Voix d'écritures

Je me vois encore lancer l’impression du texte définitif et relire quelques passages au fur et à mesure que les feuilles sortent de la machine.

« Je suis jeune fille. Je travaille jour et nuit. Je me suis dit "après tout, mince, je travaille jour et nuit il faudrait peut-être que j’en profite". Je ne sais comment et pourquoi, je suis partie dans un groupe. C’est la première fois que je vais loin de mon pays. On se rencontre au cours de ce voyage avec mon mari.
« Dans les Pyrénées. On fait des excursions. C’est déjà une bonne histoire à l’époque car il n’y en a pas beaucoup, des voyages. C’est Tourisme et Travail qui a mis ça en place pour redonner du courage aux gens. Pour les jeunes qui étaient bloqués par la guerre.
« Le hasard a voulu que l’Ambassadeur sorte à ce moment-là. L’apéritif Ambassadeur. Mon mari – c’est un inconnu encore à ce moment-là – me propose de prendre quelque chose. Je n’ai pas l’habitude d’aller dans les cafés. C’est pour parler uniquement. Je goûte l’Ambassadeur avec lui. C’est la rencontre. Ce n’est pas mon genre d’aller dans les cafés. Celui-là est correct, ce n’est pas olé olé. Il faisait son voyage de son côté. Je pense qu’on est partis par le train. Je ne sais plus bien.
« Je vois le restaurant. Une brasserie. Même pas. Non un café. Un petit café qui donnait à manger. C’était modeste. Comme une auberge. À peine. Je nous vois, on est assis sur des bancs. Ou des chaises. Je me vois avec l’Ambassadeur surtout.
« Je suis née le 21 octobre 1924. Mon mari le 30 août 1924. On s’est mariés le 17 décembre 1949. Cette année ce sont nos noces de diamant. C’est une belle histoire ? Peut-être, moi je ne me plains pas. »

Ainsi s’achève le récit de Mme L. Elle reste l’un des souvenirs les plus touchants de ma carrière. Encore aujourd’hui, quand on me demande de parler de mon métier, c’est la première image qui me vient. Cette femme atteinte depuis peu de la maladie d’Alzheimer, dont le mari, amoureux comme au premier jour, vient lui rendre visite chaque après-midi à la maison de retraite, à l’heure du goûter. C’est elle qui a voulu lui faire la surprise pour leurs noces de diamant. Elle voulait se rappeler le lieu de leur première rencontre. Mme L. digressant beaucoup et se fatiguant rapidement, c’est un texte très court qui a nécessité plus de cinq heures d’entretien et qui tient sur deux petites colonnes sur une carte au format A4. Les jolies cartes ont été distribuées à la famille lors de ce bel événement. On m’a rapporté que mes mots avaient fort touché et qu’ils lui ressemblaient. J’ai répondu en souriant que ce sont les siens. Je n’ai été que sa plume.

Plume. Scribe. Nègre. Conseil en écriture. Scripteur. Rédactrice. Biographe. Écrivain public. Ou devrais-je dire écrivaine publique ? Quel que soit le vocable choisi par mes clients pour me qualifier, il me convient. J’écris ou je fais écrire. Ma vocation est là. Passionnée par les mots et après une première vie professionnelle de dix ans dans un secteur où mes missions étaient d’assister et aider les gens, lorsque j’ai envisagé une reconversion, je ne pouvais rêver mieux que devenir écrivain public. J’ai pris une grande inspiration, puis le chemin de l’université. Un an plus tard, j’étais titulaire de la Licence Professionnelle « conseil en écriture privée et professionnelle – écrivain public » de la Sorbonne-Nouvelle avec la mention très bien et je me mettais à mon compte.

« Ah bon ? Ça existe encore ce métier ! Tu n’en as vraiment pas la tête.
—  Oh, à quoi imagines-tu que je doive ressembler ? »
La situation m’amuse toujours. Souvent, on me répond par un sourire gêné. Les images d’Épinal ont la dent dure, même en 2014. L’écrivain public, on se le représente homme à la longue barbe, dans un décor médiéval ou un souk oriental, vissé sur son tabouret, devant sa minuscule table et maniant une longue plume qu’il trempe par intermittence dans son pot d’encre. J’exagère bien sûr mais on n’en est pas si loin. J’avoue que cette image surannée me plaît assez.
Puis vient la curiosité. « Mais de nos jours, tout le monde sait écrire. Tu sers à quoi au juste ? » Alors je me lance dans un long monologue passionné maintes fois répété.

C’est en Égypte et en Mésopotamie que naît l’écriture dans la seconde moitié du IVe millénaire avant J.C. Les Sumériens, premiers hommes dont on ait conservé des écrits, étaient sans doute loin de soupçonner que l’invention de leur nouvelle technique allait engager l’humanité dans une aventure extraordinaire. D’abord pratique complexe réservée aux scribes et prêtres pendant plusieurs milliers d’années, l’écriture s’est étendue dans la société avec l’apparition de l’alphabet. Depuis le projet de décret de 1792 de Condorcet sur l’organisation de l’instruction publique puis les lois scolaires de Jules Ferry de 1879 à 1882, les choses ont beaucoup évolué : en 1948, l’alphabétisation devient un droit en France et depuis 1959, l’obligation scolaire est prévue jusqu’à 16 ans. Une grande majorité de la population française est donc censée pouvoir effectuer en toute autonomie les formalités d’écriture dont elle a à s’affranchir au quotidien. Aujourd’hui, l’écrit est omniprésent, aussi bien dans le milieu professionnel que dans les loisirs, sans oublier la complexité des procédures administratives.
Pourtant, selon une étude de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI), 7 % de la population adulte âgée de 18 à 65 ans ayant été scolarisée en France est en situation d’illettrisme, soit 2 500 000 personnes en métropole, dont la moitié a plus de 45 ans et plus de la moitié exerce une activité professionnelle. 71 % de ces personnes parlaient uniquement le français à la maison à l’âge de cinq ans. Il faut donc faire attention aux idées reçues qui assimilent illettrisme et immigration. Rappelons que l’illettré est un adulte qui a été scolarisé mais n’a pas acquis une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture et du calcul, alors que l’adulte analphabète n’a jamais été scolarisé et doit tout apprendre.
Devant cette situation préoccupante, « aujourd’hui, il faut aider les gens » confie-t-on à l’Association nationale des assistants de service social (ANAS) car la nécessité de maîtriser l’écriture est impérative pour trouver et maintenir sa place dans cette société de l’écrit. L’assistant de service social vient en aide aux personnes les plus démunies pour améliorer leur situation sociale, économique, psychologique et culturelle. À mon sens, sans être assistant social, l’écrivain public a un rôle qui s’y apparente.

À mes débuts, je tenais deux permanences hebdomadaires gratuites d’écrivain public dans une Maison de la Justice et du Droit (MJD) de la capitale et un centre social et culturel. Dans ces structures, j’avais pour fonction de répondre à des demandes d’aides extrêmement variées. En centre social, ce pouvait être Mme F. qui allait inscrire ses jumelles à la crèche, ce monsieur qui me faisait remplir chaque mois les chèques pour payer ses factures, une personne handicapée sollicitant une aide pour adapter l’aménagement et l’accessibilité de son logement, ou encore Mme C. informant son employeur de sa reprise prochaine à la fin de son congé parental d’éducation.

Lorsque j’arrivais au centre, plusieurs personnes faisaient déjà la queue. Elles étaient toutes issues du quartier, essentiellement de populations fragiles : bénéficiaires des minima sociaux, familles monoparentales, personnes âgées, adolescents ou jeunes en difficulté, chômeurs. Elles avaient besoin que je rédige divers courriers ou complète des dossiers de demande de prestations, logement social, retraite ou surendettement. Je prenais mon rôle très au sérieux. J’aidais des gens noyés et impuissants devant la complexité des formulaires en tous genres. La personne arrivait devant moi et soumettait sa demande. Elle avait parfois des difficultés à la formuler. C’était le cas de Mme F. dont la famille était sur le point d’être expulsée de son domicile. Elle voulait demander au juge d’exécution un délai supplémentaire et se perdait dans les explications des difficultés financières de la famille. Dans ce cas de figure, c’est à moi de poser les questions nécessaires, de guider l’entretien et de reformuler régulièrement les choses pour m’assurer de notre bonne compréhension mutuelle avant de rédiger quoi que ce soit.

Le processus est bien plus complexe qu’il n’y paraît car pour pouvoir répondre à la multitude de demandes différentes, l’écrivain public doit non seulement posséder un solide savoir-faire technique – compétences à l’écrit, maîtrise de la langue, techniques de rhétorique-pragmatique et linguistique pour produire un écrit convaincant qui aura plus de chances d’être reçu favorablement – mais également être au fait des procédures administratives principales, avoir de bonnes notions de droit pour respecter le cadre légal. Il doit aussi inspirer rapidement confiance à son interlocuteur, l’encourager à exposer l’objet de sa venue sans gêne. S’adapter à chacun. Cette confiance peut être suscitée par des attitudes et des comportements positifs (regard bienveillant, sourire, ton avenant…). Les locuteurs sont souvent dans une détresse réelle. Ils sont seuls, dépendants de réseaux d’information purement oraux, animés le plus souvent par des personnes qui sont dans la même situation qu’eux et qui méconnaissent les réalités des procédures administratives. Il suffit souvent de quelques minutes pour comprendre que les gens ont un besoin d’assistance qui va au-delà du simple courrier. Bien entendu, la lettre est le motif principal de leur venue. Mais l’acte d’écriture coïncide avec une situation globale d’une gravité plus sérieuse, un acte social souvent vital pour le demandeur.

Ce propos est bien illustré par l’exemple de Mme R. qui vient timidement me demander une lettre pour résilier sa mutuelle. Le problème de cette femme est de fait plus profond : actuellement en congé parental, elle se retrouve seule avec ses cinq enfants en bas âge, suite au départ de son mari. Désireuse de dépenser le strict minimum, elle tente d’économiser sur tout ce qui lui paraît superflu. Je rédige bien entendu le courrier de résiliation qu’elle attend mais lui explique également que sa situation donne probablement droit à diverses aides. Je lui fournis les coordonnées d’une assistante sociale de quartier et lui assure qu’elle peut revenir me voir afin que nous complétions ensemble les formulaires nécessaires. Quelques mots pour redonner confiance et courage, et elle repart plus sereine, même si je n’ai pas résolu ses soucis.

Ainsi, au travers de ce type de transaction, je réalise ma médiation grâce aux deux media, l’écrit et la parole. Au sein d’une équipe pluridisciplinaire, je peux être l’initiatrice d’interventions sociales, individuelles ou collectives, en vue d’améliorer les conditions de vie des personnes et de leur famille. Ce rôle élargi de l’écrivain public tel que je le conçois peut s’inscrire utilement dans le cadre des vocations des centres sociaux. Souvent, ceux-ci ont pour objectif prioritaire de faire participer les habitants à l’amélioration de leurs conditions de vie, au développement de l’éducation et l’expression culturelle, au renforcement des solidarités, à la prévention et la réduction des exclusions. Ils répondent en priorité aux nécessités de la vie quotidienne. Du fait du rapport de confiance que j’ai tissé, je peux proposer des actions pertinentes à mettre en œuvre. Ainsi, par exemple, au centre social où j’ai officié, un atelier d’information spécifique a été organisé sur le thème du surendettement ; puis, devant l’intérêt manifesté par les adhérents, un autre visant à donner des ficelles pour mieux gérer et maîtriser son budget. Les thèmes de tels ateliers peuvent être suggérés par l’écrivain public à la structure dans laquelle il intervient. Cela demande une analyse des types d’écrits rédigés lors des permanences. Une fois la thématique ciblée, la structure sociale peut être certaine que la pertinence du thème proposé sera totalement adaptée à la population qui fréquente le centre.

Ces ateliers sont donc un bon tremplin pour ensuite l’inciter à s’investir davantage et mettre en œuvre des actions qui lui seront directement bénéfiques. La recherche d’autonomisation de son public est un sujet qui nous tient à cœur, mes collègues écrivains publics et moi. Le premier pas dans ce processus n’est pas toujours fait spontanément et il nécessite d’être accompagné. Souvent, les personnes rencontrées au cours des permanences croient en une certaine fatalité. Elles font partie des classes sociales « lésées », dont les diverses natures (accès aux biens et aux services, prestige, pouvoir…) sont partagées très inégalement. L’essentiel pour ces personnes est basé sur l’exigence financière et le travail. Ce déterminisme est bien souvent entretenu par des croyances vivaces au sein même du groupe – « il est trop tard pour apprendre », « c’est pas pour moi », « j’y comprendrai jamais rien » etc. –, croyances que l’on alimente, qu’on transmet et qu’on va donc avoir tendance à reproduire. Parallèlement, le sentiment d’exclusion de la société prend de l’ampleur. Ces personnes qui lisent ou écrivent avec peine, qui ont parfois des difficultés avec l’oralité, peuvent se sentir exclues de fait d’une certaine réalité sociale et culturelle, parce qu’elles manquent de pré-requis et d’autonomie. On tente d’inverser cette tendance en créant des interactions entre personnes de groupes sociaux différents, afin que les gens s’influencent les uns les autres, et que grâce à de nouveaux apprentissages ils transforment éventuellement les valeurs qui sous-tendent leurs vies.

Cette théorie trouve un écho pratique intéressant dans la mise en œuvre de mon métier. En rédigeant un courrier pour un usager, si je le juge opportun, j’impulse l’interaction en l’informant de l’existence d’un atelier spécifique. C’est ce que je fais avec M. S., la trentaine : il n’ose pas entrer, il n’ose pas s’asseoir, il regarde souvent ailleurs, puis se dandine dans son fauteuil. Il vient me voir avec une quinzaine de contraventions pour infraction au code de la route accumulées en un an et demi. Il souhaite faire amende honorable et demander un échéancier pour s’acquitter de ses dettes. Au cours de la conversation, j’apprends qu’il entreprend cette démarche à la demande de son épouse excédée qui menace de le quitter et de rentrer dans son pays chez ses parents s’il n’arrive pas à mettre de l’ordre dans ses finances. Ils vivent repliés sur eux-mêmes, ne fréquentent quasiment personne. Je rédige cinq courriers pour cinq préfectures différentes et l’informe de la tenue de l’atelier « gestion de budget ». S’il s’y rend, M. S. fera des rencontres. Peut-être que l’une des personnes rencontrées suit le cours d’alphabétisation et le poussera à s’y inscrire également. Dans la continuité, il s’intéressera peut-être davantage aux activités proposées par le centre, ou conseillera à sa femme d’y participer. Il y a un atelier cuisine très convivial où on échange des recettes.

Le processus peut sembler caricatural ou utopique. Certes, les problèmes de fond ne sont pas traités et résolus d’un coup de baguette magique ; en revanche, l’insertion de ces personnes dans le tissu social est réelle. Les intérêts personnels sont plus riches. Les personnes sont des êtres actifs, au sens sociologique du terme, qui modifient leurs valeurs et leurs normes en fonction de l’assimilation des nouveaux événements de leur vie. C’est peu et c’est déjà beaucoup. Dans ma pratique, il s’agit d’une simple suggestion qui pourra peut-être ouvrir vers de nouvelles possibilités. Plus tard, il est à gager que quelques unes de ces personnes, bien qu’encore confrontées à des difficultés financières et sociales, se mobiliseront avec d’autres pour agir dans leur environnement. Celles qui n’osaient pas exprimer leur avis, prendre des initiatives, qui m’avaient frappée par leur fatalisme, seront peut-être capables de dire leurs besoins et d’intervenir activement par le biais de nouveaux projets.

En Maison de Justice, cette prise en charge globale est plus restreinte. Une relation suivie avec les usagers est difficile à mettre en place. D’une part, du fait de la multiplicité des intervenants : les permanences y sont organisées par thème, sont indépendantes les unes des autres et ce ne sont pas forcément les mêmes personnes qui reviennent chaque semaine. D’autre part, les usagers qui fréquentent les MJD viennent surtout pour du conseil juridique. Il est plus rare qu’ils prennent un rendez-vous spécifiquement pour demander la rédaction d’un écrit. J’y ai complété beaucoup de dossiers de demande d’aide juridictionnelle pour ceux qui venaient de prendre conseil auprès d’un avocat ou un juriste et initiaient une procédure juridique. Souvent, ils viennent voir un spécialiste afin d’ajouter à leur courrier un ou deux articles de loi, ce que l’écrivain public n’est pas en mesure de faire. J’ai également eu à traiter de nombreuses requêtes à l’attention du Défenseur des Droits (ex-La Halde).

Globalement, j’ai été surprise de recevoir essentiellement des personnes qui sont en mesure de rédiger elles-mêmes leur courrier – certaines ont parfois déjà ébauché un brouillon. M. A., par exemple, sort d’un sachet une petite pochette en plastique contenant plusieurs jugements. Il prend un air très sérieux et me signale dans un très bon français qu’« il a fauté mais que c’est pour la bonne cause ». Il vient me dicter une lettre car, me glisse-t-il dans un sourire joufflu, il fait parfois quelques fautes d’inattention. Sa lettre s’adresse à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, suite à des infractions et récidives qu’il a commises en nourrissant des pigeons, et à la procédure qui en a découlé. M. A. ne veut qu’un brouillon car il souhaite réécrire le courrier de sa main par la suite. Finalement, la simple dictée n’est pas possible ; il me faut, comme pour tout travail d’écriture, reformuler certains passages, structurer et organiser les choses car dans sa passion il mélange les événements.

Ces exemples illustrent parfaitement le rôle de l’écrivain public tel que je l’imagine dans une dimension plus large que l’exercice scriptural. Tel que je le pratique au quotidien. Mes clients apprécient cette prise en charge plus complète. Mon objectif est de rendre un service matériel (courrier) en le valorisant grâce à une parole enrichie, un réconfort moral dont ils ont besoin. Mes tâches deviennent plurielles : j’oriente vers des lieux spécialisés, j’écoute aussi avec discrétion, pudeur et sans condescendance.
L’écoute et la parole sont essentielles pour relayer des informations rapidement. Mes missions deviennent un espace d’insertion et de citoyenneté. Ainsi définies, elles s’inscrivent dans la recommandation de Jean-Paul Delevoye, médiateur de la République : il est nécessaire d’accompagner davantage, au travers d’un « triptyque : écoute-réponse-conseil, […] afin de ne jamais laisser une question non résolue ou une démarche non aboutie ». Dans son rapport annuel 2009, il alarme sur la détresse et le besoin d’information constant exprimés par les administrés. Selon lui, face au sentiment d’isolement et de fragilité engendré par la complexité croissante des procédures administratives, il est urgent que soient développées les deux missions primordiales des organismes de proximité : écouter et orienter. En tout cas, je m’y emploie.

Aujourd’hui, je n’interviens plus dans de telles structures sociales. J’exerce mon activité exclusivement en libéral – par conséquent pour des services tarifés – et pour certains travaux de nature littéraire, je suis bénévole et offre mes compétences à une maison d’édition associative. L’une des raisons qui m’a poussée à arrêter de tenir des permanences sociales dans les organismes que j’ai décrits est la trop frustrante restriction du temps octroyé pour chaque rendez-vous. L’essentiel de ma clientèle actuelle n’est pas illettrée et me sollicite pour des travaux plus complexes, ou n’a tout simplement pas envie ou pas le temps d’écrire. Mais j’ai toujours quelques clients perdus dans les méandres administratifs. Imaginez M. D. arrivant au centre social, très anxieux. Il ne comprend pas grand-chose au dossier de liquidation de retraite qu’on lui demande de retourner et compte sur moi. À ma grande stupeur, il vide sur le bureau le contenu d’un grand sachet. Je me retrouve submergée de fiches de paie, justificatifs d’indemnités journalières de sécurité sociale, attestations ASSEDIC… couvrant plus de quarante ans de carrière. J’ai trente minutes pour traiter sa demande. D’autres patientent dans la salle d’attente. C’est à mon tour de paniquer. Devant son désarroi, je lui accorde une exception. Je prends sur mon temps personnel pour traiter sa demande.

Je reste persuadée que les services gratuits procurés par les organismes sociaux sont essentiels. Beaucoup de personnes ne peuvent se payer les prestations d’un écrivain public professionnel et n’ont d’autre choix que de recourir aux services de bénévoles. Ces derniers font ce qu’ils peuvent mais bien souvent, la demi-heure est à peine suffisante pour traiter une demande administrative simple. Dans le cas de M. D., qui n’est hélas pas une exception, il m’a fallu des heures de tri, de classement, d’énumération de documents manquants, avant de pouvoir commencer à compléter le formulaire administratif.

Suite à plusieurs épisodes analogues, j’ai arrêté les permanences et ne reçois à présent que sur rendez-vous, en évaluant au préalable le temps nécessaire pour le premier entretien. De fait, seuls ceux qui peuvent se permettre de payer le devis annoncé me rencontreront. C’est un choix personnel, mais je m’engage à placer la satisfaction de ma clientèle en tête de mes objectifs et à prendre le temps nécessaire pour y parvenir. Avant de rendre un document, je le fais relire – ou le lis – à mon client, m’assure que tout est compris. Je vérifie que la personne a le sentiment que c’est elle qui a écrit. La difficulté de rédiger en respectant le jargon administratif est parfois grande, surtout si l’interlocuteur maîtrise mal le français. Mais je mets un point d’honneur à ce que tous se reconnaissent parfaitement dans le document remis. Créative ou fonctionnelle, l’écriture pour un client justifie toujours que les moyens et compétences ad hoc soient mis en œuvre pour réaliser les travaux confiés.

Les deux exemples suivants pour la rédaction de CV et lettre de motivation sont parlants. Le premier, M. G., est démotivé par le fait qu’il n’a rien fait d’intéressant dans sa vie, des contrats dans la restauration rapide et des ménages de locaux. Au terme de l’heure d’entretien, après que je lui ai fait détailler toutes ses missions, il prend conscience de ses compétences. Il ne voyait qu’à travers la confection d’un sandwich. Il réfléchit désormais en termes de respect des délais, travail en équipe, résistance au stress, capacités d’adaptation. Il gère un stock, organise plusieurs tâches à la fois, tient une caisse, s’adapte en période de pointe à l’afflux massif de consommateurs etc. C’est tout cela que son CV et sa lettre de motivation mettent en avant.
Quant à M. S., il a déjà eu recours à mes services alors qu’il était étudiant en école d’ingénieur pour la correction de son mémoire. Il avait déjà de nombreuses années de carrière en tant que cadre dans la grande distribution lorsqu’il a repris ses études. Il vient aujourd’hui pour mettre à jour son CV et me demande juste une belle mise en page. Mais un courrier administratif, un CV ou une lettre de motivation ne se limitent pas à des formulations types trouvées sur internet. Rapidement, je montre à M. S. que selon le poste qu’il convoite, son CV ne mettra pas en exergue les mêmes informations. Telle expérience dans le domaine de l’informatique sera moins développée pour ce poste de spécialiste en Génie industriel, mais au contraire devra l’être s’il postule dans le secteur des Technologies de l’information. Il détaille alors ce qu’il a réalisé, appris, ce qu’il apporte, ce qui le motive ou non. L’occasion de faire un bilan personnel. Lorsqu’il revient plus tard, ce n’est pas un modèle de CV et de lettre de motivation qu’il récupère mais quatre de chaque pour quatre profils de postes différents.
Ainsi, avant d’écrire quoi que ce soit, je dois longuement parler avec mes clients. Je dois surtout les faire parler.

« La parole humaine contient potentiellement, depuis l’origine, la possibilité d’être au service de plus d’humanité, d’un lien social plus respectueux de l’autre et plus doux à vivre », déclare Philippe Breton dans son Éloge de la parole. La parole est considérée comme l’un des outils les plus utilisés et particulièrement par les professionnels de la relation d’aide. Elle est intentionnelle : « parler de » quelque chose implique de « parler à » quelqu’un et crée des réactions en retour.
Dans ma pratique, j’ai remarqué que c’est dès les premières minutes que mes interlocuteurs doivent se sentir en confiance. La qualité des regards et des paroles échangés lors de cette première fois va augurer d’une histoire relationnelle porteuse de promesses, de risques ou de difficultés. Pour moi, il s’agit – au travers du dialogue qui s’initie et qu’il faudra poursuivre – de faire naître, d’éveiller la parole de l’interlocuteur en toute confiance, en le respectant. Mme R. voudrait offrir à son mari pour la Saint-Valentin une lettre d’amour avec quelques passages coquins. C’est la première fois qu’elle me sollicite. Tout comme Mme J. qui vient me voir pour des témoignages qui seront utilisés par sa fille dans le cadre de sa procédure de divorce. Le partage de ces moments de vie est difficile, empreint de pudeur pour la première, de honte pour la seconde. Pourtant, il faut que je leur fasse dire dans le détail ce qu’elles souhaitent écrire. La mise en confiance est ici encore plus importante, elle prend plus de temps à installer lorsque l’intime est mis à nu. Je rappelle plusieurs fois à Mmes R. et J. mon strict respect du secret professionnel. Petit à petit, leurs paroles se délient pour se faire plus précises, le travail de reformulation et de rédaction peut commencer.

Ainsi, tout comme un instituteur ou un professeur à l’égard de ses élèves, l’écrivain public doit prendre le temps d’écouter, de s’adresser à son interlocuteur, d’être réellement présent avec et pour lui. Au niveau d’un groupe, cela signifie aussi instaurer des liens et introduire des règles pour apprendre à vivre ensemble. Favoriser la parole, l’expression, l’écoute, le respect, le partage, la solidarité. Les moments collectifs volontaires permettent de rompre l’isolement dans lequel certains adultes s’enlisent.

En tant qu’écrivain public, j’anime occasionnellement des ateliers d’écriture. Une partie de mon expérience en la matière s’est déroulée en maison de retraite et en centre d’hébergement d’urgence. À l’Armée du Salut, la porte reste toujours ouverte. Des résidents passant par-là viennent parfois prendre place à la table pour profiter du moment. C’est devenu un espace où se retrouver comme tout un chacun, pensant, raisonnant, discutant, écrivant, vivant dans la société, et non en dehors. Un temps où la vie sociale est possible. Le groupe devient dynamique et des liens se créent entre individus. À la découverte de la consigne d’écriture, la parole s’installe. Des haïkus ? Drôles de petits poèmes japonais, chacun se met à compter en riant le nombre de pieds sur ses doigts. Une liste à la façon de Georges Perec sur les endroits où on a dormi ? Des lieux incongrus se dévoilent, les taquineries fusent. Je conseille des lectures complémentaires. Tous participent. Il faut canaliser M. J. qui cite Camus sans arrêt et sans lien. Une ou deux fois, il choisira de quitter l’atelier en titubant pour revenir plus disponible la fois suivante. Le silence se fait, la parole se met au service de l’écriture. Plus tard, pendant le temps de lecture, on accueille le texte des autres. L’écoute tresse ses liens. M. C., le nouveau, se trouve des points communs avec M. D., vingt ans, grand, très fin, le visage émacié, un très bon slameur qui lève rarement les yeux de sa feuille et laisse les nôtres humides à la lecture du texte qu’il vient d’écrire sur sa mère. L’écoute et la parole veillent à la sécurité de chacun. Ainsi, chaque participant, soutenu par l’entourage favorable, peut s’engager dans la tâche « qui consiste à maintenir, à la fois séparées et reliées l’une à l’autre, réalité intérieure et réalité extérieure » (Donald Winnicott, Jeu et réalité, l’espace potentiel). On a, à ce point de la relation, beaucoup parlé et peu écrit, mais qu’importe.

Une idée court dans les milieux éducatifs qu’il existerait des écrivains de la langue – les « vrais » – et ceux de la parole – les « écrivants ». C’est sur cette idée que les ateliers d’écriture se fondent généralement pour donner la parole à des « écrivants », ceux qui en sont généralement privés : des ateliers où l’on vient pour s’exprimer, se libérer, se soulager, sans souci d’aucune forme littéraire ni même d’aucune fin puisque l’important est l’action en train de se faire comme l’indique le participe présent « écrivant », différencié de l’« écrivain », celui de la langue écrite. À l’Armée du Salut, le présent de l’action est tellement essentiel que souvent les participants quittent la salle en laissant leurs écrits sur la table et ne voient aucun intérêt à les conserver. Seul M. C., scénariste en reconversion pour devenir horticulteur, classe avec soin les textes qu’il vient d’écrire. Interrogés sur leur motivation, il en ressort qu’en définitive les résidents de ce centre d’hébergement voient en l’acte d’écriture un bloc-notes, un moyen de fixer provisoirement les idées pour les raconter lors de la lecture. On se permet d’écrire avec plein de fautes, comme on parle habituellement, personne ne jugera. C’est cela qui fait la différence.

En maison de retraite, les participants à mon Atelier des mots semblent avoir les mêmes motivations : profiter d’un moment convivial. La seule différence est que les résidents ne sont pour la plupart plus en capacité d’écrire eux-mêmes. Alors je note pour eux et reporte fidèlement leur parole dans le recueil qui regroupe tous nos échanges. Mme V., la mamie gourmande du groupe, vient « pour voir des gens et rire », répète-t-elle à l’envi. Elle qui n’a presque jamais quitté les environs de Drancy, elle écoute avec envie tous les récits de voyage de ses camarades, surtout ceux de sa voisine Mme S. qui a travaillé comme infirmière dans de nombreux pays d’Afrique. Et surtout pas ceux sur les montagnes car elle a le vertige. Mais elle est intarissable au sujet des tunes et drapeaux dont parlait sa mère, commerçante aux fameuses halles de Baltard à Paris. La solitude de Mme V. n’est malheureusement pas une exception. Plusieurs résidents se sont en outre portés volontaires pour me faire rédiger en parallèle un récit de vie. Toutes ces personnes sont mues par un besoin prégnant de parler. Selon une enquête menée en 2006 par le collectif « Combattre la solitude des personnes âgées », qui a recueilli le témoignage de 5 000 personnes isolées, c’est de l’absence d’un entourage actif qu’émane bien souvent le sentiment de solitude. 74 % des personnes âgées en souffrent et une personne âgée sur cinq n’a personne à qui parler. Le sentiment de solitude reste un fort indicateur du mal-être dans la société française de manière générale selon un sondage TNS Sofres. Un tiers de la population se dit touchée par la solitude.

La première raison qui explique le succès de fréquentation de mes ateliers est donc la rencontre, le partage. Mes résidents se sentent souvent exclus. Le terme d’exclusion sous-tend une compréhension spatiale du social en termes de dedans/dehors. L’exclu représente un ailleurs. Bien plus, il incarne une inexistence au sein du social. Si la pauvreté souligne un manque à avoir, l’exclusion révèle un déficit de l’être en soulignant une identité en creux. Les désignations telles que sans domicile fixe, sans-abri, sans emploi, plus récemment sans-papiers traduisent une faillite identitaire, accentuée par le mot « sans ». Cette éviction du domaine social et de l’humain se prolonge au final par une interdiction de la parole. L’exclu est un muet. Des porte-parole légitimés pour parler à sa place sont en général sa voix sociale. À travers la médiation de l’atelier d’écriture, le sujet a finalement la possibilité de se réapproprier sa parole.

Par ailleurs, le lien social est maintenu, voire créé, avec l’écrivain public et/ou les autres participants. Que ce soit en centre d’hébergement, de réinsertion sociale ou en maison de retraite, les résidents ont tendance à s’enfermer dans leur coquille. L’atelier d’écriture et le récit de vie donnent un but, un rendez-vous qui rythme l’emploi du temps autrement que pour les obligations de recherche d’emploi ou de traitements médicaux. L’écriture devient ici un prétexte au profit du lien social et de la prise de parole. Des autres participants, l’écrivant attend reconnaissance et amitié. Avec les règles d’écoute et d’échange entre les individus, l’atelier d’écriture est finalement une occasion qui n’est pas si commune aujourd’hui : celle d’échanges vrais où ils peuvent avoir une parole authentique et être dans une véritable posture d’écoute. Ainsi, que ce soit au cours d’une consultation individuelle ou en atelier d’écriture, que j’aie un seul ou plusieurs interlocuteurs en face de moi, il m’appartient en tant qu’écrivain public de créer cet espace de confiance où la parole circule et les regards et l’écoute se renouvellent, témoins d’une bonne compréhension.

Cette compréhension de l’autre à travers la parole est un des outils essentiels dans ma palette. Elle se réalise par l’écoute et la reformulation. Mon métier étant fondamentalement basé sur les relations avec autrui, il m’est indispensable de soigner ce qui est d’emblée visible : l’attitude et le vocal. L’empathie permet d’améliorer les attitudes, de me mettre à la place de quelqu’un sans toutefois éprouver les mêmes émotions. Cela génère parfois un trop-plein d’affectivité, et à l’inverse, si je garde trop mes distances, je ne comprends plus la personne. Lorsque Mme B., la résidente nonagénaire pour laquelle je recueille le récit de sa vie entière, commence à évoquer les gestes déplacés de son beau-père à son adolescence, dans mon application à essayer de la comprendre, je bascule presque de l’empathie à la sympathie et perds pied. Fort heureusement, je réussis à me canaliser et à contrôler mes émotions. Je mène le reste de l’entretien avec plus de distance, en m’employant à l’écouter de manière active. Je cherche à l’aider à s’exprimer, à trouver avec elle la précision de son propos. L’important pour moi est de comprendre son point de vue et de reformuler ce dernier sans tenter de le modifier. M’attacher à ce qu’elle souhaite raconter plutôt qu’imaginer la situation ou la visualiser m’aide à ne pas être submergée émotionnellement. À partir de ce moment-là, l’empathie devient pour moi non le simple fait de me mettre à la place de quelqu’un, mais l’action de m’ouvrir à cette personne, de l’écouter de manière impliquée et active, de m’intéresser réellement à son discours. Volontairement, j’enregistre les entretiens lors du recueil de parole. Cela me permet de rester disponible pour écouter la personne, vivre avec elle ce moment de partage. Et faire attention au langage de son corps.

En effet, les trois composantes de la communication interpersonnelle – les 3 V, visuel, vocal, verbal – sont essentielles. Elles m’ont toujours donné beaucoup d’informations sur les « témoignants », comme M. G. qui souhaite raconter à son petit-fils O. sa carrière à la RATP pour « lui montrer comment c’était dur de ce temps et comment il fallait travailler beaucoup ». M. G est devenu le plus jeune conducteur de métro de Paris en juin 1950. Il ne sort jamais de sa chambre sans son béret et son sac banane, me donne toujours rendez-vous au « bistrot » de la maison de retraite et tient à m’offrir mon cappuccino du matin. L’essentiel du temps de recueil de sa parole concerne sa carrière. Il est avare de confidences concernant ses proches malgré mes tentatives pour aborder ces sujets. Quasiment pas un mot sur sa femme et sa fille. Quelques minutes seulement sur son enfance, mais une grande émotion se dévoile lorsqu’il se raconte enfant. C’est seulement en fin de parcours, au bout de dix séances, qu’il me dit quelques mots sur le destinataire de son livre. Lui habituellement très sérieux, son visage s’éclaire, il sourit, rit franchement et se confie finalement bien plus que prévu. Je ne l’interromps pas, laisse le dictaphone recueillir sa parole. Je prends des notes sur ses gestes, l’intensité de son regard, ses sourires. Compte tenu des émotions manifestées au cours de ce dernier rendez-vous, je reprends son récit le soir même et le réécris presque totalement en donnant la part belle à ces deux moments où il a librement exprimé ses sentiments, son enfance et l’arrivée de son petit-fils dans sa vie. Je suis émue lorsqu’il lit le texte final et qu’il dit : « c’est vraiment moi quand j’étais petit et c’est vraiment O. quand il était petit lui aussi. Il saura ainsi que le message de la RATP c’est vraiment sincère ».

Les émotions qui surgissent lors du recueil de parole, les réactions, les tics de langage ou tous les petits gestes et mimiques ne peuvent être dissociés de la voix et des mots pour dessiner (écrire) un récit qui soit fidèle à l’auteur, tant dans la véracité des faits racontés que dans la retranscription de la personnalité de ce dernier. Ils contribuent à donner au récit les dimensions de sincérité, authenticité et vérité chères au genre de l’(auto)biographie. À la lecture du récit, les destinataires doivent en effet retrouver leur papy, mamie, père ou mère, tels qu’ils les connaissent. Ou plus exactement comme de « très proches inconnus ». Bien souvent, un fils ou une petite-fille lisant l’histoire de sa mère ou de son grand-père me dira « c’est fou, en fait on ne connaît rien du passé des gens qui nous sont le plus familiers ». Certains avanceront que je les connais dorénavant mieux que les propres membres de leur famille. N’exagérons rien tout de même, leur dis-je amusée. Mais il est vrai que j’apprécie la complicité qui se noue au fil du temps avec le témoignant, les émotions et secrets partagés, les recherches effectuées de concert. Je deviens un guide dans son passé, je l’aide à combler les trous de mémoire.

Les histoires de vie sont devenues ma spécialité. Elles ne concernent pas forcément une vie entière. J’ai réalisé des livres de tous genres : le recueil des recettes d’une mamie qui voulait les transmettre à ses petites-filles, une jeune presque maman que je rencontrais chaque mois pour raconter sa première grossesse, des reportages romancés de mariage, des récits de voyage, des albums photos améliorés, tout en anecdotes, retraçant une enfance, une adolescence. Ce sont des témoignages individuels ou collectifs, des travaux plus ou moins longs, selon l’ampleur des projets, exigeant de ma part un temps de conception et de rédaction important car une heure d’entretien engendre trois, quatre, voire cinq heures de transcription et d’écriture. Sans compter la difficulté de construire une histoire vraie qui se lise comme un roman. Au rendez-vous suivant, on parle de ce que j’ai écrit, de ce qui va, de ce qui plaît moins, de ce qui remonte soudainement à la surface qu’il faudra que j’intègre, des petits secrets qui finalement doivent le rester et qu’il faut ôter. Avant de reprendre le récit où on en était restés.

Le point commun entre chacun des récits de vie que je réalise est le plaisir et l’émotion que j’ai à présenter le livre, broché comme un vrai, cet objet final qui prend tout son sens une fois entre les mains du témoignant.

Dans l’exercice de mon métier comme dans ma vie personnelle, le livre a une valeur très particulière à mes yeux. Grande lectrice, j’en fais la collection et en détiens plusieurs centaines, de tous les genres. Je suis moi-même écrivaine à mes heures perdues et ne désespère pas de publier un jour mon propre roman. Pour l’heure, outre l’écriture fonctionnelle et administrative comme nous l’avons vu, je mets aussi au service d’autrui mes compétences de conseil en écriture littéraire.

Certains sont des clients, comme Mme R. qui a écrit son premier roman et m’en confie la correction. Ma mission se limite à débusquer les fautes d’orthographe, aller à l’affût des espaces mal typographiées, remplacer les petits tirets ouvrant des dialogues par des tirets cadratins, conformément aux règles de typographie en vigueur. Je modifie les Mr qui signifient Mister par les M. de Monsieur, je lui apprends que 8 h 05 s’écrit de cette façon avec des espaces insécables avant et après le h, que heures sera en toutes lettres s’il est 8 heures, ou huit heures s’il s’agit d’une durée. Un travail solitaire de fourmi, chronophage et ingrat autant que passionnant. Parfois, je note un passage alambiqué, une phrase bancale, même si ce n’est pas inclus dans le contrat. Elle les retravaillera si elle le souhaite. C’est elle l’auteur.

M. S., dont j’ai évoqué plus tôt le CV, a choisi la formule de correction-réécriture pour ses rapports de stage et son mémoire. Il me laisse faire pour les corrections typographiques, de grammaire, d’orthographe, conjugaison et autres. Par contre, pour les passages abscons ou qui me semblent insuffisamment développés, les incohérences, nous en parlons, je demande les détails, me documente sur le sujet pour bien comprendre les principes du supply chain management, je propose ma version réécrite, on en rediscute, je retravaille avant validation de la formulation définitive.

Enfin, il y a ceux auxquels j’offre mes compétences. Des écrivains en devenir pour la plupart. Comme M. G., un ami qui a entrepris d’écrire son premier recueil de nouvelles. Je l’accompagne tout du long, depuis la genèse. Chaque nouvelle fait l’objet de plusieurs échanges. Encore ici, je suis un mentor, je n’écris pas à sa place. Je propose, donne mon sentiment de lectrice et mes recommandations de conseil en écriture littéraire. À mon avis, mais cela n’engage que moi, le personnage n’est pas suffisamment croqué. J’ai mal saisi les motivations de tel autre. L’action me semble aller trop vite. J’aurais voulu sentir les odeurs, entendre les bruits, être dans l’action et non spectateur passif. Cette histoire m’a tiré les larmes des yeux. Je suggère une construction différente qui accentuerait peut-être l’impact de la chute, ou l’inversion de deux passages pour ménager le suspense. Blocage, page blanche ? On en parle, je propose d’autres façons de procéder pour y remédier. M. G. retourne alors à son travail de réécriture puis m’en soumet le résultat. Certaines de mes suggestions sont suivies, d’autres engendrent de nouvelles idées, quelques-unes restent en l’état, l’auteur ne les ayant pas prises en compte. Petit à petit, le recueil prend forme. Quelques mois plus tard, après que j’ai achevé la correction, la mise en page et confectionné la maquette du livre, le recueil est publié, diffusé à son lectorat pour prendre un nouvel envol.

Les auteurs comme M. G, je les rencontre sur mon temps de loisirs, notamment dans le cadre d’Elenya Éditions, la maison d’édition associative que j’ai créée avec trois amis, avec l’ambition de publier des auteurs qui ne s’y retrouvent pas dans l’univers éditorial actuel. La maison est spécialisée dans les textes de formats courts (nouvelle, roman bref, conte etc.) et les littératures de l’imaginaire. À Elenya j’offre mes compétences de correction, mise en page, de coach, je rédige communiqués de presse, textes du site, j’anime des ateliers d’écriture etc. Pour chacun des auteurs choisis par la maison d’édition, j’aide à améliorer les textes. Toute l’offre de travaux d’écriture proposée à mes clients, en somme, mais au service de ma passion.

Ainsi est bouclée la boucle du tandem « oralité et écrit » tel que je l’envisage dans mon métier. Si l’écrit reste la finalité dans l’exercice de mes missions, que j’en sois la rédactrice ou non, la parole est d’une importance primordiale. À chaque étape de la mise en place de l’écriture, il y a l’outil « parole ». Cette parole perdure au-delà du rendez-vous car ensemble ou avec d’autres, on reparlera encore du recueil de textes du groupe, du récit de vie de Bon-Papa ou du courrier qui a permis d’être entendu.
La parole de mes interlocuteurs me permet de recueillir les informations qui me servent à la rédaction du document final, du livre qui raconte une vie ou du CV qui aboutit à un emploi.

L’oral est aussi une première étape qui permet aux personnes en difficulté avec l’écrit de créer un rapport différent avec la langue. Même si l’écriture nécessite des compétences plurielles qui ne sont pas toutes acquises par tous, un atelier d’écriture peut être un déclencheur de leur transformation et de leur volonté de pratiquer une activité culturelle qui a priori ne semble pas accessible. La motivation va évoluer au fur et à mesure (changement des représentations sur l’écriture, sur les capacités à écrire, sur soi-même…). À sa façon, celui qui est actuellement considéré par la société comme illettré va finir par s’approprier l’écrit. L’accès à l’écriture est un lien de transition vers un autre monde.
Pour d’autres enfin, à travers une formation à la rédaction d’emails efficaces ou à l’occasion d’un coaching individualisé pour finaliser un manuscrit, ma parole est conseil pour améliorer des écrits.

À mon sens, l’importance de mon travail d’écrivain public est là : dans la conjonction entre oralité et écriture. Les tranches de vie récoltées au moyen d’un dictaphone, les textes d’atelier d’écriture regroupés en recueil, les courriers divers ou le premier roman achevé marquent une démarche concrète. Les écrits sont conservés, transmis, analysés dans leur forme écrite. C’est là que l’oralité et l’écriture se rencontrent. Parole et écrit se renforcent l’une l’autre. L’oral sert à (s’)ajuster, se mettre d’accord, réagir, alors que l’écrit rend visible le processus de parole, le formalise. En tant que support, il fixe et transmet ; sur le plan du langage il synthétise et structure. L’écriture permet ainsi de « communiquer » sur ce qui est entendu, vu, observé et ressenti. L’écrit finalise la relation.

J’ai à cœur de valoriser cette parole « améliorée » comme un préambule à la (ré)appropriation de l’écriture. Elle ne se limite plus à un simple outil mais acquiert une véritable valeur ajoutée dans la relation de médiation que je pratique. C’est ce qu’explique Éliane Ocana dans « Voyage au cœur des Médiations », article paru dans Les Cahiers de l’EFPP (École de Formation Psycho Pédagogique).
« La médiation au sens anthropologique du terme, avant d’être un mode de régulation de conflits, est le lien, l’articulation entre le SINGULIER, le COLLECTIF, et l’UNIVERSALITE. Selon Bernard Lamizet dans La Médiation culturelle, "c’est la médiation qui, par sa dimension sociale et culturelle nous fonde en tant que sujets sociaux et, par conséquent, met en œuvre les dynamiques constitutives de la sociabilité : la médiation fonde la dimension à la fois singulière et collective de notre appartenance et, au-delà, de notre citoyenneté." »

Mon bureau, mes permanences, ateliers, formations en entreprise, mes actions de coaching ou de bénévolat deviennent ainsi un espace de transmission, de construction, des lieux d’action qui sollicitent les énergies et l’engagement, procurent plaisir et contiennent leur part de supplément d’âme. Comme la boîte de chocolats que la malicieuse Mme J. oublie systématiquement sur mon bureau chaque fois qu’elle vient me voir.