De l'importance du savoir

Breton à l’origine, une enfance vécue au sein d’un village paisible et rural, puis transféré en milieu urbain et collège sectorisé sous l’effet de circonstances liées au rythme imposé par la vie. Est ensuite advenu le lycée situé en Zone Urbaine Sensible, et son corollaire qui fut le mien, la dépendance aux jeux vidéos. Urbaine, oui, mais sensible non pas tant pour la violence qui y règne, d’ailleurs absente pour mon expérience personnelle, que pour les inégalités sociales qui y gouvernent les destinées particulières de chaque élève. Ordinateur, 1600 heures gaspillées, un refuge dans le virtuel pour mieux nier les affres du réel. Le redoublement de ma seconde a été la résultante logique de ce conditionnement progressif à l’échec scolaire, à croire que l’égalité des chances ne constitue, à notre époque, qu’un projet comme le résume si bien le rappeur Kery James. Renvoyé d’internats embourgeoisés, où les élèves sont parfois parachutés davantage à l’aide d’un portefeuille crocodile en toile de fond que d’un talent avéré.

Mon dossier scolaire ? A l’image d’un CV doté d’une formation dévaluée par les employeurs, il faisait figure de fardeau, de juge arbitraire qui rappelait aux yeux de tous le soi-disant triste état de mes connaissances à un moment de ma vie. Rien n’y évoquait cette « présomption de compétences », propre à chaque personne que nous indique Michel Serres, rien n’y suggérait le moindre potentiel derrière un profil qui n’avait, tout simplement, pas eu l’opportunité d’être actualisé, encore moins valorisé, mais uniquement blâmé et invectivé pour des fautes personnelles et des erreurs de parcours. Définition ici extensive de la responsabilité individuelle : le rôle joué par les circonstances indépendantes de notre volonté est tout simplement exclu de la conscience et de la pensée du juge.
Mécanisme insidieux, où ceux qui sont situés en bas de l’échelle tendent à coulisser vers une trappe et les oubliettes d’en bas, tandis que ceux d’en haut continuent de grimper sans la moindre contrainte budgétaire, parfois avec la sécurité d’un investissement effectué dans la pierre. Dualisme et cristallisation des conflits autour des questions de statut et de position. Un mécanisme qui se retrouve dans le fonctionnement du marché du travail et de notre Etat-Providence, deux univers au sein desquels les risques et les chances sont alloués et distribués en fonction de la formation et de la profession.

Dissémination de l’égalité dans la multiplication des régimes de sécurité sociale. Frustration relative et écart croissant entre ce que nous attendons subjectivement de l’Université et ce qu’elle peut nous fournir objectivement en fin de formation. Anxiété diffusée par les documentaires portés sur la délinquance, une défiance rongeant et rouillant les liens entre les citoyens, en un mot, une unité fondée sur l’exclusion de l’autre.

Mais face à tous ces constats que je dresse à présent avec du recul et une longue relation au savoir, je reconnais avoir eu de la chance : une porte m’a été personnellement ouverte un jour d’été, en 2008, par un directeur d’internat, lors d’un entretien décisif tant pour ma destinée que pour le soulagement de ma famille. Mes parents ont eu les moyens financiers à ce moment de ma vie de m’offrir la possibilité d’évoluer dans un environnement agréable, vert, frais et aéré. Je le leur rendrai, logique du don et contre-don, du « quid pro quo » et de la réciprocité. Ce qui est advenu ? La classe européenne, la rencontre avec des personnes formidables, la culture, incarnée dans la stature de mes professeurs d’histoire, de philosophie et de français. Certes, j’ai pris conscience du prix de l’internat, mais aussi de ma chance et des biens qui ont été mis à ma disposition.
Les saisir. Réaliser l’importance de lire, de savoir et de comprendre. L’instruction, malgré son inégale répartition, demeure le plus puissant levier pour niveler les conditions.

Le dictionnaire, dont je suis devenu boulimique, était mon livre de chevet. J’ai été amené à me dépasser, à extraire l’or de la langue de chaque minute, comme dit Baudelaire dans son poème « L’Horloge ». J’avais quelques amis précieux aussi, dans cet environnement où chacun confirmait son identité dans le jugement et dans le regard des autres. Chacun visait à la singularité, mais paradoxalement tendait à ressembler aux autres, dans une convergence des centres d’intérêt, des vêtements et des lieux de sorties. Sans doute y avait-il aussi une certaine dilution de la personnalité derrière la façade de l’apparence, un isomorphisme, en un mot, qui était le produit d’une pression et d’une influence que tous exerçaient sur tous de manière collective et réciproque.

Sans généralisation, j’ai voulu noter ici cet effet de cour (ce mimétisme ?) qui a sans doute marqué mon style vestimentaire jusqu’à aujourd’hui, toujours dans la limite de ma contrainte budgétaire. Mais je n’étais que de passage en ce lieu, pour trois années, et je sais aussi qu’exister, c’est s’excepter. C’est tracer son chemin scolaire, écouter et s’écouter, filtrer les conneries des autres, tenter de ne pas se mentir à soi-même dans ce à quoi on se destine intérieurement, c’est-à-dire contourner la censure de la société et faire en sorte qu’elle ne puisse pas violer notre souveraineté de choisir en toute liberté notre formation, à la fois sans entraves (« freedom to ») et sans dépendances (« freedom from ») extérieures.

Puis est arrivé le moment de mes résultats au baccalauréat : la mention, et de mon admission à un double-parcours à la Sorbonne. Un jour d’été, entouré d’anciens amis, j’apprends mon admission à Sciences Po Lyon par internet. L’un d’eux me dit : « Mais Lyon est mal classé ». Sans m’atteindre, cette remarque reste, je le note, l’exact reflet d’un fétichisme du classement à la française, qui n’est souvent fondé sur aucune variable pertinente, si ce n’est celle qui porte sur le salaire annuel médian et moyen et qui attire toutes les convoitises… Mais je mets cette exclamation de côté, sur le compte de l’alcool : il était tard, nous étions éméchés et contents de pouvoir fêter nos admissions.

Mais c’était aussi un moment vertigineux où j’ai réalisé, en repensant au passé, que remonter la pente devient parfois possible si l’on emprunte la voie du travail et de l’humilité. Néanmoins, comme le conseille un adage, une fois arrivé au sommet, il faut continuer de grimper. Désormais en année d’échange à Copenhague, dans une société où l’instruction est au centre de toutes choses, je souhaitais écrire ce billet, non pas tant pour mettre au jour mes petites réussites successives qui sont très loin de constituer le cœur de mon message, que pour éclairer une idée qui me paraît à la fois simple mais majeure, ordinaire mais cardinale : l’importance du savoir.

Je suis bien conscient que mon message est, et sera, inutile pour les personnes, étudiants et salariés précaires, qui galèrent, dépendent d’aides sociales et parfois en souffrent, soumis à des discours stigmatisants, dont on doit combattre la portée tous les jours. Je tenais à réaffirmer une vérité sans doute bien connue, au travers de ma petite expérience personnelle : que le savoir, désormais accessible sur internet, me semble la meilleure arme à ce jour pour s’en sortir sur le plan professionnel comme sur le plan de notre émancipation individuelle. Sans lui, nous sommes désarmés, selon Kery James. Mais cette vérité me paraît sombrer dans l’oubli, à mesure que la flexibilisation des métiers semble s’être durablement installée dans les relations d’emploi, laissant peu de temps libre aux employés pour redécouvrir certains plaisirs essentiels de la vie, car trop préoccupés par l’idée de rechercher un emploi et l’incertitude qui vient envelopper une telle recherche.

Ce temps libre, jadis revendiqué par le Front Populaire, rimait avec la liberté et la paix, mais il est aujourd’hui d’autant plus infime que l’écart entre le lieu de travail et de logement semble devenir abyssal. Les médias absorbent aussi notre temps, notre faculté de concentration, tournant nos pensées vers des faits divers du présent qui sont là pour faire diversion selon l’expression de Pierre Bourdieu, renforçant notre infidélité aux ancêtres que nous a donnés l’histoire. En un mot, le savoir ne peut être redécouvert par tous que si nous, l’Etat et les citoyens, réduisons les dépendances quotidiennes. Un revenu universel me semble être une bonne alternative. L’Etat ne peut faire faillite. Cette mesure peut être techniquement instaurée, tout comme la fin des déserts médicaux, l’augmentation des IRM au sein de nos campagnes, tout ceci peut être fait quand nous arrivons à mesurer l’exorbitant coût d’opportunité que représentent les paradis fiscaux pour notre économie. L’argent est tout simplement accumulé et endormi dans les mauvais circuits. La redistribution se refera-t-elle ? Keynes est-il de retour ? Le court-circuit et l’autoconsommation semblent gagner du terrain.

Néanmoins, les universités populaires fleurissent, les blogs et débats aussi. La solidarité semble se réencastrer dans la société, selon l’expression de Pierre Rosanvallon, par le biais d’une poussière d’initiatives individuelles, une expression que l’historien Marc Bloch attribuait aux résistants de la France Libre et Combattante lors de la période de la Libération. Ce site me donne personnellement la foi dans l’humanité car il met la lumière à la fois sur une indignation collective face à un état de fait, mais aussi une solidarité souterraine que nous avons peu l’occasion d’observer au travers de nos lunettes médiatiques. On se sent soudainement part d’un tout, d’une communauté humaine, le croisement et le partage d’expériences personnelles viennent se mouler dans un principe fort − l’idée de faire nation ensemble.

Voilà, j’espère que ce billet ne sera pas perçu comme ayant été rédigé par un moralisateur tranquillement assis dans sa tour d’ivoire sans la moindre contrainte. Non, il est simplement habité par des questions éparses, vues à travers ma modeste lunette d’étudiant. Une idée majeure demeure − l’importance du savoir, mais aussi d’avoir les moyens techniques, financiers et temporels pour en jouir, bon sang. C’est pour cela que j’aspire à être utile plus tard, orientant ma carrière vers les métiers du développement territorial et de l’évaluation de nos politiques publiques. Cette profession vise à faire en sorte que nos politiques puissent avoir une action encore plus affinée, précise et concrète sur l’amélioration de la vie de nos citoyens : santé, éducation, illettrisme notamment.
Cela peut porter sur un quartier, un village, une commune, une région. C’est finalement remettre en cause l’action de l’Etat, la rendre moins opaque, plus démocratique, nourrie des enseignements de la société civile et du public, avec une écoute des opinions des personnes ignorées par les effets d’une politique publique.

C’est, en un mot, donner au droit à l’existence ses véritables lettres de noblesse, un droit à l’image de la démocratie, c’est-à-dire toujours en construction. C’est à cela que, dans quelques années, j’espère, en tant que citoyen, participer.