

Il ne parvient pas à clarifier ses idées. N’est-il pas en train de délirer comme dans sa jeunesse, quand il soutenait des luttes improbables ? Il n’est plus un adolescent tout de même. Il faut qu’il accepte le monde tel qu’il est, même si cet état lui déplaît. Demain, il doit répondre à son boss et il n’arrive pas à se décider. S’opposer à l’iPhone ? Il est vraiment enfantin. Comme si ses ancêtres avaient refusé l’électricité, ou la voiture, ou le téléphone ! Sa vieille maman ne s’est-elle pas mise à
la messagerie quand il lui a offert un ordinateur pour ses 90 ans. Et ne passe-t-elle pas son temps à pianoter et à chater avec ses vieilles amies, alors que leurs braves jambes ne leur permettent plus de se retrouver aussi souvent qu’il y a quelques années ? Et lui-même n’est-il pas heureux de pouvoir joindre ses filles alors même qu’elles se baladent aux quatre coins du monde ? Alors, pourquoi cette réticence ? Serait-il plus vieux jeu que sa vieille mère nonagénaire ? Cette pensée l’effraie. C’est vrai qu’il se fatigue vite ces derniers temps. Monter les escaliers l’essouffle. Il a du se faire enlever deux dents. Il perd la mémoire des noms propres. Encore un peu et il va devoir mettre des couches ! Gaétan pense à sa copine. Du moins, de ce côté-là, ça fonctionne encore bien. Il sourit, un brin vaniteux. Non, il n’est pas si vieux, il est lucide, se dit-il, oui, lucide, dans un monde affolé, ou, en tous cas, un monde qui change trop vite. Mais il faut l’aider à changer dans le bon sens, il ne faut pas laisser à quelques-uns la responsabilité de dicter leur choix, d’imposer leur vue.

Le vieux militant en lui n’est pas mort. Il est fatigué, c’est vrai, par tant d’années à batailler, par tant de marches apparemment vaines, par tant de combats souvent dérisoires, par cette force d’inertie du monde qui semble en mesure d’écraser tout sur son passage. Mais il sait, le vieux militant, que rien ne doit être fait sans l’humain.
L’ humain résiste à tout, aux pires dictatures, aux pires souillures, aux pires violations. Il sait, le vieux militant, que certains combats sont d’arrière-garde et qu’il ne faut pas gaspiller son énergie. Mais il sait aussi que la souffrance humaine ne tient pas en équation. Peut-être est-ce cela son rôle à lui, aujourd’hui, sa mission, être le gardien de cette vérité d’évidence trop souvent oubliée ?

Et l’iPhone ? Eh bien, demain matin, il se décidera.