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« L’enfant précoce, ou l’enfant surdoué, présente des capacités intellectuelles supérieures à la moyenne des enfants de son âge. Cette précocité est diagnostiquée grâce à des tests effectués chez un psychologue spécialisé. Il est possible de prendre rendez-vous, dès la troisième année de l’enfant.
Très éveillé dès la naissance, les premières années sont particulièrement significatives : il se tient debout, il s’est mis à marcher tôt, il a un langage nettement plus évolué que les autres. Mais attention pas de conclusions hâtives. D’où le rendez-vous indispensable chez un spécialiste. Cette précocité peut être un handicap pour l’enfant qui peut avoir du mal à s’adapter dans une structure scolaire normale, à tisser des liens avec les autres enfants de sa classe.
Ce handicap a été nommé par le professeur Jean-Charles Terrassier, le syndrome de dyssynchronie. Autrement dit, l’enfant présente un développement hétérogène des aspects affectifs, psychomoteur et intellectuel de l’enfant. Cela introduit également un décalage dans la relation qui s’installe entre l’enfant et son entourage. Les enfants précoces font également souvent preuve d’hypersensibilité. C’est pourquoi une structure familiale stable est très importante pour leur équilibre. »
Psychologies.com

La nuit même du jour où j’ai mis au monde ma première fille, le pédiatre que nous avions choisi est venu procéder aux examens d’usage. Pliée en deux (ce n’est pas une image) à cause de la césarienne que j’avais subie (ma fille avait décidé de se présenter « de face », sans doute déjà conditionnée par son insatiable curiosité !), j’avais quand même tenu à être présente. Le brave homme l’a donc inspectée sous toutes ses minuscules coutures, puis il s’est tourné vers moi et a dit : « Elle est particulière cette petite fille. » OK, évidemment, le genre de phrase devant être prononcée à peu près systématiquement à toutes les mères, particulièrement primipares, histoire d’apposer un peu de baume sur leur déprime post-partum.

Je ne vais pas ici détailler tout ce qui nous a conduit, mon mari et moi, à penser que ce pédiatre avait peut-être vu juste au sujet de notre fille aînée. Ce serait long et je n’ai pas envie que ce texte ressemble à l’un des chapitres de ces livres qui nous expliquent comment élever nos enfants. Là n’est pas le sujet. J’ai eu envie de prendre la plume sur la question des enfants précoces parce que je sais depuis maintenant deux ans que c’est le cas de ma fille aînée. Pour être vraiment précise, je veux témoigner de ce que peut être la vie de parents d’un enfant faisant partie de cette catégorie particulière de la population. Catégorie dont on ne sait à vrai dire pas grand chose. Certes, Jeanne Siaud-Facchin, entre quelques autres, a beaucoup écrit sur le sujet, mais je n’ai encore jamais – à ce jour – trouvé de réelles réponses à mes questions.

M. a toujours été, en effet, une enfant « particulière ». Mais tous les enfants ne le sont-ils pas ? Oui, évidemment, mais certains souffrent de troubles plus ou moins graves du comportement/psychisme/affect et toute l’équipe. Il y a une espèce de légende autour des enfants « surdoués », « précoces », « à haut potentiel » ; on n’a toujours pas à ce jour trouvé de terme réellement satisfaisant pour les nommer. Certains semblent même penser que c’est une chance… Ça peut, mais ça peut aussi ne pas en être une. Un peu comme pour tout finalement. Une chose est certaine, être parents d’un enfant ainsi constitué se révèle absolument ÉPUISANT. Bien sûr, pas tout le temps. Bien sûr, pas seulement.

Il y a une multitude de moments tout à fait joyeux, passionnants, drôles, intéressants. Une multitude de moments où les échanges sont formidables. Une multitude de moments où il/elle est comme tous les autres enfants. MAIS tout peut basculer d’une seconde à l’autre. Un mot de travers, de trop, mal dit, pas sur le bon tempo et l’air se charge d’électricité, la colère déboule, les éclairs zèbrent le tapis du salon, les pleurs jaillissent, la douleur, la souffrance, la dépréciation, la déprime sont là. C’est d’une violence inouïe. Les mots deviennent définitifs. Le contact peut se rompre à tout instant. Dans ces moments-là, je deviens une funambule. Je dois faire preuve d’un sens aigu de l’équilibre. Être là sans être là. Parler sans alimenter ses pensées qui s’emballent et ses mots qui ont réponse à tout. Écouter sans devenir complice. Être douce et ferme. Apaiser tout en maintenant stables les limites. Empêcher la peur de s’emparer de moi.
La peur qu’un jour, dans un de ces moments de détestation d’elle-même, M. ne fasse une connerie (commettre l’irréparable ou autre). Je dois aussi faire barrage à mes propres souvenirs d’enfance lorsque, telle mon enfant, je vivais le même genre de ravages intérieurs. Il me faut faire en sorte de ne pas laisser les choses se superposer. Ce serait contre-productif pour elle. Moi, c’est moins embêtant. Je suis une adulte, enfin, j’ai plus d’expérience, je sais que ça passe, que ça se tasse, qu’il existe tout un tas de moyens de juguler ces attaques de soi sur soi.

Ce qu’il y a de terrible pour ces enfants-là, c’est que rien dans la société n’est fait pour eux. J’écris ces lignes et je me dis que c’est le cas pour chacun d’entre nous – Ha ha ha. De fait, ils ne sont pas dans la « norme ». À l’école, c’est problématique. Pour le moment, M. s’en sort plutôt très bien, sans doute parce que mon mari et moi sommes très présents, mais c’est une enfant qui ne sait pas travailler. Ayant une extrême facilité à apprendre, elle ne sait pas fournir réellement des efforts et, lorsqu’elle ne parvient pas dans la seconde à comprendre ou apprendre quelque chose, elle laisse tomber en disant qu’elle est nulle et qu’elle n’y arrivera jamais. Aucune de ses réussites ne la réconforte ou ne lui donne confiance en elle-même plus de quelques heures. À chaque fois, tout est à recommencer. Souvent les enfants précoces ont de bons résultats jusqu’en milieu de collège. Nous y sommes… autant dire que nous voyons arriver les futurs mois avec une certaine appréhension. Cela étant, j’ai redoublé trois fois ; je sais aujourd’hui que se vautrer à l’école n’est pas forcément synonyme d’échec futur dans la vie professionnelle. #MéthodeCoué

Depuis que nous savons que M. est une enfant dite « précoce », nous ne sommes pas vraiment beaucoup plus avancés sur la marche à suivre pour la soulager lorsqu’elle traverse ses grands moments de douleur. De même qu’il nous est parfois difficile de faire face à l’ensemble de ses questions sur le monde, la misère, les guerres, la politique, j’en passe. Le plus fatigant nerveusement, c’est le côté « yo-yo » de la chose. Je vais bien puis, sans crier gare, je vais mal. Parfois vraiment très mal. Elle me fait parfois penser à un très grand brûlé sur qui viendrait se poser un papillon et qui en hurlerait de douleur. Pour les autres, c’est étrange parce qu’un papillon, en général, quand il se pose sur nous, la sensation est infime. Tout est compliqué et complexe pour M. Avoir des ami(e)s de son âge. Apprendre à rester à sa place d’enfant. Avoir le goût de l’effort. Ne pas se braquer/décourager/s’énerver pour un rien. Avoir le sens de l’humour (quand il s’agit d’elle-même). Ne pas fondre en larmes parce que l’on croise un SDF dans la rue. Faire face à la mort de personnes proches. Ne pas se complaire dans la victimisation. Garder une forme de légèreté.

Si être parent d’une enfant « précoce » n’est pas chose aisée, je dois reconnaître que cela oblige à se dépasser dans la fonction parentale. À l’insu de son plein gré – comme dirait l’autre – elle exige de nous de la constance, de la cohérence, une bienveillance infinie, plus encore que sa sœur, beaucoup moins chaotique de tempérament, de caractère, de personnalité. Comme c’est écrit dans la définition qui introduit ce texte, être « précoce » peut absolument s’apparenter à un handicap (bien que cela ne soit pas du tout reconnu comme tel). La souffrance n’est pas feinte, loin s’en faut. Et pas seulement celle de l’enfant. La famille toute entière – et pas seulement réduite au noyau dur – peut être mise à mal. Alors, non seulement, il faut savoir faire face aux douleurs de l’enfant, mais il faut aussi tenter de faire comprendre à chacun le pourquoi du comment. Il me semble capital de comprendre que ces enfants-là ne sont pas forcément ces petits génies qui sont parfois montrés sur le Web tels des chiens savants. Ce sont des enfants qui ont besoin d’une attention particulière – ce qui ne signifie pas, évidemment, les privilégier par rapport aux autres – des enfants à la sensibilité si exacerbée qu’elle peut se retourner contre eux et leur faire un mal infini.

Depuis quelques jours, M. va plutôt bien. J’en profite pour reprendre des forces. Mon mari aussi. La route est encore longue. Nous le savons. Et nous ferons tout pour accompagner notre petit bout de nénette vers un avenir le plus vivant et le plus épanouissant possible.