Tu n'en parleras point

Il y a quelques mois, je me suis levée avec la nausée ; pas la simple nausée de l’indigestion, non, mais plutôt cette nausée tant redoutée des femmes de mon âge. Cette nausée-là, je ne sais encore pas pourquoi, je l’ai instinctivement reconnue, identifiée : j’étais enceinte. Et pour cause : mes seins avaient doublé de volume et j’avais pris un peu de ventre.

Sans avoir besoin de me justifier, il était évident qu’il fallait que me fasse avorter. Mais c’est finalement dans ma première réaction que je comprends maintenant que de la même manière que j’avais instinctivement identifié la nature du corps étranger qui me donnait la nausée, j’avais également compris que cela allait être une épreuve de plus dans mon parcours. J’ai regardé longuement mon corps dans le miroir de la salle de bains, je suais, j’ai pleuré, je me suis habillée, puis, sans réveiller mon compagnon, j’ai pris mon sac et suis partie au travail. Sur la route et toute la journée, je n’ai pensé qu’à deux choses : tout d’abord ce que c’était l’avortement, puis, comment le dire à mon ami. Pour répondre à la première, j’ai évalué plusieurs possibilités : en parler à ma collègue, à une amie, à ma sœur, à ma mère ; j’ai finalement choisi Doctissimo. Après tout, le forum virtuel, espace de parole des censures du discours, me permettrait d’approcher, discrètement et sans que personne ne le sache, au plus près de l’épreuve que j’allais devoir accomplir.
Les filles de Doctissimo disaient qu’il fallait aller voir son gynéco d’abord, puis aller au Planning familial ; jusque-là, ça avait l’air plutôt simple.

En ce qui concerne ma deuxième interrogation de la journée, à savoir comment le dire à mon compagnon, là, ça devenait déjà plus compliqué. Lorsque je suis rentrée à la maison, le visage encore tendu de la nouvelle du matin, il m’a demandé ce qui avait bien pu se passer au travail pour que je sois dans cet état-là. Je me suis effondrée, encore, mais cette fois-ci avec presque des larmes d’excuse, et j’ai tout craché. Et lui, il a eu la même réaction que moi le matin, et au lieu de me réconforter et de me dire que ça arrivait, il a angoissé et m’a demandé : « Mais, comment tu as pu louper ta pilule ? » Je ne comprends toujours pas pourquoi il avait besoin de savoir ça. En revenant ainsi sur les conditions de la grossesse, il enquêtait, il voulait trouver un coupable, comprendre comment cela avait pu arriver : qui tenait l’arme du crime.

Parce que oui, si j’ai bien appris quelque chose pendant ce nouveau challenge, c’est que si j’ai tant pleuré et qu’il a pris la peine de contrôler ma plaquette de pilule afin de vérifier que je n’en avais pas loupé une, c’est bien que mal il y avait. On a dîné sans se parler, puis quand on s’est couchés, je lui ai dit comment j’allais m’organiser : je n’avais qu’un jour de congé par semaine, je verrais donc le vendredi d’abord mon gynécologue pour qu’il date la grossesse, puis, comme l’avaient conseillé les filles de Doctissimo, j’irai au Planning familial. Il m’a pris dans ses bras, ça le rassurait que j’organise.

Le vendredi suivant, après avoir demandé un rendez-vous d’urgence, j’ai donc été reçue par mon médecin : « 6 semaines. » Puis, ma datation sous le bras, je suis allée au Planning familial de mon arrondissement parisien. L’infirmière présente m’a fait remplir un papier, a créé mon dossier, m’a donné une liste de documents à fournir afin de fixer la date de l’avortement. Il y avait beaucoup de documents exigés : prise de sang, une autre échographie de datation, trois lettres du médecin, une attestation de Sécurité sociale. J’ai demandé si je pouvais avoir un arrêt de travail d’une journée afin d’effectuer l’ensemble des rendez-vous, l’infirmière m’a dit qu’elle ne pouvait pas m’aider. Je devais donc d’une part attendre le vendredi d’après afin d’effectuer les examens, et d’autre part attendre le vendredi encore suivant afin de récupérer les résultats, ce qui risquait de faire juste avec la date limite de l’avortement médicamenteux. Je ne savais pas comment faire, je ne pouvais pas en parler à ma chef, mes collègues auraient éventuellement pu me couvrir une matinée si je prétextais un mal de ventre, mais le temps allait me manquer.

Pour réaliser donc au plus vite les examens, j’ai dû perdre une journée de salaire. Le lundi, je ne suis pas allée au travail et j’ai calé trois rendez-vous médicaux. J’ai perdu 80 euros car le Planning familial ne peut pas donner d’arrêt de travail aux femmes qui veulent se faire avorter. J’ai perdu de l’argent car le Planning familial ne bénéficie pas des mêmes services que l’hôpital et que tous les examens à effectuer doivent être réalisés dans des centres spécialisés à l’extérieur. J’ai donc dû sacrifier une partie de mon salaire pour bénéficier de mon droit à avorter, et ça toujours en silence, et ça personne ne me l’avait dit. Je ne voulais pas en parler parce que d’une part ma conscience qui me martelait que « ce n’était pas bien » me censurait, et que d’autre part je craignais le regard des autres et le renouvellement de la question qui m’accusait : « Comment cela a bien pu arriver ? »

Le lundi, j’ai donc effectué seule mes examens, mon compagnon ne pouvant pas perdre une journée de travail non plus. Ce n’était pas évident, surtout que j’ai compris dans le discours des médecins et analystes que j’allais souffrir physiquement, que l’avortement, oui, « ça fait mal ». Jusqu’à présent, je ne le savais pas ; ça non plus, personne ne me l’avait dit. Alors, quand je suis enfin rentrée à la maison, je suis retournée sur les forums Doctissimo. Des filles racontaient qu’elles avaient énormément souffert, et que même, pour certaines, cela avait été insoutenable. J’ai eu une autre peur, celle d’avoir mal.

J’avais prévu d’aller dans ma famille le week-end suivant, mais mon programme des jours à venir devenant variable, j’ai appelé ma tante et j’ai craqué. Je lui ai raconté les motifs de mon absence, la grossesse, les examens, l’intervention prochaine, Doctissimo, ma colère aussi. Je me souviens que je lui disais que je me sentais seule, que le silence m’isolait et que j’avais l’impression de vivre quelque chose de grave et de rare qui n’arrivait qu’à très peu de filles et que ça me faisait honte. Et c’est là qu’elle m’a coupé, et c’est là qu’elle ma raconté. Ma tante, à peu près à mon âge, a subi un premier avortement par voie médicamenteuse ; puis un autre deux ans plus tard. Elle n’en parle pas, elle n’en parle jamais. Plus tard, j’apprendrai que ma sœur aussi s’était fait avorter, et plus tard encore qu’une grande partie de mes amies avaient subi la même opération. Du coup, ma tante m’a raconté : les douleurs, ses angoisses aussi, son isolement, sa solitude. On a beaucoup discuté et puis ça m’a questionné. Je me demandais pourquoi le droit à l’avortement était encore si secret, pourquoi je me sentais fautive, et enfin pourquoi je me sentais redevable au Planning familial de bien vouloir m’aider.

Le mardi suivant mon lundi d’examens, j’ai dû fournir à mes collègues et supérieurs des motifs de mon absence : j’ai prétexté une indigestion. Le problème, c’est que les nausées devenaient de plus en plus fréquentes, et que je commençais à avoir du mal à simuler la crise de foie avec mon appétit de grossesse, tout ça sans compter l’évidente croissance mammaire. Le vendredi, je suis donc allée chercher mes résultats d’examens dans les différents centres, puis je me suis rendue au Planning familial. Il y a eu un premier problème : « Vous n’avez pas atteint les deux semaines réglementaires de réflexion précédant l’intervention. » Oui, parce que perdre une journée de salaire et effectuer quatre examens médicaux, cela ne prouverait pas suffisamment ma détermination. C’est quand elle m’a vue pleurer et crier que l’infirmière a falsifié la date de ma première consultation au Planning familial. Mais cela n’a pas non plus tout arrangé.

Nous cherchons une date :
– Est-ce que vous fournissez des arrêts de travail pour le jour J ?
– Nous ne pouvons pas vous délivrer d’arrêts, malheureusement.
– Et, pourquoi ?
– Nous n’y sommes pas habilitées, malheureusement.
– Alors, je suis disponible les vendredis et week-end.
– Malheureusement, l’avortement médicamenteux ne se réalisant à l’hôpital qu’entre 9 h et midi, quatre jours par semaine, et les places étant très rares, elles sont toutes réservées jusqu’à fin février.

Nous étions mi-janvier. Me faire avorter fin février, c’était aller en Espagne ou en Belgique. J’étais loin de me douter que les places pour l’avortement non seulement ne fluctuaient pas en fonction des besoins, mais surtout qu’elles étaient aussi difficiles à avoir que des entrées pour un concert de Beyoncé.
– Et du coup, comment je fais ?
– Les places pour l’aspiration sont toutes prises jusqu’à fin février également.
– Et du coup, comment je fais ?
– Je peux vous proposer de le faire à domicile.
Elle appelle le médecin habilité à me donner mes cachets. Elle m’explique que le médecin me donnera un premier médicament chargé d’arrêter la grossesse. Le surlendemain, je prendrai le second cachet chargé d’expulser le fœtus.
– Et, ça fait mal ?
– Ne vous inquiétez pas, c’est douloureux mais comme des douleurs de règles, et puis ça ne dure que quatre ou cinq heures maximum. Vous risquez de perdre beaucoup de sang, cela peut être dangereux. Vous ne devez impérativement pas être seule en le faisant, quelqu’un doit pouvoir appeler les pompiers.

Je dois donc, parce que je ne peux pas le faire à l’hôpital, effectuer l’opération, qui peut être dangereuse, à domicile. Deux heures plus tard, je sors de chez le médecin référent du Planning, j’ai avalé la première pilule. Je lui demande si le lundi, après l’expulsion du fœtus, je pourrai aller au travail ou s’il peut me faire un arrêt : « Ne vous inquiétez pas, si vous le prenez le dimanche matin, à 15h, c’est fini. » Les douleurs commencent dès le vendredi soir, et ça non plus, on ne me l’avait pas dit. On ne m’avait pas dit que les douleurs d’estomac seraient telles que je vomirais toute la journée du samedi. On ne m’avait pas non plus dit que c’était les mêmes médicaments que pour l’ulcère. Le dimanche matin, avec pour seule arme une plaquette de Spasfon et mon compagnon, je prends le deuxième cachet. Les douleurs commencent deux heures après, j’éteins mon téléphone et me tords de souffrance jusqu’au petit matin du lundi. Ce jour-là, je suis allée travailler, car je n’avais ni d’arrêt médical ni les moyens de manquer une autre journée de travail. Ce jour-là, au travail, je n’ai pas raconté à mes collègues les douleurs de la veille. Ce jour-là, au travail, j’ai fait semblant de blottir dans l’oubli, comme tant d’autres, cette dure épreuve.
Il y a eu dans le silence de cette expérience quelque chose de clandestin. Les difficultés du processus de l’avortement, l’aberration de le faire à domicile mais également la censure discursive m’ont réduite à la clandestinité.

Jusqu’à maintenant, tout comme ma tante, je ne parlais de mon avortement que dans l’intimité des relations. J’attendais d’être proche de quelqu’un pour lui raconter à quel point ça avait été dur. Cela avait rejoint les sujets des confessions de filles : les attouchements, le viol et, désormais, l’avortement. Aujourd’hui, au contraire, j’ai envie de raconter à quel point c’est encore quelque chose que l’on nous rend difficile. C’est encore quelque chose que l’on doit taire.

Et c’est pour ça que j’écris. Pour ne plus que l’on se taise. Pour que l’avortement se prononce enfin et devienne un véritable droit. Et pour que nos souffrances ne soient plus des confessions de filles.