En chambre double

A l’hôpital, on ne fait pas qu’être soigné. On apprend à vivre ensemble en chambre double.

Jean-Michel Rosen et Abdel Oudar se retrouvèrent au 11ème étage de l’hôpital Pasteur dans la même chambre du service d’urologie du professeur Dumourier, le premier pour l’ablation de l’adénome de la prostate, le second pour la présence dans le rein d’un calcul trop volumineux pour éviter l’intervention. En pleine forme, Jean-Michel avait vu son voisin de chambre revenir du bloc, et Oudar (que tout le monde appelait Abdel et c’est sous ce prénom que désormais il apparaîtra dans ces pages), en était à J+1 le jour où Jean-Michel fut opéré. Les deux se suivaient de vingt-quatre heures et cohabitèrent ainsi pendant une dizaine de jours et de nuits, Abdel sortant une journée plus tôt. Plus jeune que Jean-Michel d’une vingtaine d’années, il était né en Algérie, à temps pour conserver une double nationalité.

A Alger, il fit carrière dans la police, fut même garde du corps du président, ce qui ne l’empêcha pas de se faire descendre et si Abdel en éprouvait des remords, il ne le montrait pas et n’en parlait jamais. Pendant la guerre civile, il s’exila avec sa famille au Koweït où il fut recruté comme agent de sécurité, malgré la faute grave que représentait dans son CV la mort du président. Était-il seulement de service ce jour-là ? La première guerre du Golfe le chassa du pays pour l’envoyer en France où il avait double nationalité. Il avait laissé une femme et trois enfants en Algérie et, en France, s’était marié et avait eu aussi quelques enfants. Sa femme était terriblement gentille et aimante. Elle était jeune, énergique, sans foulard. La première fois qu’il la vit, il attendait qu’on le prépare pour l’opération du mardi matin, c’était donc lundi après-midi, et il vit une femme pénétrer dans la chambre, constater que la place près de son lit était vide, elle lui demanda si son mari, dont Jean-Michel ignorait tout puisqu’il ne l’avait pas encore vu, était revenu de la salle d’op (c’est comme ça qu’on parle dans les hôpitaux) , et elle paraissait complètement affolée, il aurait dû normalement remonter de la salle du réveil au début de l’après-midi, il était déjà 18h et personne.

Jean-Michel s’était déjà résigné à ne plus être seul puisqu’il avait compris que le vide près de son lit allait se remplir et donc n’était pas le vide apaisant d’une absence officielle. Même dans le cabinet de toilette une partie de la planchette était occupée par une trousse de toilette, un savon, une soucoupe de savon à raser, un blaireau pas tout neuf, un rasoir, une brosse à dents, un tube de dentifrice et si personne ne se trouvait à l’intérieur, malgré tout, moralement, le cabinet de toilettes n’était pas vide comme n’est pas vide le compartiment d’une voiture de chemin de fer quand traîne une écharpe et un livre ouvert. D’ailleurs, Jean-Michel dut désormais fermer le verrou de la porte d’accès du cabinet de toilettes. Jean-Michel l’apaisa (l’apaisa-t-il ?) en disant qu’il n’avait vu personne mais qu’elle devrait se renseigner auprès de l’infirmière de garde, il avait l’impression d’être dimanche tant le calme était dominical. Même le périphérique se traînait. Il était minuit quand Abdel fut ramené de la salle de réveil, un gros caillou en moins dans le rein et des sondes et du goutte à goutte et, demain, ce serait le tour de Jean-Michel.

Abdel était réveillé, Jean-Michel lui demanda si tout allait bien, ce fut leur premier contact. Sur la table de chevet de Abdel il y avait un livre de Maurice Rajfus : Le chagrin et la colère et sur la table de chevet de Jean-Michel, un livre d’Amos Oz : Une histoire d’amour et de ténèbres. L’auteur, un sioniste modéré, pour la paix et pour un Etat palestinien, racontait l’histoire d’Israël à travers l’histoire de sa famille. Rajfus était un écrivain juif connu pour ses positions radicalement antisionistes, au point où certains juifs l’avaient traité d’antisémite, mais de nos jours les insultes partent pour un rien.
Ce sur quoi ils étaient tous les deux d’accord.
Ils étaient tous les deux d’accord sur le fait qu’il valait mieux être en bonne santé que malade, que l’hôpital était un lieu qu’il fallait fuir. D’ailleurs, dans la charte des droits du malade affichée contre le mur de leur chambre, plusieurs articles insistaient sur l’obligation de l’établissement à l’égard des pauvres, des indigents, des étrangers, des sans-papiers, des sans domicile, des chômeurs, et bien entendu, des malades mais, quand même, Abdel et Jean-Michel étaient tous les deux des salariés respectables et en lisant ces articles, ils avaient en même temps l’impression de passer quelques jours dans un hospice. Impression renforcée par le partage d’une seule chambre pour deux, qui signifiait que l’un savait de l’autre qu’il ne pouvait se permettre l’aile privée de l’hospitalisation et ses privilèges, tout en gagnant honnêtement sa vie mais, dans une aisance de frontière, il suffisait de pas grand-chose, une mauvaise maladie, un coup du sort, et ils plongeaient dans la galère.

Tous les deux étaient en ablation, Abdel, d’un caillou dans le rein, Jean-Michel, d’un adénome de la prostate, sans cancer, rassurez-vous. Tous les deux étaient hérissés de poches, troués de sondes, se déplaçaient avec une potence où étaient accrochés des produits divers. Ils parlaient de leurs malheurs avec retenue et précision, s’encourageaient à appeler l’infirmière quand ils avaient mal, ou qu’une poche était pleine et qu’il fallait la vider, ou que le pansement fuyait, alors même que chacun individuellement aurait sans doute hésité à sonner l’infirmière. Ce n’était pas le genre ni de l’un ni de l’autre de solliciter un service pour un oui, pour un non, mais chacun encourageait l’autre : s’il y a une fuite, il faut changer le pansement. Si vous avez mal (ils se vouvoyèrent jusqu’au bout), il faut réclamer un calmant. L’infirmière venait, changeait le pansement, faisait une piqûre de morphine dans le ventre, ne s’offusquait pas de l’appel, elle semblait trouver tout ça normal, alors que les deux patients appuyaient timidement sur la poire électrique, surtout au début. Après quelques jours, ils se mirent à sonner pour un oui pour un non, une fuite, une douleur, un lavement. Jean-Michel et Abdel étaient certains que s’ils avaient été seuls, ils auraient appelé moins facilement, moins souvent. Ils étaient donc d’accord pour penser que dans une chambre d’hôpital, il fallait se faire soigner. Ablationnés et sondés tous les deux, frères de misère et de guérison, ils savaient de quoi parler quand ils étaient seuls, entre eux, alors que les bien-portants qui leur rendaient visite écoutaient le récit des péripéties médicales d’une oreille distraite et trouvaient les malades lassants à raconter leur maladie mais quand la maladie frappe, elle envahit tout et de quoi peut-on parler d’autre ?

Après quelques questions des premiers temps sur les origines, sur l’identité, il apparut clairement que Abdel était musulman, un musulman éclairé et libéral, sa femme n’était pas voilée et elle donnait son avis sur des choses importantes, mais il respectait le Ramadan. Il était contre les intégristes, contre le terrorisme, contre l’arabisation de l’Algérie et ses enfants pourraient épouser qui ils voudraient.
Ils étaient aussi conscients de vivre dans une petite surface de quinze ou vingt mètres carrés. Des efforts de part et d’autre devaient permettre une coexistence pacifique : Quand allumer la lumière, guère discrète, quand allumer la télé, quelle émission choisir. Abdel avait payé l’abonnement et refusé l’offre de Jean-Michel d’en partager les frais. Abdel était un fan de foot et il n’était pas question, même pas soumis à discussion, de ne pas regarder la rencontre Milan contre Lille qui valait pour la coupe des champions européens. Ni de manquer les heures de discussion qui suivaient le match pour savoir si l’arbitre avait bien arbitré, si les joueurs avaient manqué telle ou telle occasion, et s’il n’aurait pas été plus judicieux de faire rentrer Maradona comme avant-centre avant la seconde mi-temps. Le tout pendant des heures, avec des journalistes, des spécialistes, d’anciens joueurs, des arbitres, des animateurs, des réalisateurs qui repassaient les buts réussis et manqués, jusqu’à parfois deux heures du matin, parce que la discussion se poursuivait sur LCI ou Euronews ou Eurosport. Jean-Michel s’endormait. Mais il arrivait aussi que Jean-Michel regarde une série policière et qu’il soit scotché à l’intrigue ou à la façon de filmer, tandis que Abdel s’assoupissait en lui tendant généreusement la télécommande. Comment faisait-on dans les hôpitaux avant la télécommande pour regarder la télé quand on revenait « subclaquant » de la salle d’op ? Abdel regardait aussi StarAc, et Jean-Michel protestait silencieusement en lisant furieusement les pages « rebonds et débats » du Monde et de Libé. Et Abdel regardait aussi les émissions de jeux d’argent avec Arthur en animateur et il était drôlement d’accord avec Jean-Michel que c’était nul, ennuyeux, méprisant pour les gens et il continuait à regarder et tous les soirs. Avec les candidats qui éclataient en sanglots quand ils gagnaient ou quand ils perdaient. Disons qu’il y avait échange : un match de foot ou une soirée StarAc contre deux ou trois feuilletons policiers. Pas de problème.

Il était aussi entendu que les insomnies se partageaient. Si l’un se réveillait à trois heures du matin, il allumait la lumière. La deuxième nuit Jean-Michel s’était traîné jusqu’au cabinet de toilette et, assis sur un tabouret avec la potence à droite, un livre, celui de Amos Oz et Abdel s’était réveillé à son tour, avait repéré la porte ouverte du cabinet de toilette et Jean-Michel assis inconfortablement sur un tabouret. Il s’était mis très en colère, et avait dit à Jean-Michel qu’on allait se mettre d’accord : si l’un d’entre eux ne dormait pas, il allumait la lumière au-dessus de son lit pour lire, il n’allait pas passer deux heures sur un tabouret inconfortable dans l’état où ils étaient. Bon, d’accord, dit Jean-Michel, mais alors si vous-même vous avez des insomnies, n’hésitez pas à allumer la télé. Leur accord marchait tellement bien qu’au bout de trois nuits, ils se réveillaient et se rendormaient en même temps, ils n’étaient même plus contraints de déranger l’autre. Les infirmières qui entraient et sortaient dans la chambre comme elles voulaient n’en revenaient pas : ou bien ils dormaient tous les deux comme des enfants, ou ils étaient tous les deux réveillés, en train de lire, ou de discuter sur leurs douleurs respectives. Pour se débarrasser de cet aspect des choses, un simple rappel suffira : Abdel avait un énorme caillou dans le rein, Jean-Michel un énorme adénome incrusté dans la prostate. Pour aller chercher le caillou et l’adénome, le chirurgien, qui pourtant avait l’air sympathique et humain avec ses malades, avait dû trancher dans le vif. Non, attendez, ce n’était pas le même pour Abdel et Jean-Michel. Abdel avait un urologue plus jeune, qui était chef de clinique et pas professeur ; Jean-Michel avait un professeur. Tous les deux gentils et humains et qui parlaient respectueusement à leur malade respectif, ils venaient les visiter tous les matins et demandaient comment ça allait et répondait à toutes les questions avec une grande patience. Mais à un moment, ils avaient dû trancher, puis planter des goutte- à-goutte, des sondes, et les suites de l’opération étaient douloureuses. Le pansement de Abdel était souvent imbibé d’urine qui cherchait la sortie naturelle. Quant à Jean-Michel, il avait mal quand on lui enlevait les sondes et, en serrant les dents, il regardait l’équipe médicale qui s’acharnait sur les fils qui avaient poussé sur son bas ventre en une seule matinée et leur disait avec des larmes dans les yeux, « je ne vous en veux pas, je sais que vous me faites mal pour me faire du bien ». L’équipe souriait avec attendrissement. Parfois aussi, Jean-Michel demandait à ce qu’on le traite comme un cow-boy dans les westerns : qu’on lui mette un bâton dans la bouche, qu’on lui serve un grand verre de whisky avant les soins, pendant les soins, et après les soins. Abdel le regardait, souriait avec l’équipe mais, quand ils étaient tous sortis, il lui disait qu’il avait mal pour lui, en même temps que lui.

Tout était donc parfait. L’harmonie suprême entre deux hommes qui ne se connaissaient pas avant d’entrer à l’hôpital Pasteur. Et qui tous les deux redoutaient de devoir partager une chambre d’hôpital avec un inconnu. Ils auraient pu se le dire le dernier jour avant de prendre congé : « vous savez, je craignais la cohabitation, j’aurais préféré une chambre seule, je ne savais pas sur qui je tomberais et finalement, je dois dire que c’était peut-être mieux d’être ensemble, que ça nous a permis de mieux affronter le temps qui passe, les douleurs, les insomnies et que je suis content de vous avoir rencontré ». Le quotidien de la chambre se dirigeait doucement vers cette heureuse conclusion. Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Comment ce séjour qui avait tout pour réussir, pas de complications post-opératoires, une équipe médicale manifestement formée à répondre à la douleur sans attendre, deux personnes tolérantes, heureuses en famille, des partenaires présents sans être intrusifs, bref, tout pour plaire, tout pour raconter les dix jours comme des vacances dans un club où le périf nord jouait le rôle de la plage, et puis cette fin que personne n’aurait pu envisager.

On ne peut pas mettre l’issue sur le compte de la religion. Pour Abdel comme pour Jean-Michel, elle était affaire privée. Comme un certain nombre de croyances. Comme l’athéisme. Donc, normalement, la chambre de Abdel et de Jean-Michel étant terrain public, comme l’hôpital, elle n’aurait pas dû interférer. Disons qu’elle a interféré. Comment l’éviter ? Abdel était musulman, Jean-Michel était athée. La religion, par définition, est arrogante, puisqu’elle détient la vérité. L’athéisme est prudent et discret puisqu’il estime qu’il n’y a pas de vérité révélée et que chacun doit tracer son chemin sur terre. Donc, Jean-Michel pense qu’Abdel a choisi la religion musulmane pour tracer son chemin et que ce choix est digne de respect, même s’il ne le partage pas. Abdel pense que Jean-Michel est dans l’erreur, que cette erreur peut lui coûter très cher, ici bas et dans l’au-delà. Ici bas, Dieu peut se venger de l’incroyance de Jean-Michel en lui envoyant des nosocomies et sûr qu’après la mort, son nouvel ami allait brûler dans la géhenne. Comme il aime bien Jean-Michel, au bout de quelques jours, « ils s’entendent vraiment bien, ces deux-là », disaient les médecins et les infirmières et, souvent, le personnel entrait dans la chambre pour rigoler. Pour entendre Jean-Michel perclus de sondes demander s’il n’était pas possible de remplacer ces tuyaux par un système sans fil, WIFI tel qu’il s’était répandu dans le monde informatique. Mais évidemment, à lire comme ça, ce n’est même pas drôle, mais imaginez le contexte, deux malades souffrants et capables de plaisanter, ce n’est pas si courant et tout le personnel médical, depuis le grand professeur à scalpel jusqu’à femme de ménage, dès qu’ils avaient cinq minutes, entraient dans la chambre des deux compères pour reprendre un grand bol d’air, parce qu’un hôpital, souvent, ça use. Abdel, qui s’était donc attaché à Jean-Michel et lui voulait du bien, lui disait qu’il était un peu guérisseur et l’équivalent d’un exorciseur dans l’église catholique. Il priait pour lui quand la fièvre montait, ou qu’une sonde refusait de venir même s’ils se mettaient à trois ou quatre à tirer dessus et ça Jean-Michel n’aimait pas du tout, il avait affreusement mal et Abdel priait dans son coin pour qu’il ait moins mal, ce qui, selon Jean-Michel, aidait Abdel à supporter la douleur de Jean-Michel, mais pas Jean-Michel, selon Jean-Michel, à supporter sa propre douleur. Voyez-vous déjà le déséquilibre ? Quand Jean-Michel souffrait, Abdel priait. Quand Abdel souffrait, Jean-Michel ne pouvait pas avoir recours à un moyen auquel il ne croyait pas, et répondait à la douleur de Abdel par la fuite dans le couloir, dès qu’il fut en état de se déplacer. Abdel apparaissait donc comme compatissant et Jean-Michel comme égoïste et froussard. Ce n’était pas tout à fait juste. Quand Abdel avait mal, Jean-Michel lui conseillait d’appeler l’infirmière pour réclamer sa dose de morphine ou de calmant, peu importe, alors qu’Abdel hésitait à sonner, il voulait attendre quelques instants de plus pour voir si sa prière avait apporté quelque soulagement à Michel.

On ne peut pas vraiment dire jusqu’ici que la religion ou l’absence d’icelle était source de tension, mais elle était présente et les bons sentiments l’avaient emporté sur les différences d’opinions et de croyances. Car Abdel était religieux tolérant, mais affirmatif. Il disait qu’il ne faisait pas le Ramadan parce que le Coran le permet quand on est malade, mais que dès qu’il sortirait de cet hôpital, il se mettrait à jeûner. Il ne mangeait pas de viande, que du poisson, parce que non seulement il ne mangeait pas de porc, mais il ne mangeait que de la viande hallal. Son épouse n’était pas voilée et elle avait un comportement, enfin les deux, le couple avait un comportement qui montrait un respect mutuel plus inspiré de l’humanisme laïque et de ses combats pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, que des préceptes des grandes religions monothéistes. Et Jean-Michel, pas de religion, ah oui, vraiment ? Les croyants ne peuvent pas imaginer que des athées soient athées. Les athées imaginent très bien que les croyants soient croyants, certains chercheurs passent même leur temps à étudier les religions, les religieux, les rites, comme des activités humaines. Les religieux ne conçoivent pas l’athéisme. Vous croyez bien à quelque chose, non ? A l’amour ? Ça c’était un piège que lui posaient souvent les curés : hein, vous aimez votre famille, vos enfants, votre conjoint ? Si Jean-Michel était amoureux, il était croyant, prêt à communier avec les autres croyants, et le curé le bénissait, l’envoyait au paradis direct. Il suffit d’aimer pour être chrétien, disait son ami curé. Et Jean-Michel ne lui répondait rien, ne lui dictait pas les conditions pour être bon catholique. Vous voyez la différence ? Comme Jean-Michel était presque tout le temps amoureux, il était persécuté en permanence par deux personnes : l’objet de son affection et un curé qui lui disait : tu aimes, donc tu crois.

Pas de religion pour Jean-Michel, sauf qu’était inscrit dans sa chair le souvenir d’une tradition religieuse, d’ailleurs commune aux deux héritiers allongés dans la chambre du 11ème étage de l’hôpital Pasteur pour ablation d’adénome ou de cailloux, de corps étrangers au corps normal, et ce souvenir, c’était précisément aussi une ablation, mais pas pour des raisons médicales. Pour raisons religieuses. L’infirmière chargée de refaire le pansement se penchait sur le lit de Jean-Michel - non, excusez - aujourd’hui, les infirmières ne se penchent plus sur le lit des malades, elles montent le lit en appuyant sur une commande électrique, ce qui évite les lumbagos. Donc, l’infirmière chargée de refaire le pansement appuyait sur la commande pour mettre le lit à hauteur d’elle, ourlait la couverture vers le bas, relevait la chemise bleue fermée dans le dos qui était l’uniforme des opérés et demandait : on vous a décapsulé, ou décagoulé ou décapoté ? Jean-Michel ne savait plus bien quel terme était utilisé, mais il ressortait de cette question apparemment médicale, mais très indiscrète, puisqu’elle portait sur les origines culturelles du malade, et la réponse était, non, on ne l’avait pas décapoté. Si la verge était ainsi offerte au regard de l’infirmière, si le méat était visible, c’est que le prépuce avait depuis longtemps été coupé par un rabbin, ce qui pour les parents pourtant athées de Jean-Michel était un reste de religion, comme le ramadan pour beaucoup de musulmans athées. Abdel, allongé dans le lit d’à côté, dans la même chambre, tourné discrètement de l’autre côté, n’était pas sourd et il en tira la conclusion évidente. Avec le nom de famille de Jean-Michel, Rosen, son métier, prof de fac, sa manière de parler, ses origines : ses parents venaient d’Europe centrale et avaient fui les pogroms, pas de doute, il était juif. Et Abdel était content d’avoir un bon ami juif dans la chambre pour montrer à tout le monde, mais d’abord à Jean-Michel, qu’il était musulman, mais parfaitement tolérant. D’ailleurs la vérité est qu’il l’était. Très tolérant avec les non musulmans, beaucoup moins avec les Arabes coreligionnaires. Son métier était agent de sécurité dans un grand magasin de la région parisienne et il constatait que les voleurs étaient soit maghrébins, soit roumains. Afrique du Nord ou Europe centrale. Abdel n’arrêtait pas de lui raconter des histoires de vols, les inventions incroyables pour éviter de travailler honnêtement. Le plus simple : la famille roumaine qui déchiraient les plats cuisinés et pique-niquaient au milieu des travées. Un peu plus sophistiqué : le transfert des codes-barres. Vous prenez dix bouteilles de whisky. Sur une des bouteilles, vous placez un code barre d’une bouteille d’eau minérale. Vous tendez une bouteille à la caissière et vous dites : dix comme ça. Elle passe la bouteille, qui inscrit un ou deux euros, frappe sur une autre touche, dix bouteilles, et le roumain, pas con, sort du magasin avec dix bouteilles de whisky qu’il a payé moins de vingt euros. Le prix d’un pack d’eau minérale. Et Abdel insistait : « des Roumains ou des Arabes », sous-entendu « pas de Juifs » pour s’installer et bâfrer dans les allées du grand magasin.

Sur la politique française, Abdel aurait plus penché du côté de Sarkozy et toute la tendance de la droite française à estimer que la répression de la délinquance devait être plus dure et la justice moins laxiste. Tous ces jeunes qu’il remettait à la police et qu’il retrouvait le lendemain à chaparder sur les étagères. Et la femme d’Abdel qui prenait l’exemple des agressions aux feux rouges, la population les avait signalées mille fois à la police, mais jamais personne. Et les jeunes qui font ça sont des Arabes. Il faut être dur avec les Arabes. Abdel et sa femme, quand elle était là, en rajoutaient sur les Arabes, pour bien montrer qu’ils n’étaient pas enfermés dans les traditions communautaires et qu’ils étaient tout à fait capables de voir les défauts de leurs frères musulmans. Attendaient-ils en échange que Jean-Michel critiquât les Juifs ? Jean-Michel ne marchait pas dans cette direction. D’une part, il insistait, chaque fois qu’Abdel, ou son épouse disait « les Arabes », pour protester contre cet amalgame et comme il refusait l’amalgame, il n’avait pas envie de dire du mal des Juifs, pour lui ça n’aurait eu aucun sens. Abdel disait que le problème avec les Français c’est qu’ils étaient laxistes avec les délinquants et que notamment, avec les Arabes et avec les Roumains, si vous n’êtes pas dur, ils comprennent vite et en profitent pour vous rouler dans la farine. Même dans la famille, les parents qui n’ont pas le droit de battre leurs enfants, vous vous rendez compte, comment voulez-vous qu’on les tienne, les enfants, si on ne peut pas les battre ? Hein ? Pas étonnant qu’ils traînent en bande dans la rue.

Sur ces questions, Jean-Michel donnait son opinion et ils discutaient tranquillement justice et répression, immigration et délinquance. Ils n’étaient pas totalement à égalité, puisque Jean-Michel savait que Abdel était musulman alors qu’Abdel savait sans doute que Jean-Michel était juif, mais quel type de juif ? Maurice Rajfus aussi était juif. En tout cas, les trois premiers jours se passèrent sans aucune allusion au livre qui était là en évidence, celui de Rajfus et celui d’Oz. Il est vrai que les trois premiers jours furent occupés par les douleurs, les pansements, les sondes, les potences, se mettre debout pour aller s’asseoir sur un fauteuil le temps que les infirmières refassent le lit, prendre les médicaments, attendre la visite du chirurgien, puis la visite de l’interne, demander si ça allait faire mal longtemps, et quand on a moins mal, on commence à demander dans combien de jours on pourrait sortir, combien de temps dure la convalescence. Mais ensuite, quand on a moins mal, quand on peut marcher, lire les journaux, regarder la télévision, voir les nouvelles, faire le tour du service, regarder la circulation du périphérique.

Quand Jean-Michel était arrivé lundi après-midi à l’hôpital Pasteur, 11ème étage, service d’urologie, il avait trouvé une chambre vide et il s’était dit « une chambre sans malade pour un malade sans chambre ». Mais il était de mauvaise foi, Rajfus le montre bien dans son livre, car il avait bien vu que le second lit n’était pas là parce que son occupant était en salle d’op. et dans le cabinet de toilette, il y avait sur l’étagère brosse à dents et nécessaire à raser. Il avait repoussé les affaires étrangères vers la gauche et installé son nécessaire de toilette du côté droit, traçant silencieusement une frontière. Chacun avait son coin, dans le cabinet de toilettes, dans la chambre, deux lits séparés par deux fauteuils côte à côte. Quand ils étaient couchés, ils étaient parallèles et quand ils s’installaient dans le fauteuil, ils étaient aussi parallèles, ils regardaient tous les deux dans la même direction, et cette direction, c’était le petit écran. Ce dont ils ne voulaient pas parler s’invita au menu par l’intermédiaire des journaux télévisés. A l’intérieur du cadre noir, en cet automne 2006, il suffisait de patienter un peu et vous aviez une occupation, des bombardements de population civile, des enfants blessés, des ambulances hurlantes, des attentats sur les marchés et, devant ces atrocités, on ne peut pas rester silencieux, on ne peut pas être indifférent. Et on ne peut pas non plus se contenter de soupirer, sans paroles. Selon la nature de l’atrocité, l’un regarde l’autre et attend de l’autre quelque chose, un mot de compassion.

Le lecteur peut se placer à côté des deux hospitalisés, face à l’écran de télévision, et voir ce qu’ils voient. Il peut aussi se placer sous l’écran, face aux patients, et essayer de deviner, aux jeux des physionomies, les images qui défilent au-dessus de sa tête. Difficile car certaines grimaces peuvent être provoquées par un fil qui tire dans la plaie, une brûlure dans la vessie, une irritation du méat, autant que par des atrocités choisies par les journalistes pour attirer l’argent de la publicité. Comment savoir ?
Prenons des images familières. Un bombardement de l’armée israélienne, une maison détruite, des familles tuées, des enfants blessés qui hurlent et une ambulance qui les emporte vers un hôpital. Normalement, Abdel, quand il regarde le journal en famille ou avec des amis, se laissera emporter par des réflexions comme « les salauds ! » ou « Comment l’ONU peut-elle laisser faire ? ». Des cris de colère et de protestation. Soutenus par les enfants, par les amis, et souvent les amis passent chez lui, sa maison est grande ouverte. Aujourd’hui, il regarde les mêmes images et reste silencieux parce qu’il ne sait pas si son voisin de chambre partage les mêmes sentiments vis-à-vis des atrocités commises par les soldats israéliens. N’oublions pas, ajoute celui qui sait pour celui qui ne sait pas, qu’Abdel est un musulman modéré, bien intégré dans la société française, qui pense que le terrorisme ne mène à rien, qu’il doit être condamné, il n’a aucune sympathie pour le Hamas ou pour le Hezbollah, aucune sympathie pour les intégristes. Il pense que l’État d’Israël doit être reconnu par les États arabes, et bien entendu que les Palestiniens ont droit à un Etat. Sur cette base, il partagerait sans doute une opinion pacifiste et démocratique du conflit au Moyen Orient avec Jean-Michel, mais justement, il ne sait pas, il n’est pas sûr. Et dans cette chambre petite comme un mouchoir de poche, il vaut mieux éviter les sujets qui fâchent.

Autre image familière, un martyr palestinien se fait sauter dans la rue d’un marché, et les sauveteurs ramassent les morts, emportent les blessés, les mères pleurent. C’est une plaisanterie de penser que l’image des mères qui pleurent peut contribuer au retour de la paix dans une région ravagée par un conflit militaire. Une guerre est d’abord faite pour faire pleurer les mères et une guerre où les mères ne pleurent pas n’est pas une vraie guerre. Les visages baignés de larmes des mères juives ou arabes, les cris de souffrance devant les blessés et les cadavres ne sont pas des manifestations de protestation contre la guerre, elles sont au contraire des encouragements pour les combattants à poursuivre le combat. Les plus doux des pacifistes, ceux qui refusent le service militaire, en voyant les larmes des mères, en écoutant leurs cris, vont prendre les armes pour les venger. Imaginons l’impossible, que les cercueils des soldats morts rapatriés, soient accueillis par une foule en liesse, où toutes les mères habillées de couleur claire, maquillées, coiffées, en minijupe et en décolleté pigeonnant, dansent ensemble sur l’air du Bal masqué de la Compagnie créole tandis que d’autres mère déroulent des banderoles : « Ils n’avaient qu’à pas y aller », la guerre s’arrêterait immédiatement. Si un kamikaze qui s’est fait sauter dans un restaurant de Jérusalem savait que devant ses dépouilles, le seul discours maternel serait « Je lui avais dit que c’était très dangereux de se promener avec des explosifs autour du ventre, il n’a pas voulu m’écouter, et bien tant pis, c’est bien fait pour lui. Il n’a que ce qu’il mérite. Déjà quand il était tout petit, il fumait des feuilles d’eucalyptus et ça lui donnait mal au cœur. Je savais que ça finirait mal ». S’il savait ça, s’il n’était pas certain d’être accompagné dans sa mission par les cris déchirants de sa mère, il n’est pas sûr qu’il serait volontaire.

Et Abdel regarde les maisons éventrées, les mères voilées qui pleurent, les jeunes gens qui hurlent des slogans et lèvent très haut des mitraillettes et il se dit que s’il vivait dans la bande de Gaza, il serait parmi ces hommes à hurler des slogans, à lever un fusil très haut au-dessus de la tête, et jamais il ne répondrait à la demande du gouvernement israélien d’emprisonner les auteurs des attentats. « Qu’on me rende d’abord ma chambre » pensait Abdel. Si Jean-Michel avait profité de son absence en salle d’op pour lui confisquer sa chambre, il serait là en train de hurler « rendez-moi ma chambre », non ? Et tous ses amis, qui lui amènent des fleurs, des livres, des pâtisseries, des albums photos, qui transforment la chambre en salon de thé et de lecture, une suite d’hôtel de luxe, et il ne leur viendrait pas à l’idée que c’est Ramadan, je ne leur demande pas de jeûner si ce n’est pas leur religion, mais peut-être pourraient-ils éviter de se bâfrer devant moi. D’ailleurs Jean-Michel qui n’est pas con, a dû leur dire, parce que les gâteaux ont disparu et il ne reste plus que des fleurs et des livres. Il sait comment maintenir des bonnes relations, Jean-Michel, c’est seulement sur la question du Moyen Orient qu’il est buté. Mais tu ne lui as rien demandé, Abdel ? Attends un peu, dès que nous irons mieux tous les deux, je lui demanderai. A-t-il lu Rajfus ? et cet Amos Oz, encore un libéral israélien qui souffre du comportement de l’armée israélienne, mais de là à dénoncer les criminels de l’état israélien, hein, il souffre, et parfois il manifeste, comme les familles de banlieue après un incident particulièrement violent, mais personne n’ira dénoncer les coupables à la police, et toi, Jean-Michel, c’est pareil, tu manifestes mais tu ne dénonces personne parce que tu fais la guerre.

En situation de conflit, on est bien entre soi, parmi les siens. Quand on est entre soi, devant un soldat israélien qui tire sur un enfant, on peut tous pleurer et crier sans gêner personne. Quand on voit les ambulanciers de Tel Aviv ramasser les morceaux de chair, on peut tous pleurer et crier sans crainte d’entendre : « qui a commencé ? ». Quand il y a une guerre, on ne peut rire et pleurer qu’entre soi, parmi les siens. La guerre est une grande purificatrice.

Abdel se demandait quelle était l’opinion de Jean-Michel sur le conflit israélo-palestinien. En vérité, jusqu’à présent, il avait rencontré chez les Juifs des opinions diverses, mais très peu reprenaient les arguments de Maurice Rajfus sur les origines criminelles et colonialistes de l’Etat d’Israël. Les plus progressistes pensaient que les Arabes et les Palestiniens auraient dû accepter la résolution de l’ONU de 1948, et que s’ils avaient accepté à l’époque, ça aurait évité les guerres, les massacres, les Palestiniens auraient un Etat. Ils ne se rappelaient plus ou ne voulaient plus penser aux massacres et aux guerres qui avaient précédé la naissance d’Israël. Jean-Michel se demandait quelle était l’opinion d’Abdel sur le conflit au Moyen-Orient. Il avait rencontré chez les Arabes des opinions diverses, mais l’antisémitisme n’était jamais très loin quand on se mettait à discuter d’Israël, et les plus modérés ne comprenaient toujours pas pourquoi les Arabes devaient réparer les massacres des Juifs par les Européens. Alors, les explosions dans les discothèques, les restaurants, dans les autobus ? C’était affreux, disaient-ils, et il entendait déjà Abdel lui répéter ces insupportables justifications, mais vous vous rendez compte du rapport de forces ? Vous vous rendez compte que depuis plus d’un demi-siècle, une puissance coloniale soutenue pour toutes les puissances occidentales occupe notre territoire, qu’elle dispose d’une armée moderne aux armements sophistiqués, qu’elle contrôle et maîtrise une population sans armes, isolée, comment voulez-vous qu’à force, certains parmi les Palestiniens ne deviennent pas fous et n’utilisent pas des moyens barbares ? Personne ne résisterait à cette pente. Imaginez une population française soumise à l’occupation nazie pas pendant cinq ans, mais pendant cinquante ans. Vous pouvez imaginer ? Et imaginer quels moyens ils utiliseraient pour tenter de se libérer et de récupérer leur territoire ? Jean-Michel ne supportait pas cette comparaison, l’assimilation d’Israël à l’Allemagne nazie dont le but était le génocide des Juifs. Jamais les Israéliens ne s’étaient fixé comme objectifs l’anéantissement des Palestiniens. En Israël même, le nombre de Palestiniens était en augmentation constante, et dans les territoires palestiniens – Jean-Michel disait « occupés » quand il était avec les siens, mais jamais avec des Arabes – la population croissait régulièrement. Il n’était pas d’accord du tout avec la politique de colonisation rampante qui énervait considérablement les Palestiniens. Mais quand le gouvernement palestinien allait-il contrôler les siens et mettre en prison les terroristes ?
Quand ils parlaient maladie ou politique intérieure française, le courant passait. Quand ils ne disaient rien, l’amitié construite par les épreuves traversées continuait un temps à diffuser sa chaleur, mais peu à peu, elle se dissipait avec les degrés dans l’atmosphère et laissait place à une certaine froideur, à une espèce de gêne. Jean-Michel saisissait son exemplaire du livre d’Amos Oz et se mettait à lire. Abdel regardait le livre de Rajfus, le touchait, ne le lisait pas, mais lui donnait vie en le regardant.

Ces deux-là n’auraient pas fait du mal à une mouche et encore moins l’un à l’autre. Dans un lieu de conflit nationalitaire, des familles, des amis, vivant en bonne entente, sont séparés transformés en ennemis farouches prêts à tout pour éliminer les amis d’hier. Alors pourquoi pas dans la chambre d’hôpital ? En Irlande du Nord, dans la ville de Derry, deux familles vivaient dans des maisons mitoyennes, une famille catholique et une famille protestante. Les enfants jouaient ensemble, on s’invitait pour les anniversaires, les baptêmes, les mariages. Vinrent les troubles. La gêne. Fallait-il dire « Derry » ou « Londonderry » ? Ici, dans cette chambre, fallait-il dire « territoires occupés » ou Judée Samarie ? Mais Abdel et Jean-Michel ne sont pas en guerre. Ils n’ont pas le sentiment d’être en guerre, ni l’expérience d’une guerre. Elle se mène là-bas, par procuration, pour les anciens pays colonisés et les anciens colonisateurs, et chacun choisit son camp et il n’y a que dans les matchs de foot où les supporters d’une équipe sont prêts à exterminer les supporters de l’équipe adverse. Mais là, je n’y crois pas. Ils n’ont pas d’armes, pas de haine, pas d’enjeu de pouvoir. Pourtant, dans la tête, les conversations silencieuses vont bon train. Si je l’entends dire « Judée Samarie », je lui envoie Rajfus dans la gueule. Jean-Michel, qui utilise toujours l’expression « territoires occupés » en famille ou avec ses amis, refuse de dire ces mots devant Rajfus. Pas tellement devant Abdel, mais surtout devant Rajfus, dont il pense le plus grand mal. Avec les positions politiques de Rajfus, Israël cesse d’exister.
L’une des sondes était retenue par un fil biodégradable. Il fallait attendre la destruction du fil, sa résorption. Au bout d’une semaine, une infirmière essaya de retirer la sonde. Jean-Michel eut très mal, mais la sonde ne bougea pas. Puis l’interne tira dessus. Une douleur fulgurante, et rien ne vint. Puis, à nouveau, une infirmière, plus expérimentée. Même le professeur essaya. Ils étaient tous de fort bonne volonté. Jean-Michel se les imaginait formant un attelage et tirant tous ensemble, comme les jeux de force en Bretagne et en Irlande. Abdel détournait son regard et Jean-Michel l’entendait penser : « les Palestiniens ne sont pas biodégradables, vous aurez beau tirer, ils ne viendront pas ».

Ils devaient avoir prévu. Pourquoi Jean-Michel avait-il emporté Amos Oz dans ses bagages ? Pourquoi Abdel avait-il choisi de lire Maurice Rajfus ? Admettons que ce fut le hasard. Possible. Mais ce qui n’était pas le hasard, c’était la durée, la présence bien en vue de tous, de ces deux ouvrages couchés sur la quatrième de couverture, la première et le grand titre, avec le nom de l’auteur, bien en évidence. Dès que Jean-Michel avait compris que son colocataire était maghrébin, il aurait pu ranger son livre ou le retourner. Dès qu’Abdel avait repéré Amos Oz, il aurait pu lui aussi ranger son livre ou le poser à l’envers, dissimulé sous les petits caractères de la quatrième page de couverture. Personne n’eut l’idée ou l’envie ou le souhait de ces gestes de conciliation élémentaires. Les deux livres ont trôné superbement pendant les dix jours de leur présence à l’hôpital. C’est ce fil-là qu’il faut tirer pour comprendre la suite, c’est ce fil-là qui ne s’est pas résorbé et qui a rendu l’arrachage de la sonde si douloureux.
C’est ce fil-là qu’il faut tirer pour connaître la suite, parce qu’en ce qui concerne la compréhension, nous en sommes très loin. Quand les infirmiers sont rentrés dans la chambre, alertés par le vacarme, qu’ils ont vu les fils arrachés, les potences utilisées comme des lances au Moyen Age, les sondes arrachées de plaies sanglantes, les deux hommes évanouis, les tables renversées, tous les deux emmenés d’urgence dans la salle d’op, l’infirmière chef hurlant « surtout pas dans la même chambre, s’il vous plaît », personne n’a rien compris. Personne. Moi, je n’ai pas compris non plus. Si Jean-Michel et Abdel en sont venus à s’entretuer, alors c’est à désespérer de l’humanité. On imagine toujours que les conflits et les guerres sont affreuses parce qu’elles permettent aux pires brutes bridées par les lois et les gendarmes en temps normal de donner enfin libre cours à leurs instincts meurtriers. Hélas ! A Sarajevo, on m’a raconté, est-ce vrai, comment vérifier, mais le simple fait qu’on m’ait raconté cette histoire comme vraie est complètement démoralisant, on m’a raconté qu’un prof de fac parfaitement civilisé, au casier judiciaire vierge, avait fait partie d’une équipe de foot sur le terrain de sport de la faculté – était-ce faculté de droit ou de sciences politiques ? – contre une autre équipe de foot, peut-être faculté de lettres et sciences humaines, dont le ballon était la tête d’un étudiant. On me l’a raconté à moi personnellement. La personne qui me l’a racontée était musulmane et le prof de fac qui tapait sur la tête d’un ancien étudiant, était, selon l’histoire, serbe, serbe de Bosnie. Elle était sincère. Elle ne paraissait pas mentir. Elle avait les larmes aux yeux, et si cette histoire n’était pas vraie, la personne qui me l’a racontée y croyait totalement. Intensément. Je n’avais aucune raison de mettre en doute l’authenticité du récit, au nom de quoi ? Mais d’avoir cru que ce récit était vrai, devant le spectacle de cette chambre d’hôpital où deux malades que tout le personnel pensait amis, adultes, tolérants, prévenants, civilisés, l’aboutissement plutôt réussi d’une évolution des humains de centaines de milliers d’années, en train de se battre à coup de potences, à s’arracher les poches de sang, les poches d’urine, les sondes, les aiguilles, à se lancer des médicaments dans la figure, à tirer sur les pansements, j’imaginais Jean-Michel, prof de fac retraité en train de taper dans la tête d’un étudiant comme dans un ballon de foot et tout le monde trouvant ça normal puisque c’était la guerre et que le camp d’en face avait commis de telles atrocités que vraiment jouer avec la tête d’un étudiant, c’était bien la moindre des choses.