Rose

L’avant

Quand j’étais petite, j’ai toujours entendu dire que j’étais un garçon manqué, parce que je trainais avec les gamins du quartier, que je passais des heures à faire des cabanes dans la forêt. Plus tard, le discours a un peu évolué : on me disait que je n’étais pas très féminine. Garçon manqué… Qu’est-ce que ce côté manqué du garçon ? Mes parents m’avaient-ils ratée ? Me manque-t-il un côté ? Pas très féminine dans mon genre… Mais je suis quoi moi, je suis qui moi, finalement ?
Ces questions, je me les suis souvent posées, j’en ai souffert. J’ai essayé d’être plus féminine, mais une sévère allergie au maquillage (vous avez du mal à y croire, je sais, Coluche dans le film Banzaï, vous voyez ? c’était pareil) a tué dans l’œuf les prémices de ma féminité.

Je me suis construite ainsi, un peu en marge, pas tout à fait complète, mais je m’assume… Quoique, lorsque l’on me compare à un bonhomme habillé comme un sac (ah, quelle est belle la franchise fraternelle), le sourire se crispe. Mais il existe de très jolis sacs et cela ne m’a pas empêché d’avoir des amies féminines jusqu’au bout des ongles. Je ne suis pas jalouse, je ne leur en veux pas, je suis juste un peu différente.
Lorsque j’ai appris que j’étais enceinte, je me suis tout de suite projetée comme maman d’un petit garçon : tout, sauf une fille ! Je pensais sans doute ne pas savoir comment faire avec une fille, n’ayant jamais vraiment eu le sentiment d’en être une, ou du moins une vraie.
Quand on me demandait pourquoi je préférais un garçon, je répondais bêtement : « Je n’aime pas le rose. » Bon, c’est vrai que je n’aime pas le rose, mais mon argumentaire était un peu faible. J’imaginais les gens m’offrir des pyjamas roses, des robes, des strass, des paillettes, des fringues de bébé déjà tellement féminisés : au secours ! Et puis ça aurait été la concurrence assurée auprès de son père, mon compagnon, cet homme qui m’a accepté comme j’étais, sans boucles d’oreilles et sans vernis, mais qui là, peu à peu, aurait vu sa fille devenir femme.
Et puis, quel modèle serais-je pour une fille ? Quel bagage familial allais-je lui transmettre dans mon éducation ? En ferais-je aussi un garçon manqué ? Non, vraiment, pas de fille !

L’après

Elle est arrivée en plein hiver, entière, complète, pleine de vie… Elle était elle et non moi, pas une mini-moi, mais bien une autre que moi, juste elle.
À la question récurrente de mon entourage « De quoi as-tu besoin pour la petite ? », combien de fois ai-je dû répondre, pendant ma grossesse et encore longtemps après : « Ce que vous voulez, mais pas de rose. » Le mot a été passé dans toute la famille. Je sais que les gens m’ont trouvée bizarre, mais je n’ai pas lâché.
Certains ont joué le jeu. Et puis il y a eu les autres, pas nombreux, mais quand même. Il y a eu les petits malins :
— Regarde ce joli petit vêtement, tu vois, je n’ai pas pris rose.
— Ah bon et c’est quoi cette couleur ?
— Corail !
— Corail ?
Corail, ce n’est pas rose ! Il y avait aussi la variante :
— Mais non ce n’est pas rose c’est saumon !
Il y a eu aussi les décidés :
— Moi je n’en ai rien à faire, c’est une fille, elle aura des vêtements roses.
Ou encore :
— De toute façon cette année tous les vêtements de fille sont roses, difficile de trouver autre chose…

Mais la pire, c’est celle qui a menti, triché : moi. J’en ai peu acheté, c’est vrai, mais j’en ai quand même acheté, du rose. Je trouvais même que cette couleur lui allait plutôt bien. À ma mère dubitative, impossible de dire : « Non ce n’est pas vraiment rose. » Elle en conclurait qu’il n’y a que moi qui ai le droit d’acheter du rose à ma fille. Je n’ai pas voulu savoir pourquoi je prenais plaisir à acheter des petits vêtements roses, je n’étais pas prête à me remettre en cause.
Les stéréotypes ont la vie dure : du rose pour les filles et du bleu pour les garçons, des robots pour les garçons et des perles pour les filles. Pour moi, tout cela n’a jamais été si clair, si tranché. Je ne veux pas limiter ma fille dans ses envies et dans ses choix. Je veux qu’elle puisse s’amuser à faire des colliers de perles à des robots si cela lui chante, qu’elle ne soit pas gênée par le regard des autres, comme j’avais pu l’être enfant. Notre quotidien est rempli d’anecdotes quant au regard des uns sur le genre des autres, au regard des autres sur le genre de ma fille. Il est actuellement beaucoup question de tout cela dans les médias, de la théorie du genre comme certains l’appellent. Les gens s’offusquent, sont surpris, peut-être même un peu outrés : mais non, aujourd’hui on vit dans la mixité, l’égalité entre la femme et l’homme, le mariage pour tous, les mentalités ont évolué, filles et garçons fréquentent les mêmes écoles. Et pourtant.

La scène se passe dans un supermarché, la petite installée dans le chariot. Nous croisons un monsieur d’un certain âge :
— Oh le joli petit garçon !
— Ah non, c’est une petite fille.
— Bah, elle ne ressemble pas à une petite fille.
Certes, elle n’a que trois poils sur le caillou, et donc pas de nœud ou de barrette dans les cheveux. Mais elle n’a que 9 mois ! Un bébé ressemble à un bébé, je ne vais pas lui mettre une perruque ! Rentrée à la maison, un peu étonnée de la réaction du monsieur, je regarde sur internet un forum de jeunes parents, pour voir si cette situation est courante.

C’est rassurant, les forums de jeunes parents (surtout de jeunes mamans d’ailleurs) : on se rassure, soit en se rendant compte qu’on n’est pas seule à galérer dans l’éducation de son bébé, soit en se disant : « Ouf, je ne suis pas comme elles, je suis quand même beaucoup mieux que les autres mères. » Et dans ce cas-là, ce fut un soulagement. Un sujet sur les réactions de personnes âgées a été ouvert dans le forum : « Ces gens sont vraiment d’une autre époque avec leurs valeurs ! » Je poursuis ma lecture pour découvrir ce que ces mamans ont pu dire sur leur façon de gérer le regard des autres sur leur enfant.
Extrait : « Moi ça m’était arrivé avec ma prem’s, du coup je lui avais fait percer les oreilles, de jolies petites perles, elle faisait tout de suite plus petite fille du coup, elle était trop mignonne. »
Ah oui, quand même ! Faire des trous dans les oreilles d’un bébé pour qu’on la reconnaisse socialement en tant que fille, ah non, tant pis si les pépés des magasins me disent que j’ai un joli garçon.

Lorsque ma belle-sœur attendait mon futur petit neveu, je lui ai proposé de regarder dans les cartons de vêtements nouveau-nés que j’avais gardés. Gênée, elle finit par m’avouer : « Mais tu es sûre que tu as eu une fille ? Parce que là les pyjamas, ce sont des pyjamas de garçon. » Effectivement, pas de petits pyjamas roses, mais tout de même orange ou jaune avec des petits lapins, ou bleu avec des petits chats. Elle me fait douter : si je l’habille inconsciemment comme un garçon, est-ce à cause de ce que je suis ?
Elle a eu un second fils et habille ses deux garçons, comme dirait ma mère, en « vrais petits mecs ». Message bien compris : il faudrait que j’habille ma fille comme une vraie petite – une vraie petite quoi d’ailleurs ? Il y aurait donc des vrais et des faux, des manqués peut-être ?

Souvent le soir, dans le noir, je me fais peur avec des histoires de reproduction sociale, de théorie du genre. Qu’en est-il de mon genre ? J’étais un garçon manqué enfant, je ne suis pas très féminine aujourd’hui : est-ce de ma faute si mon enfant ne rentre pas dans le code couleur rose ou bleu de la société actuelle ? Est-ce qu’elle va en souffrir ? Alors l’homme de la famille, le vrai, me dit de me rendormir, que tout va bien se passer. Mais quand même, qu’est-ce qu’il en sait lui ? Il n’est pas comme moi, une moitié manquée, il est la partie réussie, lui ! Des fois, en silence, je l’envie de savoir qui il est et de ne pas se poser de questions sur son genre.

Je vois bien que mon frère me regarde toujours bizarrement lorsque j’offre à son fils aîné des cahiers de coloriage ou des gommettes toutes colorées, ou, horreur et désespoir, des livres. Je me suis habituée au : « Tu sais c’est un garçon, c’est un brise-tout, ça ne l’intéresse pas les livres, il n’a pas de patience avec les gommettes, laisse tomber tes jeux de Memory, il mange les pièces, il n’est pas comme ta fille. »
Mais bon, ce n’est pas grave, je persiste et le prends à son propre jeu. Je ne vois pas pourquoi mon neveu ne pourrait pas jouer avec des gommettes, sous prétexte que c’est un garçon. On trouve de très jolies gommettes tracteurs et même des dinosaures. Comment est-ce que je le sais, puisque je n’ai pas de garçon ? Ma fille en était fan quand elle était plus jeune.

Lors d’une sortie shopping intergénérationnelle, ma petite, qui ne devait alors pas avoir plus de 5 ans, était aux anges. Elle courait à travers les rayons, c’est mamie qui offrait et elle pouvait choisir ce qu’elle voulait. Au bout de cinq minutes, j’ai dû les laisser, car la petite attendait toujours mon aval pour choisir. Quand je l’ai entendu dire « C’est rose, maman ne va pas vouloir », j’ai fui, je n’ai pas pu supporter le regard de ma mère. Ma propre mère qui m’a toujours laissé m’habiller comme je voulais. J’ai eu honte de lui imposer mes goûts et mes couleurs. Alors je lui ai dit : « Prends ce que tu veux. Ce n’est pas parce que je n’aime pas cette couleur que toi tu ne peux pas l’aimer. »
Au bout de dix minutes, je m’étais choisi quelques vêtements, quand la petite débarque dans le rayon :
— Oh maman tu t’es choisi des vêtements. Mais pourquoi tu prends toujours du noir ? Regarde il y en a plein avec des couleurs vives.
Elle décroche comme elle peut un vêtement avec du rouge et me le tend toute fière :
— Regarde maman comme il est beau celui-là, regarde comme il a de jolies couleurs.
— Non, je n’aime pas, arrête s’il te plaît.
Mais elle n’arrête pas, continue à me montrer des vêtements bien vifs, que je refuse.
— C’est vrai, tu n’aimes que le noir ?
Elle semble déçue pour moi ou peut-être de moi. Est-ce qu’elle aussi juge mon genre, à 5 ans ? Voilà une gentille sortie familiale qui tourne au cauchemar. J’impose mon genre à ma fille qui ne peut choisir de vêtements selon ses propres goûts en imaginant que je vais ne pas être d’accord, peut-être même en pensant qu’elle va me décevoir et, en plus, mon genre ne semble pas lui convenir. Ma mère n’a rien dit, elle m’a juste regardé. Il n’y a parfois pas besoin de mots pour faire passer un message. Il fallait que je me ressaisisse. Je ne devais plus choisir de manière arbitraire la couleur des vêtements de ma fille. Elle voulait juste un tee-shirt rose, pas un string après tout.

Il y a quelques mois, à l’occasion d’une séance de fabrication de cadeaux pour Noël entre collègues.
— Waouh toutes ces perles… J’adore, moi avec mes deux garçons, je n’ai jamais fait tout cela.
— Quoi tout cela ?
— Faire des colliers, du collage de petites fleurs des trucs de filles.
— Tu sais, ma petite, elle a des poupées, des perles, des paillettes, mais aussi une grue, un garage, des voitures, des robots.
— Ah oui ? Les gens lui offrent ça ?
— Non, enfin, oui, ce sont des jouets d’enfants, normal, non ? Si c’est ce qui lui fait envie.
Grand moment de solitude pour elle ! Je ne vous cache pas qu’à ce moment précis, je ne suis pas peu fière de lui raconter cela, et tant mieux même si je la choque ! Je suis grande maintenant, c’est d’adulte à adulte qu’on se parle, je n’ai plus 10 ans, on peut me juger, je suis forte, j’assume !
Avec un peu de recul, je me demande si je n’instrumentalise pas ma fille, si ce n’est pas à travers elle que j’impose mon genre aux autres. Non, je suis une maman bienveillante qui veut le meilleur pour son enfant ; et le meilleur, c’est d’avoir le choix, non ?

Ma fille va fêter ses 7 ans. On bricole des cartons d’invitation pour ses copines. À la sortie de l’école, leurs mères m’interrogent sur ce qui lui ferait plaisir. Sur le ton de la plaisanterie, une des mamans me dit : « Une voiture ? » Elle sourit, puis rajoute : « Je vais lui prendre un livre de collage, c’est bien. » Je réponds que c’est parfait, je lui souris, mais je suis un peu dépitée. Je sais pourquoi elle a dit ça. C’est un peu la guerre dans la cour de l’école en ce moment. La petite en parle beaucoup : ses copines ne veulent plus jouer avec elle, car elles jouent avec les garçons aux voitures. Elles lui disent que les filles ne jouent pas aux voitures. La petite copine a dû raconter à sa mère que ma fille jouait aux voitures. Bien évidemment, le livre de collage est bleu et rose vif, ça flashe tellement que je suis sûre qu’il brille dans le noir.
Quelque temps plus tard, sa copine vient dormir à la maison. À quoi ont-elles joué ? Aux petites voitures dans le couloir. Dans le grand inventaire de sa chambre, les Barbies sont restées au placard, les poupons dans leur couffin. Des courses de voitures, rien de mieux pour occuper des enfants toute une soirée.
Le lendemain matin, sa copine veut à nouveau jouer aux voitures. Pas de problème, la petite sort son garage, elles alignent les véhicules et se lancent dans le contrôle technique de chacune. Puis, sur des feuilles, elles dessinent des routes et des ronds-points. Elles sont marrantes, à fond dans leur truc. Je les entends discuter :
— Oh la chance d’avoir autant de voitures, elles sont trop belles !
— Tu n’en as pas chez toi ?
— Non, mes parents ne veulent pas, je leur avais demandé, mais ils ont oublié de m’en acheter.
Bientôt, ce sera son anniversaire, j’ai déjà une petite idée du cadeau qui lui ferait bien plaisir. Je n’aurai pas besoin de demander conseil à sa maman à la sortie de l’école. J’ai un petit peu honte, mais j’en souris d’avance.

Dernièrement, nous avons fait une « journée filles », comme on l’appelle chez nous. C’est une journée mère et fille, que nous nous réservons toutes les deux, petit moment privilégié pour nous raconter des secrets, prendre du temps rien que pour elle et moi. Bilan de la journée en partie réservée au shopping : une jolie montre noir et vert foncé avec des diamants (sa préférée au milieu de montres bien plus colorées), un dragon éjecteur de mouton, une nouvelle petite voiture pour jouer avec ses copains et une belle corde à sauter rose pailletée pour jouer avec ses copines à la récré. Je n’interviens pas, ou plus, ou moins dans ses choix. Je la laisse faire et j’ai au coin de l’œil une larme de fierté qui brille.
Alors pour un temps mes peurs s’envolent. Elle fait ses propres choix de couleurs et voit son avenir en technicolor. Même si je sais que ce n’est pas simple pour elle, elle cherche à affirmer des goûts parfois un peu différents des autres enfants qui l’entourent. Mission réussie !

Ainsi, tout est bien qui finit bien ? Tout le monde assume son genre ? Tout le monde est gentil au pays de oui-oui ? Je pleure de bonheur. C’est une championne ma fille, on ne la lui raconte pas du haut de ses 7 ans. Je suis donc bien une super maman qui l’accompagne chaque jour un peu plus loin sur le chemin de la vie ? Pourtant…
Retour sur la fameuse journée filles. Il y avait au moins vingt montres dans cette foutue vitrine, un côté fille et un côté garçon, et j’ai arrêté de respirer quand elle a commencé à regarder les montres Spiderman. Puis, comme une gentille petite fille (c’est normal qu’elle soit gentille, c’est une fille), elle est revenue vers les montres roses, vertes et violettes. Je respire à nouveau. Ah, mais j’en vois une là-bas au fond, la toute noire et verte foncée, certes avec de petits diamants, pourvu qu’elle ne la choisisse pas. Mais voilà, c’est sa préférée.
Cela a été plus fort que moi. Je l’ai pensé, l’espace de quelques secondes, mais je l’ai vraiment pensé. Moi qui prône la non-sexualisation du monde des enfants, qui jugent avec dédain ces mères qui font percer les oreilles de leur bébé ! C’était caché là, en moi, dans l’ombre, tapie comme une bête prête à bondir. Le loup était dans la bergerie, et je ne m’en doutais pas. Il y a une partie de moi qui aurait bien voulu qu’elle choisisse la montre rose à fleurs. Et s’il y avait aussi du déterminisme social en moi ?
Mais s’il s’agissait aussi d’un peu autre chose… S’il y avait une femme en moi ? S’il n’y avait pas de dualité entre garçon manqué et féminité, s’il y avait surtout un équilibre entre les deux à chercher ? Une complémentarité que ma fille aurait elle-même naturellement trouvée. Est-ce que, finalement » ce n’est pas plutôt elle qui m’accompagne chaque jour sur le chemin de la vie ? Elle qui m’aide chaque jour à me construire, à reconstruire ce côté manquant ? On dit que la grossesse dure neuf mois aussi pour laisser le temps aux parents de mûrir. Mais je crois que je continue encore aujourd’hui à grandir chaque jour grâce à cette petite fille tellement unique en son genre. Me voici donc flanquée d’une féminité…