Le trouble guère

Je l’ai fait mon service militaire, et pas qu’un peu : douze mois en République Fédérale d’Allemagne, à Wittlich.

A l’époque, je vivais dans le nord de la France, j’y ai grandi, d’ailleurs, chez les cht´is. Et pour bon nombre d’entre nous – avec à l’horizon, une maigre perspective d’avenir – il reste l’armée. Et pour les nordistes, l’armée signifiait : l’armée en Allemagne. Par wagons entiers, nous y étions expédiés. Les miens de wagon, celui du premier jour et celui du dernier, les plus importants.

Quant aux autres, ils se ressemblaient tous – le même chahut dans les couloirs bondés, il fallait se frayer un maigre recoin en évitant les crachats, les mégots écrasés, les flaques de bières renversées, les rires grivois, et cela durait tout le voyage. Le départ en gare de Valenciennes annonçait la couleur, des gaillards accompagnés par la famille, une petite amie... Des îlots se forment sur le quai, du monde partout, les sacs jonchaient le sol, et moi, au milieu de tous, je zigzaguais pensif dans ce dédale en regrettant déjà d’y être.
On dirait un jour rouge de départ de vacances, sauf que là, nous sommes le 1er février 1987, un dimanche soir. Une bise glaciale me fige sur place, une de ces bises qui prend son élan sur le plat, depuis la Sibérie, pour vous fouetter le visage et le reste du corps en prenant bien soin d’y incorporer son taux d’humidité. Toutes les conditions idéales sont présentes, une nuit de givre, un premier départ vers l’inconnu et un train glacial qui entre en gare, avec à son bord, toutes têtes hors des fenêtres coulissantes, têtes rases et pas toujours innocentes, de Lille, Roubaix, Tourcoing, Dunkerque même !

Voilà, on s’empile comme on peut et en route pour un long voyage jusqu’au petit jour, jusque Wittlich. Je vous passe les haltes, celle de Thionville, celle des deux frontières, Luxembourg, Saarbrücken, où parfois, la Douane nous fait tous descendre pour une fouille générale. A la levée du jour, des véhicules militaires bâchés, en file indienne, à la façon des chenilles processionnaires, nous attendent de pied ferme pour nous conduire jusqu’aux enceintes militaires. Un poste de garde nous ouvre sur un espace clôturé. Deux corps d’armée se partagent les lieux de vie, un régiment d’artillerie et un bataillon de chasseur.

Je suis incorporé chez les chasseurs à pied. La onzième compagnie d’instruction nous dresse et nous cale sur le même pas, sur le même diapason en nous fournissant une tenue vestimentaire, identique à tous, la même quantité de vêtements (haut et bas), de chaussettes, de chaussures, un savon, une brosse à dent, une gourde en aluminium et son étui, une baïonnette, une arme de guerre numérotée et confiée à l’armurerie...

Le passage chez le coiffeur pour une tonte, une batterie d’examens médicaux, y compris la palpation des testicules et les vaccins d’usages qui vous consignent deux jours et deux nuits dans un état végétatif. Une fois sur pied, l’expression « marcher au pas », même aux plus récalcitrants, prend ici tout son sens. L’instruction est hurlée dans les oreilles par des petits supérieurs, souvent des appelés qui prolongent leurs services en un service longue durée, avec à la clef, l’évolution par petite touche, de grade en grade.

Deux mois plus tard, j’intègre une compagnie de combat. Nous sommes alignés devant un des nombreux bâtiments, tout en longueur, beige, de quatre étages, pas plus, les toits noirs, courts et le sol, des rues larges de pavés qui desservent les blocs ou les contournent. Ici et là, des chars AMX 30, des véhicules avant blindés, des jeep et nos fameux camions bâchés, dont l’habitacle à trois places est désolidarisé de l’arrière où l’on s’entasse sur de frêles banquettes.
Nous sommes au garde à vous, comme toujours, devant des Officiers et sous-officiers, alignés par rang, rigides comme des crayons, à attendre l’ordre de se rendre à nos postes : mécanicien, chauffeur routier, pilote de chars, etc.

Pour moi ce sera le bureau major, je n’aurais pas dû dire que je sortais d’une formation de comptabilité informatique… Me voilà beau, avec ce sergent C., une moustache qui lui saute au visage comme du lichen au nord de l’arbre et son accent du sud qui ressemble à celui, emprunté aux mauvais imitateurs. Mais pourquoi je l’ai dit, bon sang ? Quand un type vous déplait et que c’est réciproque et qu’il va falloir composer en évitant le clash au maximum, et que ça va durer, dix mois !
Je ne me sens pas à ma place, ici. Ni habillé en soldat où je suis toujours sur le qui-vive, ni durant les quartiers libres où j’évite au maximum de me joindre au gros du troupeau.

Le passe-temps favori du militaire en temps de paix c’était de se saouler, tâter de l’allemande, reluquer les prostituées, dans les maisons closes et faire montre de testostérone dans les quelques rares bars encore accessibles aux soldats en rut...
Beaucoup d’enseignes, conscientes du danger, fermaient leurs portes aux militaires français « den Hunden und Franzosen verboten » aux chiens et aux français, dans le texte ! Les écriteaux placardés et traduits sur les devantures des commerces relayaient le soldat français au rang de « persona non grata ». Trop bagarreurs, trop bruyants, trop français à l’étranger en état d’ivresse.
C’est d’un œil et pas du bon que j’observais mes semblables, dans leurs manières de faire, dans leurs manèges avec les filles, la bière à la main, à lever l’autre main, et le bras bien haut, bien tendu, si vous voyez ce que je veux dire... En saluant d’un air digne et provocateur dans les seuls lieux où ils pouvaient s’exprimer entre eux, les bons petits soldats, et les caporaux chefs engagés pour plusieurs mois, et les sergents, les vrais, ceux qui avaient signé sans lire, eux c’étaient les pires en temps de paix...

Pour améliorer l’ordinaire d’un solde maigre pour l’époque (quelques centaines de Francs et trente Deutsch Mark), j’avais fait la demande d’intégrer le peloton d’élèves gradés. Bien entendu, c’était aussi pour fuir ce C. et ses mesures vexatoires, pour fuir celui qui me rappelait trop un autre homme, aussi vilain, aussi vile et pour ne plus entendre ce supérieur m’hurler ses ordres inutiles. Bien sûr, qu’il a essayé de mettre son véto, sauf que là, j’avais comme protecteur le Lieutenant V., un homme droit, de forte corpulence. Il avait pour moi une sorte de bienveillance dont je ne saisissais pas toutes les raisons et qui pourtant m’aida à tenir le coup jusqu’au dernier jour...

Je sortis caporal du peloton, non sans avoir mis un peu de poésie dans ce monde de brut. Poésie d’un goût pas toujours apprécié ! Et pour cause, j’avais le chic pour m’attirer et les foudres et la notoriété par un coté burlesque et ce malgré moi... Durant le peloton, à la onzième compagnie, lors d’une prise d’arme – un rassemblement quotidien, un truc de soldat, les rassemblements. Cela consiste à se tenir au garde à vous devant les gradés, deux fois par jour, le matin et en début d’après-midi. Nous récupérons nos fusils à l’armurerie chargés à blanc, nous nous rendons sur la place, au pas de course pour un rituel garde à vous. J’avais le doigt sur la gâchette, et le coup est parti, quoi ! Bêtement... Une détonation s’est faite entendre par de multiples échos dus à la proximité des bâtiments, je présume. Dans un réflexe militaire, tout le monde s’est couché, sauf les gradés, en face, à l’autre bout de la place d’arme. Comme il ne restait plus que moi encore debout parmi les miens, c’était signé. La sanction tomba : une semaine au trou dans une pièce aménagée au poste de garde où sont confiés les indisciplinés, les punitifs.
Après un court conseil de discipline, mon sort fut statué et je fus libéré après la deuxième nuit avec un grand soulagement et étonnement d’avoir été gracié. Je l’appris bien plus tard, c’était grâce à M., qui en toucha deux mots lors de la reconstitution de la bataille de Sidi Brahim, dont l’anniversaire est célébré fin septembre. Une fresque historique, avec des costumes, des chevaux, des coups de fusils, de canons, des fumigènes pour faire plus vrai, des effets sonores et de lumières garantis...

Le lieutenant M. m’avait mis sur le coup dès mon retour du peloton : un mois et demi de préparatif, un entraînement équestre, les rapports journaliers de l’organisation et de la mise en scène. J’étais censé ne faire que cela. C., lui, l’avait mauvaise ; par vengeance, il m’inventait des tâches de bureau, histoire de me faire trimer un peu plus. Mais je m’en fichais, vu que j’avais le rôle de Abdel Kader (celui qui mit à sac le bataillon de chasseurs, excepté quelques audacieux ou chanceux survivants). Un grand spectacle, il m’occupa presque deux mois de répit supplémentaires... Le spectacle dura trois jours, une réelle constitution, avec une bonne centaine de figurants triés sur le volet, des hommes à cheval, une vingtaine, sabre au clair... Pendant ce temps, le moustachu m’avait à l’œil, il ruminait sa vengeance mais les ordres venaient d’en haut, la bataille de Sidi Brahim était la priorité !

Comme toute bonne chose a une fin, je repris mon siège de secrétaire comptable, M. prit part aux grandes manœuvres lors d’un camp militaire, le camp Mailly, quelque part en France et C. profita de l’absence de mon protecteur pour enfoncer le clou davantage, pire que la mouche du coche...

Chaque contingent à sa propre cuvée et la classe 86/10 en est une sacrée, ceux qui ont incorporé l’armée en octobre 86 doivent être libérés le 30 septembre, au plus tard. L’occasion de fêter leur quille par l’alcool, un véritable fléau qui touche toutes les couches de la société et toutes les tranches d’âge.

Pendant ce temps, quelque part dans le camp de Mailly, un appelé, à force de subir des mesures vexatoires a fini par mettre le feu au campement de toute une compagnie en campagne miliaire. Je l’ai un peu connu ce gars, une pile rechargée à bloc, du genre nitroglycérine, très instable. Je discutais souvent avec lui, vu que j’étais un des seuls à m’asseoir à sa table, au réfectoire militaire. J’étais au courant de ses projets, quand il m’en parlait, il s’assurait de n’être pas épié et me faisait jurer de tout garder pour moi. Désolé B., il était trop lourd à porter ton secret, puis je ne te croyais qu’à moitié ! » A l’époque, j’étais caporal au bureau major, forcément, j’ai vu défiler les plaintes des gradés concernant leurs effets militaires. Fallait voir comme ils l’ont chargé. « Alors ! Ça vient ce rapport d’incendie ! » réclamait tout le temps cet enflé de sergent C. Ils voulaient avoir leurs rapports car ils espéraient se refaire la garde-robe à neuf. Moi, j’avais une machine mécanique, les feuilles triples intercalées de carbone, et ces mensonges à taper ! Hors de question. De fait, je me trompais systématiquement, histoire que les choses avancent à petit feu : « Sergent, vous voyez bien que je n’ai que dix doigts. » Ce « que dix doigts » faillit me coûter mes dents pour un peu. Ce coup-ci, l’agrafeuse n’est pas passée loin. Je m’en fiche ! Ils ne l’auront pas de sitôt le rapport...

Les gradés passaient à tour de rôle dans mon bureau pour espérer que j’avance leur nom dans la liste d’attente. Du coup, je disais oui à tous pour les faire patiner dans la choucroute, ça a fait un de ces raffuts !

Le présumé coupable, ils l’ont expédié à Landau, dans une prison militaire sévère. Ça date de 87 et c’est toujours là, dans ma caboche. Et encore, c’était en temps de paix, juste avant la chute du mur. Heureusement pour B. qu’on était en temps de paix, ils l’auraient fusillé sur le champ ! La guerre, au bout, il y en a un qui tombe, voire mille, voire des millions et à l’autre bout, il y a celui qui appuie sur la gâchette, voire sur le bouton et au milieu, moi je dis non.

J’ai vu les armes et de près encore, comme les week-ends, je restais à la caserne pour éviter de rentrer chez moi et voir mes copains s’envoyer sur des planètes sur des musiques psychédéliques dont le non-retour est assuré avec des produits stupéfiants. Entre rentrer et rester à surveiller l’armement, à s’enfermer derrière une porte blindée, il n’y a pas photo !

Pour en revenir à la cuvée 86/10 dont la spécialité est de se déchirer à l’alcool les week-ends, j’étais justement le binôme d’un armurier de cette classe, j’ai oublié son nom d’ailleurs. Ce que je n’ai pas oublié c’est la combine de C. pour abrutir les gens. Nous sommes deux armuriers, c’est entendu ! Donc pour l’ordinaire, c’est à tour de rôle. Le dernier samedi qui précéda le départ du collègue, C. l’a fait boire : au lieu d’aller se restaurer, il s’est rempli le gosier au pastis avec un Marseillais. Il revient tard, titube salement, nous échangeons nos places. J’engueule en passant le sergent et cours à l’ordinaire en espérant qu’il reste quelque chose à manger. Ils finissent par me servir, je mange et nettoie derrière moi. Je remonte à la deuxième compagnie, pour reprendre mon poste de suppléant à l’armurerie. Je sonne, rien, j’insiste, rien. Je tambourine du poing. Rien. Et personne dans les couloirs, j’appelle C., qui déboule en aboyant, le bruit s’installe entre nous, d’autres appelés affluent. « C’est de votre faute, Sergent, c’est vous qui l’avez fait boire ! » J’hurle ces mots alors qu’il commence par m’empoigner. Un autre sous-officier de garde, alerté par l’un des appelés surgit à son tour, il nous sépare, je balance tout en le montrant du doigt, je suis colère ! Un officier de service ne tarde pas et très vite la nouvelle de l’incident se répand comme une traînée de poudre. On ordonne d’amener une masse et un gros pied de biche pour essayer de défoncer la porte.
Plusieurs gradés donnent des coups francs, la porte blindée résonne dans un vacarme épouvantable. Avec tout ce raffut, à l’intérieur, il finit par ouvrir la porte devenue toute bosselée, titube et l’officier, froidement, ordonne sa mise aux arrêts.
Résultat, il écope d’un mois de rabe, de travaux d’intérêt général et C., rien.

Allez, plus que quatre mois et c’est la quille pour moi aussi, il ne faut pas craquer, surtout pas refaire le film de toutes les fois où j’ai serré les poings dans la poche pour ne pas m’en servir, toutes les fois où j’ai supporté ces coups de bassesse.
Sauf qu’une fois, j’en avais tellement marre de tout ce fourbi : j’ai sorti de sa boîte de verre le neuf millimètre, j’ai enfilé le chargeur, et j’ai même armé la culasse pour laisser entrer une balle dans la chambre, prêt à, quoi ! Puis je sais pas ce qui m’a pris un peu de lâcheté, de la réflexion aussi sûrement, je me suis dit : « Tu ne veux pas faire la guerre aux autres, ce n’est pas pour te la faire à toi tout seul. » J’ai donc baissé l’arme de ma tempe, ôté le chargeur et sorti la balle de la chambre puis remis le pistolet dans sa cage de verre et me suis rallongé sur le lit à ressorts. Les ressorts, j’ai encore l’impression qu’ils me rentrent dans les côtes, tellement j’y pense aux bonhommes qui se trucident pour un oui ou pour un non.

Le 1er février 1988, c’était un lundi de libération : le capitaine C., commandant de la compagnie, nous reçoit à tour de rôle, vient mon tour : » Satta ! Repos Satta... Tiens, tes papiers sont signés, tu es libre. Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? » « Je ne sais pas, mon capitaine. » « Allez ! Filez Caporal ! Et bonne chance. » « Merci. Mes respects, mon Capitaine. »
Je sors la gorge nouée, comme là, tiens. C. m’attend, me confisque mes papiers, je suis le dernier à partir, j’attends au milieu de la cour. Je lève la tête vers le bureau du capitaine, je l’aperçois, Lieutenant M. est avec lui, nous échangeons un regard, tous les trois. Je fais volte-face devant C. : « Sergent, mes papiers ou je monte raconter au capitaine le détournement de la caisse des casse-croutes du matin. » Surpris, il recule d’un pas, hésite puis me cède mes papiers. Là-haut, C. et M. n’ont rien loupé de la scène. J’agrippe mon sac, je cours en civil jusqu’à la dernière la navette, elle m’emporte vers mon train de retour, mon tout dernier train.