Précaire

Je dresse ici mon tableau.

Père : immigré portugais des années 1970, fils d’ouvrier et frère de sept enfants. Mère : française fille d’ouvriers, sœur de trois filles. Rencontre à 20 ans, rejet des familles respectives mais surtout de l’étranger, premier enfant trois ans après. Pauvreté. Deuxième enfant. Pauvreté plus plus. Ouvrier et femme au foyer ne roulent pas sur l’or. Après une hémorragie interne, ma mère ne peut plus avoir d’enfant, enfin c’est ce que les médecins prétendent, deux mois après, l’annonce de ma venue est déclarée.

Voilà, la base est posée. Ma famille n’est pas fortunée, nous vivons dans une cité HLM malfamée. J’y développe un goût prononcé pour l’école, les études. Je réussis tous les tests, on me propose de sauter des classes, ce que mes parents refusent pour que je ne rate pas une minute de ma scolarité. Les années défilent, et je suis encore première de ma classe, félicitations du jury. La terminale, le baccalauréat, la mention, et l’inscription à la faculté.

Malgré mes origines modestes, je me surprends à croire que je peux aller loin, et obtenir une vie que malheureusement personne de ma famille n’a jamais envisagée. Mes parents sont fiers, m’encouragent sans pour autant me forcer à continuer s’il m’arrive de douter.

La vie est difficile à 200 kilomètres d’eux. Il m’arrive de ne pas pouvoir faire mes courses et de ne pas manger, à cause de mes faibles moyens et du loyer que j’ai à payer malgré mes aides aux logements – obtenues car mes parents ont renoncé aux leurs. Je me chauffe très peu, les convecteurs électriques chauffent très vite, se refroidissent encore plus rapidement et coûtent affreusement cher. Mais je continue, et obtiens ma licence. Là, je pense qu’un bac+3 va m’apporter un bonus sur le marché du travail, donc je me lance. Première erreur. Une licence générale n’apporte rien. Je travaille comme vendeuse ou encore manutentionnaire pendant 8 mois. Je me fais une sciatique mais je n’ai pas les moyens de me payer des semelles chez un spécialiste.

Un an après l’obtention de ma licence, je reprends donc des études en master. Je réaménage à 150 kilomètres de chez mes parents. Avec mon ami. Oui, parce que ça fait deux ans que nous nous aimons. Deuxième erreur. Nous n’étions pas prêts, ni psychologiquement, ni financièrement – ce qui nous fait bénéficier d’une aide au logement plutôt clémente, même si le loyer reste important quand on ne touche qu’une bourse et un salaire d’apprentis.

Le couple bat de l’aile, ma formation aussi, elle va fermer. On m’assure pendant toute l’année que non, elle sera maintenue pour mes deux camarades et moi, seuls inscrits pour ce master. Nouveau rebondissement, une camarade s’en va, on me dit que la deuxième année va quand même être ouverte pour nous deux. Pendant les examens du second semestre, j’apprends qu’elle est fermée et qu’il n’y aura aucune inscription possible.

Le directeur de l’UFR m’appelle pour me proposer une passerelle vers la formation que je souhaite, je lui expose mes volontés, il me dit qu’il fera tout pour m’aider à m’inscrire dans LA formation qui me conviendra le mieux. Le lendemain il me recontacte, me propose un M2 qui ne me correspond pas, je me permets de décliner son offre. Il me dit que si je n’accepte pas, il arrêtera de se démener pour moi et me laissera tomber. J’accepte donc. Il me dit que je serai contactée début septembre pour réaliser l’inscription.

Une semaine avant la deadline des inscriptions, on m’appelle pour me dire qu’il faut que je monte un dossier et qu’il soit validé par un comité. Je n’étais pas au courant, je n’avais pas préparé les fameux documents. Mais en un jour, je cours partout pour imprimer, réclamer et je dépose le tout le lendemain de l’appel. Deux semaines plus tard, je suis acceptée.

Le début d’année se déroule à merveille, les problèmes de couple semblent s’arranger, ma formation est, à mon grand soulagement, parfaitement en accord avec mes aspirations les plus profondes – voire mêmes insoupçonnées. Et surtout, il semblerait qu’elle offre des débouchés intéressants. Les finances s’arrangent et j’ai hâte de partir en stage pour nous renflouer. Nous prenons un chat. Je rêve enfin d’une vie meilleure. Troisième erreur.

Lorsque l’on est étudiant, on doit renoncer à ses rêves. La masse de travail est extrêmement importante, nous réalisons des tâches pour des partenaires de l’université qui nous font, pour certains, travailler jusqu’à 3h du matin le jour de l’an. Je n’ai pas eu de vacances depuis septembre, j’enchaîne avec un stage de 6 mois, à 1h30 de chez moi, en train. Mais enfin, avant même d’avoir touché mon premier maigre salaire (convention de stage : 436 euros par mois pour 35 heures), je reçois courrier de l’agence immobilière : "Vous n’avez pas payez la totalité de votre loyer, il manque 300 euros."

Apparemment, l’organisme se chargeant de notre aide au logement n’a pas réussi à récupérer des papiers donc nous a coupé l’aide. Vent de panique, nous fournissons le document et soufflons. Pas pour longtemps. Nouveau courrier : l’aide au logement est réduite de plus de la moitié. L’intégralité de ma bourse passe dans le loyer… Un « malheur » n’arrive jamais seul : un pare-brise se fissure, et le chaton tombe du quatrième étage.

Je cherche déjà un emploi pour ma sortie du système scolaire. Je postule auprès d’un organisme pour qui j’ai travaillé – très durement, et gratuitement – durant ma formation. Avec un bon CV, la connaissance de l’organisme, de leurs outils, et l’immense travail que j’ai fourni pour eux, je sais que je vais être retenue pour l’entretien. Quatrième erreur. Ni moi, ni un camarade très expérimenté – et travailleur non rémunéré acharné – ne sommes retenus. Il semblerait qu’une personne de notre connaissance, plus proche des recruteurs, fasse partie des six derniers candidats.

Mais les candidatures se poursuivent, encore et encore. N’ayant pas 25 ans, non inscrite à Pôle Emploi depuis 12 mois, non éligible au RSA, je ne suis pas éligible aux fameux contrats aidés, majorité des offres proposées dans le domaine qui me concerne. Donc refus, refus, refus. Pendant ce temps, je vais à mon stage, souvent à contrecœur, car mon maître de stage n’a pas beaucoup de tâches à me donner ni de temps à m’accorder. Je m’ennuie, je végète, mais je ne peux pas arrêter. Il arrivera bien un jour où il aura du temps à consacrer aux nombreux travaux que je lui ai transmis depuis un mois, sur lesquels il n’a pas encore posé un regard.

Mon ami cherche une formation à Paris, pour reprendre des études. Nous faisons l’agréable découverte qu’à Paris, lorsque l’on est boursier, on ne peut pas s’inscrire en université. Nous avons donc pris la décision de retourner vivre chez un membre de notre famille, choix qui nous soulagera financièrement durant ma recherche d’emploi et les études à venir de mon compagnon. Nous avons dit adieu à nos rêves de Lyon, d’indépendance, de légèreté.

Mon avenir était prometteur. Je me suis serré la ceinture plus qu’il ne faudrait lorsque l’on a 23 ans. Trop souvent. Je me suis battue pour obtenir un diplôme qu’on m’a vendu comme étant LA clé vers l’emploi.
J’arrive à la fin de mon parcours, et je découvre qu’on m’a menti. Que la voie qu’on m’a fait prendre ne m’offrira pas plus de travail, que je vais probablement me retrouver au chômage longtemps. Je découvre que ce que j’ai mis en œuvre pour éviter la pauvreté dans laquelle mes parents, mes sœurs et moi, avons vécu… Cela n’aura servi à rien. Je suis remplie de désillusions.

Malgré mes nombreux combats, je n’ai réussi qu’à me maintenir dans la précarité. En fait, ma seule erreur a été d’y avoir cru.