Les gens que j'ai pu croiser

L’auteur s’intéresse aux gens qui semblent s’attacher à disparaître du champ de vision des autres.


J’aimerais par ce récit coloriser quelques portraits de personnes rencontrées au gré de ma vie professionnelle et quotidienne. Portraits de gens que l’on ne voit pas, qui se placent en retrait de notre communauté et qui, par l’impression qu’ils me laissent, cherchent à s’effacer de notre champ de vision. Gens d’ici et d’ailleurs, rencontres éphémères avec des hommes et des femmes qui n’ont pas la chance de pouvoir écrire et raconter leur vie. Témoignage extérieur, ce texte est ma perception de ces familles et personnes que j’ai pu croiser : en allant chercher mon fils à l’école, aux réunions de parents, à la fête du village ou dans le centre de formation pour adultes ou j’ai travaillé.

Jeanine et Pierre

Discrets, à peine les remarque-t-on, ils attendent dans un petit recoin. Vêtus d’un jogging un peu usé, d’un legging, d’un large pull et de paires de basket sans marque, leur attention est focalisée sur leurs enfants Ils s’inquiètent pour leur réussite scolaire, pour le comportement qu’ils ont avec leurs camarades, avec la maîtresse et pour l’image qu’ils renvoient à la société.

Ils ne manqueraient la sortie des classes pour rien au monde, et pas question de faire attendre leurs enfants ni la maîtresse. Ils sont toujours à l’heure aux réunions ou à la fête de Noël des enfants.
Cette famille a emménagé dans notre village il y a deux ans environ après une opportunité : le loyer de la petite maison qu’elle occupe est très bas. Les trois enfants sont scolarisés : en maternelle, en primaire et au collège.

A la campagne, le ramassage scolaire fonctionne bien et il est gratuit. Pour l’école, nous avons un RPI (Regroupement pédagogique intercommunal) sur trois communes mais pour deux classes seulement, donc les enfants prennent le bus scolaire matin et soir pour changer de commune. Le papa est à la recherche d’un emploi et leur vie n’est pas facile. En discutant avec la maman que j’emmenais à une réunion, j’ai pu mesurer la fragilité de leur situation. Le moindre incident peut perturber le délicat équilibre qu’ils ont réussi à créer : l’angoisse que la vieille voiture ne tombe en panne par exemple. La voiture est en effet un élément indispensable dans nos villages où il n’y a pas de transport en commun et où le covoiturage est quasi impossible car il y a très peu d’actifs, les retraités étant les plus nombreux.
Une conversation a pu s’engager dans le cadre intime de ma voiture, où Jeanine s’est livrée un petit peu. Le regard des autres lui fait mal, l’expression « cas sociaux » entendue auprès de mamans « bon chic bon genre » la pousse à se mettre en retrait, à vouloir disparaître de la vue de tous. Consciente de ne pas maîtriser sa vie, elle subit les événements, elle est ballottée, débordée par la vie. Un jour, il y a quelque temps, la famille est repartie à la ville. Pierre avait trouvé un boulot dans une entreprise d’insertion mais les trajets quotidiens (50 kilomètres aller-retour) étaient une charge financière trop lourde pour leur budget. Ils poursuivent leur vie, n’arrivent pas à la rattraper, tout va trop vite pour eux.

André

Assis à sa table de travail, papier, crayons devant lui, André 25 ans environ, n’est visiblement pas à l’aise. On dirait qu’il veut s’enfoncer dans sa chaise, disparaître. Surtout que l’on ne fasse pas attention à lui. Dans la salle, une quinzaine d’adultes s’est installée, chacun avec des objectifs différents mais tous avec la volonté d’Apprendre avec un grand A.

Je distribue un « positionnement » à chacun en fonction de son « niveau » estimé lors de l’inscription. L’objectif est de faire un point sur les acquis et de pouvoir construire un parcours personnalisé de connaissances à étudier en fonction du but à atteindre pour chacun. Dans cet APP (Ateliers de pédagogie personnalisée), je guide des adultes pour une remise à niveau en mathématiques. La plupart des stagiaires ont des « petits » niveaux : CFG (Certificat de formation générale), CAP, Brevet des collèges, etc. Mais souvent ils ont oublié leurs années de collège. Une fois cette évaluation terminée, ils discutent, racontent leur vie, font connaissance.
Dans son coin André reste silencieux, vite oublié par les autres, trop occupés à parler d’eux-mêmes.

Un rapide coup d’œil sur son travail : il y a un souci. J’en parle avec ma collègue qui enseigne le français. Elle confirme en effet mon diagnostic : il y a un problème de lecture et d’écriture, proche de l’illettrisme. Elle va travailler la lecture et l’écriture pendant ses séances et moi je décide de reprendre le positionnement avec André en donnant les consignes oralement.
Après une explication qui se veut la plus diplomate possible, il est d’accord. L’évaluation se passe pour le mieux .Le calcul et le raisonnement donnent de bons résultats, les tracés géométriques aussi. Un large sourire se dessine sur son visage et avec ma collègue, tous les trois nous décidons qu’il fera dans un premier temps plus de « français » pour pouvoir reprendre les maths à un bon niveau dans quelques temps.
Pendant cette parenthèse qu’il a vécue en formation, il a eu le sentiment de rattraper sa vie, de la maîtriser dans une moindre mesure. Mais il est toujours resté discret et effacé.

Je pourrais qualifier son parcours d’exemplaire dans le sens où il n’a jamais lâché. De sa remise à niveau où il a vaincu ses problèmes de lecture et d’écriture à un parcours professionnel pour obtenir un CAP en maçonnerie, sa formation a duré quatre ans en alternance avec son travail de manœuvre maçon. Il a revalorisé son salaire mensuel de 16 euros. Pourtant, je pense qu’il a gagné beaucoup d’autres choses non quantifiables. Par exemple, il a retrouvé une estime de soi qui lui permet d’appréhender la vie plus positivement.

Fatima

Fatima a mon âge, c’est-à-dire 38 ans au moment où nous faisons connaissance. Veuve, elle élève seule ses trois enfants.
Un jour par semaine, je l’emmène au cours d’alphabétisation qui se déroule dans une annexe du centre de formation, à trente-cinq kilomètres. Pendant l’intimité de ces trajets, j’ai pu recueillir ses paroles, à bâtons rompus. Dans une voiture, la parole se libère en effet une fois la confiance établie, il n’y a ni le regard ni les oreilles indiscrètes des autres.

Je n’ai jamais pu échapper au rituel des remerciements chaque fois qu’elle montait et descendait de la voiture. Cela devenait presque un jeu entre nous. Surtout ne pas gêner, ne pas être une charge…Pourtant la proposition venait de moi, on allait toutes les deux au même endroit et on en repartait à la même heure donc il n’y avait pas de gêne.
Elle avait tellement de problèmes à gérer qu’elle n’arrivait pas à se concentrer suffisamment pour intégrer les notions d’orthographe, de conjugaison etc. qu’elle voulait maîtriser à l’écrit.

Elle travaillait avec un contrat précaire et à mi-temps : genre CES, elle faisait le ménage dans un CAT (Centre d’Aide au Travail). C’était très dur pour elle, elle avait mal au dos et des douleurs dans les mains. Elle ne se plaignait pas, heureuse d’avoir un travail et de gagner un peu d’argent pour faire vivre sa famille.
Elle recevait l’aide du Secours Populaire : vêtements, épicerie sociale. Quand elle le pouvait, elle apportait aux dames du Secours Populaire le thé à la menthe et les petits gâteaux.
Mais son principal sujet d’inquiétude était ses enfants : deux garçons et une fille dont deux étaient déjà des adolescents. Il fallait qu’ils ne fassent pas de « bêtises », qu’ils travaillent bien à l’école, qu’ils réussissent là où elle n’avait pu aller. Une dame venait chez elle pour les aider à faire leurs devoirs bénévolement et je vous prie de croire qu’elle était remerciée comme il se doit !

Je l’ai revue il n’y a pas longtemps : toujours discrète, toujours les remerciements à la bouche bien qu’une dizaine d’années soit passée. Dans son regard une étincelle de fierté et de bonheur, son fils aîné avait terminé ses études de médecine, il était docteur. « Tu te rends compte docteur ! » Sa fille faisait de la compta mais son petit avait fait quelques « bêtises » mais ça allait mieux.
Nous nous sommes embrassées comme deux vieilles amies en nous disant que parfois la vie nous sourit.

Les portraits de ces hommes et femmes ne sont pas des cas exceptionnels, ils sont des milliers, parfois fragilisés par le système économique ; mais surtout montrés du doigt par la « bonne » société. Pas assez miséreux, pas assez organisés, pas assez violents pour susciter des reportages, ils n’en ont pas moins besoin de notre solidarité, qu’elle soit nationale ou individuelle, et de notre respect. Redessiner les contours de ces hommes et femmes c’est leur permettre d’exister, de participer et d’enrichir notre société. Avec un peu d’attention à leur égard on s’aperçoit qu’ils ont des personnalités aussi singulières que chacun d’entre nous ! L’humanité est plurielle, ne l’oublions pas.