Les coulisses de la politique

La salle de l’Aubier était comble et le brouhaha qui y régnait montait en puissance. Xavier m’avait donné rendez-vous face au vestiaire, j’attendais patiemment quand j’aperçus Lionel C., entouré de ses assistants. Il me fit un petit signe discret en passant rapidement. Quelques instants plus tard, Xavier arriva. Nous entrâmes au moment où Lionel C. montait sur scène, accueilli par les applaudissements.

Le candidat aux élections municipales remercia l’assistance et commença son discours. C’était un bel homme, grand et mince, l’allure sportive, la quarantaine. J’observais son comportement, ses mouvements, son aisance pour appuyer un fait, retenir l’approbation de l’assemblée. L’homme se voulait convainquant, il se dégageait de lui une simplicité, les mots se suivaient quelquefois rapidement, d’autres fois lentement, s’arrêtant, marquant une pause. L’exposé avait été travaillé, l’élève s’appliquait.

Xavier me fit signe : « Viens, Florence, nous ne restons pas jusqu’à la fin, nous devons nous entretenir ». Nous quittâmes la salle. Tout en conduisant, Xavier me demanda quelles étaient mes premières impressions, il avait souhaité que je visse Lionel en action. Nous nous dirigions vers son bureau et je lui exposai les nombreuses questions que je me posais aussi bien sur le candidat que sur mon rôle dans cette campagne. Pourquoi ne devait-on pas me voir à ses côtés ? Quel était le contenu exact de ma mission ?

Xavier était le conseiller particulier, très proche du Patron. Ce dernier était monté à Paris, où il avait pris la tête d’un ministère. Il tenait la ville et la Communauté urbaine à distance. Il avait été député maire pendant 25 ans et président de la Communauté urbaine une douzaine d’années. Xavier était son homme de confiance et les deux hommes s’estimaient.

Le bureau de Xavier, dans les locaux de la Communauté urbaine, était spacieux, les grandes baies vitrées laissaient passer les dernières lueurs de cette fin de journée.
Nous prîmes place autour de la table ronde et Xavier ouvrit un dossier.
« Voilà, la mission est un peu particulière. Le Patron a souhaité que Lionel C. se présente aux élections municipales en tête de liste, le parti a validé ce choix. Pourquoi Lionel ? Il est connu dans la ville de Montlieu pour les actions qu’il a menées dans les quartiers sensibles, notamment les actions d’insertion professionnelle auprès des jeunes, des femmes et des chômeurs de longue durée. Ce n’est pas un pro de la politique, c’est une première pour lui.
Le Patron veut intégrer Montlieu à la Communauté urbaine, c’est une ville de 75 000 habitants qui nous permettra de consolider notre position sur le territoire de la région, ce sera la 48e ville de la Communauté. Aux dernières élections, les votes populistes ont été conséquents, nous ne devons pas perdre cette commune. Le Patron voit en Lionel le candidat parfait, qui fera ce qu’on lui demande. Il se charge de l’éduquer, mais pour la campagne, il nous faut une chargée de communication efficace et réservée, évidemment, c’est toi que nous avons choisie.
Nous avons toujours apprécié ta discrétion et il te faudra rester sur cette même ligne, car le Patron ne souhaite pas que tu aies de contact direct avec le candidat. Tu devras le rencontrer le moins possible, la communication se fera par courriel ou par téléphone. Il faudra rédiger ses discours et donner l’impression qu’il en est l’auteur.
Il prend depuis peu des cours d’expression corporelle et de diction. Je te transmettrai les diverses informations qui forgeront les allocutions que tu rédigeras.
Je serai ton principal interlocuteur. Tu resteras basée dans les bureaux de la Communauté urbaine. Pour cette raison, il ne doit pas y avoir d’interférences, la ville de Montlieu, dans l’immédiat, est extérieure à la Communauté. »

Je m’accordai un moment pour évaluer mon mode de fonctionnement. Ce qui me parut difficile fut de ne pas avoir de contact avec le candidat. Comment le comprendre sans contact direct, sans échange. Je le connaissais de loin, je l’avais aperçu lors de réunions que nous avions eues. Depuis plus de 10 ans, il était dans les réseaux que je fréquentais professionnellement, mais sans savoir qui il était réellement. J’exposai mes inquiétudes à Xavier. Il reprit le dossier et me fit un portrait du personnage.

« Lionel travaille dans une association portée par la Communauté urbaine qui traite de l’emploi, de la formation professionnelle et de la relation avec les entreprises. Il est le président de plusieurs clubs d’entreprise, siège aux assemblées générales des chambres consulaires et représente la Communauté urbaine auprès des Fédérations patronales. » Je risquai : « Oui, localement il est connu. Je suppose qu’à la base, c’est un enseignant, peut-être a-t-il suivi une classe préparatoire hypokhâgne, il a dû faire Sciences Po, politique de la ville ou développement local, le Patron recrute toujours dans ces réseaux ». Xavier sourit et m’avoua que cette fois, c’était bien différent. Il l’avait choisi, car l’individu présentait une fragilité et que cette vulnérabilité lui assurait la fidélité du candidat. En somme, un bon petit soldat. De plus, ajouta Xavier, il manie les chiffres comme personne. Il transforme les stages des jeunes en emploi durable, et retombe toujours sur ses pattes. « Est-ce un imposteur, demandai-je ? » Xavier me répondit : « Le mot semble un peu fort, mais il y a un peu de cela. Il s’est permis de suivre des jeunes bac + 5, de les conseiller et de les diriger, alors que l’individu souffre d’une dyslexie imposante, qu’il ne peut malheureusement écrire aucun texte sans faire une kyrielle de fautes, et pour finir qu’il n’a jamais travaillé dans une entreprise. Mais il a un don, il sait écouter, jouit d’une excellente mémoire et a su, avec le temps, transformer son handicap de manière positive. Il est charmeur et arrive à se mettre dans la poche son auditoire, parfois ses adversaires. Il compense sa déficience par une oralité qu’il travaille, car il fait du théâtre depuis plus de 20 ans. Tu comprends maintenant pourquoi ton intervention est indispensable, il est dans l’incapacité de rédiger un texte. Deux secrétaires sont mises à sa disposition dans l’association où il travaille, l’une rédige ses courriers et ses écrits professionnels, l’autre corrige et essaie d’exprimer ce qu’il veut transmettre. Pour l’aventure qui nous unit, il nous faut une experte en communication qui sait transcrire rapidement un discours, une interview, à partir des informations qui lui seront données. »

J’intervins et posai une autre question : « Pourquoi moi, je ne suis pas la seule chargée de communication, Joël est très bon pour les conférences et la communication ? » « Il lui faut une femme, il ne fonctionne bien qu’avec les femmes, car, auprès d’elles, il a le sentiment d’être pardonné pour son artifice. Il s’identifie au Patron, celui-ci représente l’homme que Lionel aurait voulu être. C’est le seul homme avec lequel il se sent à l’aise, peut-être est-ce l’admiration. Nous avons remarqué que quand il était dirigé par des femmes, il était efficace. Sur son profil : nous savons qu’il a eu une mère enseignante, stricte et directive. Son père était un ouvrier militant, il s’est suicidé. Sa femme le mène aussi, elle est un peu trop présente et pour clore le tout, il a trois filles, dont deux adolescentes qui lui mènent la vie dure. Donc, tu vois ce qu’il faudra rédiger concernant son profil. »

« Je vois très bien : mère enseignante catholique, père ouvrier anticlérical, militant engagé à gauche, malgré leurs différences, l’humain et le rapport aux autres étaient au centre de tout. Des parents qui avaient les mêmes valeurs : égalité, partage, solidarité, justice sociale. Valeurs qui sont aujourd’hui celles du candidat et qui lui ont donné le sens de l’engagement et de l’action collective. »
Xavier reprend : « Bien, tu réagis et tu sais mettre les mots qu’il faut, cela confirme notre choix te concernant. Sur l’équipe municipale qui l’accompagne dans la campagne, la carte de la parité a été respectée. Nous avons pris soin d’inclure des hommes qui ont un profil similaire à celui du candidat, qui ne sont pas dans des jeux de pouvoir et des femmes qui sont déjà admiratives de Lionel. Tout devrait coller. On pourra compter sur le charisme de Lionel, c’est son atout majeur, le patron en est convaincu. A toi, d’utiliser ce talent, de le mettre en avant, de peaufiner des allocutions qui lui ressemblent et de trouver les mots qui s’intègrent ou qui émanent de sa personnalité. »

Je répondis qu’il était « très aimable » de me confier cette entreprise et demandai qu’il m’accorde au moins du temps pour rencontrer le candidat, en terrain neutre, afin que je puisse m’imprégner réellement du personnage. « Deux heures te seront octroyées pour que tu fasses sa connaissance, nous entrons en campagne et nous devons rester prudents. Je me charge de trouver le lieu de l’entretien ».
Je rencontrai Lionel dans les jours qui suivirent mon engagement dans cette nouvelle mission. Effectivement, l’individu était sympathique, ouvert et semblait disposé à répondre à mes questions. Il évoqua son enfance, ses parents, l’éducation religieuse de sa mère, le militantisme de son père et en vint rapidement à ce qui le préoccupait : sa dyslexie. Il avait épuisé un bon nombre d’orthophonistes, dans son enfance, entre 6 et 15 ans et, ensuite, il avait fait avec. Ses deux frères étaient brillants et avaient réussi leurs études. L’un avait monté une entreprise de transport, l’autre était médecin généraliste. Il était l’aîné et s’était senti comme le vilain petit canard/
Cette fragilité l’avait conduit à s’appuyer sur d’autres éléments de sa personnalité qui lui permirent de prendre de l’assurance. S’il avait été vulnérable, dans le passé, ce n’était plus le cas, il se sentait valorisé et porté par son ambition. Il était dans une surenchère de confiance en lui telle qu’elle le rendait soudainement antipathique. Était-il sincère ? Je me posai cette question de manière fugace. Au fond, cela n’avait pas d’importance, je sentais qu’il était déjà, depuis bien longtemps, formaté dans le milieu où il évoluait. Ce qui m’importait, c’était de travailler avec lui et d’essayer de saisir une partie de ce qu’il était, si infime soit-elle. Rendre les messages que j’allais écrire adéquats afin qu’ils puissent coller à sa personnalité. Il était important que le public perçoive ses valeurs de manière authentique.

Les semaines se succédaient, je ressentais que Lionel faisait carrière loin de la réalité de terrain. J’insistais pour que ses propos touchent le cœur des citoyens, qu’il en appelle à leurs préoccupations quotidiennes, qu’il insiste sur les thèmes sociétaux : l’éducation, la formation des jeunes, la petite enfance, les personnes âgées, la sécurité, les transports, l’environnement, le développement durable, etc., sur tout ce qui fait qu’un électeur va être concerné. Ce qui déterminera son vote, selon les propos venant de celui ou de celle qui le comprend. Il me répondit vivement que je savais faire, qu’il me laissait carte blanche.
Son manque de conviction me troubla et je me posai de nouveau une question : « Est-ce qu’il tiendra dans le temps ? » Six mois passèrent, la liste de Lionel fut élue au second tour. Nos objectifs étaient atteints.

Xavier m’appela : « Le Patron tient à te remercier pour ta collaboration discrète et efficace. Au fait, j’ai eu un sourire en écoutant la dernière conférence que tu as rédigée, le passage où, je te cite à travers Lionel : « la politique, ce n’est pas ce que vous croyez, ce n’est pas un nid d’imposteurs, mais des femmes et des hommes qui se mettent au service des citoyens pour améliorer leur vie, pour maintenir, innover et amplifier les choix authentiquement sociaux et humains. Soyez assurés que nous mettrons tout en œuvre pour construire cette société solidaire, respectueuse de l’environnement. »

La semaine qui suivit son élection, j’appelai Lionel pour le féliciter et finaliser notre travail commun. Il me répondit qu’il n’avait plus besoin de mes services et qu’il avait nommé sa femme sur le poste de chargée de communication à la mairie de Montlieu. Il me congédiait simplement, lors d’un appel téléphonique, sans me remercier pour mon intervention. Je sentis que je le dérangeais. Naturellement, je me tournai vers Xavier pour lui exprimer mon désarroi. Il resta sans voix pendant quelques secondes puis, il reprit : « Ecoute Flo, ce n’est pas ce qui était prévu, ta présence était souhaitée dans sa prise de poste pendant quelques mois. Tu devais être détachée à la mairie de Montlieu, c’est ce qu’avait pensé le Patron. Je l’appelle au ministère, je crois qu’il ne va pas être content ».
Trois jours s’écoulèrent et Xavier m’invita à le rejoindre dans son bureau. « Voilà la situation : nous allons détacher un jeune homme qui sort de Sciences Po à la mairie de Montlieu. Il est réputé pour avoir les dents longues et s’est fait remarquer lors des stages qu’il a effectués. La femme de Lionel est retournée à son poste, dans le paramédical et le jeune homme choisi par le patron prend ses fonctions la semaine prochaine. Le patron a demandé que tu le reçoives avant le début de sa mission et que tu l’informes sur le travail que tu as effectué avec Monsieur le maire. Le Patron insiste pour te complimenter sur ton travail. Il veut te confier une mission temporaire. Il propose que, d’ici six mois, tu intègres son équipe à Paris, sur un poste de chargée de mission, qu’en penses-tu ? Réfléchis à cette proposition, tout en sachant que les fonctions dans un ministère sont limitées dans le temps.
Au fait, Lionel va souffrir, le jeune qui lui a été affecté ne lui fera pas de cadeau, c’est la commande que le Patron a passée ».

Je réfléchis à cette proposition, tout en songeant que le pouvoir, comme l’alcool, a la faculté de lever toute inhibition, c’était certainement ce qu’avait dû ressentir notre cher Lionel en devenant maire.