Je suis vieux

Avec beaucoup d’humour et d’autodérision, un jeune retraité raconte les deux premiers « repas des aînés » auquel ses voisins l’ont invité avec insistance. Mais être « vieux » ou « jeune », avoir des goûts de jeune ou de vieux a-t-il quelque chose à voir avec l’âge ? Avoir cessé son activité professionnelle oblige-t-il à apprécier les soirées « loto » organisées par la club des anciens ?


Oui, vieux. Oh certes ! Je savais que cela allait arriver un jour. J’avais même éprouvé, avec une surprise consternée, les premiers symptômes de l’horrible chose. Les femmes, par exemple, qui, nous croisant mon fils et moi, ne regardaient que lui. Ce gosse malappris, ensuite, qui eut l’infâme impolitesse de me proposer sa place assise dans un bus. Ma coiffeuse, encore, qui me répond « je ferai mon possible ! » lorsque je lui suggère, en début de séance, de me rafistoler de son mieux.
Signes annonciateurs. Et puis, il y a quelques jours, LE signe, LA preuve, irréfutable, dramatique, définitive. La jeunesse du petit village que j’habite m’invite à la « Rencontre des aînés de fin d’année ». Avec apéritif, repas puis, comble de l’horreur, chants d’enfants et arrivée de saint Nicolas. Moi, Martial, sain de corps, certes retraité, mais vert comme un chêne, moi, me considérer comme un vieux, un rabougri, un de ces types qui devrait s’émouvoir face aux piaillées d’enfants mal élevés. J’ai naturellement froissé ce papillon et je l’ai jeté au feu.

Ils sont têtus ces enfoirés de jeunes. Une voix flûtée au téléphone, un peu comme une hôtesse de l’air, Audrey Rime elle s’appelle, « Monsieur Gottraux, vous venez, n’est-ce pas, à la rencontre des aînés, j’aimerais faire votre connaissance… » Je lui réponds que je suis trop jeune pour être vieux, que je marche deux heures par jour, que… Mais rien n’y fait. Elle insiste, elle se fait enjôleuse, en plus, derrière moi, mon épouse, traîtresse, pouffe de rire. Bref, je suis objet d’ignobles pressions, je cède.
Et la date fatidique se rapproche. J’y songe avec effroi. J’envisage de demander l’asile politique en France, du côté de Toulouse, je songe à écrire à un maire de ma connaissance qui saura me cacher dans son moulin. Stratégies du désespoir. A la maison, tout le monde m’appelle le vieux, le cacochyme, on me fait sentir que ma demeure est désormais un home pour personnes âgées, on rit, on plaisante, bref, je suis stigmatisé, oui, stigmatisé et exclu de moi-même.

Bon. Je suis bien obligé d’y aller. Je me présente à la salle communale. Une donzelle m’accueille d’un sourire style magazine TV : Audrey. Il y a là une ribambelle de jouvencelles sexy et de jouvenceaux aguerris. Un bouquet, un paquet de fraîcheur. Et, plus loin, agglutinés, un verre à la main, crachotants pour certains, courbés pour d’autres, les vieilles et les vieux. Je sais que je dois choisir mon camp. Enfin… il est choisi pour moi. Déjà des vieux s’approchent, me saluent, demandent des nouvelles de mes chiens et de ma santé. Mes chiens, passe encore, mais ma santé ! Qu’est-ce que cela peut bien leur faire, ma santé, d’abord ? Eux, cela ne semble pas les gêner. Il y en a un, ventre gigantesque, qui se plaint du fait que sa tension peut monter jusqu’à 240. Une petite dont la conjonctivite allume des larmes qui lui coulent sur les joues et qu’elle éponge ponctuellement avec un mouchoir. Une autre qui me parle d’un Dominique qui lui a donné bien des soucis, comme si je pouvais savoir qui est Dominique, d’abord. Un Alzheimer qui m’appelle Guy, non mais… et bien d’autres. Il faut s’asseoir.

Je m’installe au hasard et je fais connaissance avec les vieux. Les autres vieux, donc, car ils me communiquent qu’ils m’acceptent, les bougres, que je fais partie de leur clan, que cela se voit que ma date de péremption est dépassée depuis longtemps, confrérie de déchets, je me dis, je suis un déchet, je bois un coup. À ma droite, un vieux tout rouge, cramoisi, sculpté dans une courge, on dirait. Il me parle de sa scolarité, il y a 60 ans, les tortures infligées par les enseignants, là, je compatis, j’ai vécu les mêmes, le supplice de la bûche sur laquelle s’agenouiller, celui des dictionnaires à supporter, bras tendus, et autres joyeusetés pédagogiques. Solidarités des vieux. Nous sommes les harkis du système scolaire helvétique ! Santé ! En face de moi une petite vieille à tête de moineau, frêle, et dont quelques mots lui sortent du bec, timide elle est, des mots feutrés, courts, rapides. J’apprends avec effarement que cette dame qui doit peser au plus 50 kilos et dont le ventre est visiblement plat (je l’ai vu car elle s’est levée pour aller aux toilettes) a eu 13 enfants ! Je n’en crois pas mes yeux. Là, je dois dire, une forme de respect effleure ma conscience. Sur sa droite, une dame qui ressemble vaguement à la reine Élisabeth II, en moins gourde, un sourire gouailleur sur les lèvres, elle raconte ses exploits, elle vide son sac, pêle-mêle, tout y passe dans le désordre, enfants, cuisine, amour, religion, sport, chiens, chats, sa vie présentée comme un millefeuille dont il faut mordre toutes les couches à la fois.

À ma gauche, une femme en forme d’amphore, non, d’outre, énorme, adipeuse, presque gluante, transpirante, avec un rire grêle qui secoue ses boudins de graisse, sous le menton. Je comprends vite l’origine de sa corporalité. Elle boit comme un trou, c’est impressionnant, elle remplit son verre et le vide d’un coup, puis elle pousse comme un soupir, un râle, en fait, et elle se sert à nouveau. En deux heures, elle aura éclusé quasiment deux litres de pinard à elle toute seule. Et en plus elle s’absente toutes les 10 minutes pour fumer sa clope. J’apprends qu’elle a 65 ans. Elle en paraît 10 à 15 de plus.

Bon, nous mangeons : jambon, saucisson, lard, gratin et haricots, le menu diététique, vraiment, ils auraient voulu nous tuer, ces jeunes, ils n’auraient pas fait autrement. Des jeunes dont la gentillesse est révoltante.
Passe ensuite le curé, tête blanche penchée, c’est étonnant ces ecclésiastiques, on dirait qu’ils ont tous des problèmes avec leurs cervicales !
Il arrive à ma hauteur et me demande mon nom. Je le lui donne sans exiger de reçu ce qui me vaut un regard inquisiteur et charbonneux. « Gottraux, Gottraux, moi j’ai connu des DE Gottrau, il me dit. » Je lui réponds que ma famille a perdu sa particule suite à de sombres histoires que je lui raconterais volontiers. « Peut-être », il me répond. Puis il s’exclame face à Élisabeth II et fait mine de vouloir lui faire la bise. Son geste à peine esquissé, il se relève, minaude, et affirme qu’il n’embrassera pas Elisabeth car cela ferait des jalouses ! Hypocrite homme noir ! Je ne me retiens pas et lui rappelle les paroles de la chanson de Brassens : « Embrasse-les toutes, Dieu reconnaîtra la sienne. » Le saint homme me répond qu’il est un peu dur d’oreille et qu’il a bien compris que je parlais d’embrasser, mais pas le reste… Hypocrite, je vous dis…

Mon sentiment de solitude grandit brusquement, m’envahit, m’affole : un essaim d’enfants hurleurs est entré dans la salle, sous les yeux attendris de leurs parents ; ils courent, crient, se chamaillent, se précipitent sur les biscuits, mandarines et en cinq minutes leurs doigts sont poisseux de sirop renversé. Paraît, selon Audrey, que les enfants adorent les personnes âgées. Tu parles ! Il n’y a que les porteurs d’appareils acoustiques qui peuvent au moins les débrancher. Là, je ne peux plus. Et d’autant plus que le rire hystérique et strident de ma voisine alcoolique se mêle aux hurlements des enfants. Et ce fameux saint Nicolas qui n’arrive pas.
Non, je n’en peux plus. J’explique que mes chiens sont enfermés et que, si je ne les sors pas, ils risquent de faire leurs besoins dans mon appartement. Expression horrifiée sur certains visages : une merde sur le tapis, non mais, mais oui, il vous faut seulement rentrer, monsieur Gottraux.
Je salue tout le monde et, à la surprise générale, je dépose un chaste baiser sur la joue d’Élisabeth II. Encore une que le curé n’aura pas.
Qu’il est bon, rentré chez soi, de respirer le silence et d’écrire.

Un an plus tard

J’y suis retourné. Sous les quolibets de ma cruelle épouse. Le Noël des vieux du village. Mais pourquoi ? J’suis pas maso, d’habitude. Enfin… pas trop ! Ma femme, elle dit que c’est parce que j’ai hâte de retrouver mon ami le curé. Elle jubile ! Elle persifle sur ma prétendue vocation chrétienne ! Moi ! Le mécréant le plus fanatique du village ! Alors pourquoi ? C’est que dans les petits villages, on subit une forme de chantage. J’entends déjà ce qu’ils diraient les gens, les vieux, les jeunes, parce qu’on se parle, dans la cuisine, entre générations : « Il est pas venu ? C’est vrai qu’il est bizarre, ce type ! » Ou encore : « Il est pas venu ? Pas étonnant, c’est un intellectuel ! » Bref ! Si je ne veux pas être stigmatisé, être le Rom de service, quoi, il faut le faire. Alors j’y suis allé. Et ma femme m’a encouragé de la main, ce vieux signe des femmes de marins, lorsqu’ils quittent le rivage sur leurs rafiots. Rassurant…
C’est comme une gifle dans les yeux. Il n’y a que des vieux. Des plus ou moins vieux, mais que des vieux. Pas de frais jouvenceaux et d’accortes bimbos, comme la dernière fois. Normal : ce n’est pas la société de jeunesse mais le chœur mixte qui organise la rencontre. Un chœur composé de quinquagénaires, minimum. Sauf une. J’y reviendrai. Que des vieux ! Faudra faire avec.

Le hall de la salle des fêtes est bruissant de voix plus ou moins cassées. Il faut se présenter. Et là, je découvre la réalité. Je suis un inconnu. Je ne suis personne. Je n’existe pas.
– Ah… je vous reconnais ! Vous êtes l’homme à la voiture rouge !
– Ah oui, bien sûr ! L’homme aux chiens !
– Bien sûr ! C’est vous qui habitez dans le trou !
– Ah ! Vous savez que là où vous êtes, c’est un coin à épidémies ?
– Oh je me souviens bien de vous ! Élisabeth II ! Elle me dévore des yeux… Je réalise que j’existe surtout par ma voiture, mes chiens le fait que ma maison est située dans un trou et que je véhicule des miasmes. Peu encourageant. D’autant plus que ceux-là mêmes qui ignorent mon nom exigent que je reconnaisse le leur :
– Simone Nicolet !
– Ah oui, bonjour Simone…
– Alice Fasel !
– Ah oui, bonjour Alice... Mais qui sont donc ces personnes ? Je réalise, brusquement, qu’au fond, mon Alzheimer est aussi avancé que le leur. Désespoir : tout le monde semble ne pas avoir oublié son propre nom, mais effacé les noms des autres. Décourageant. Je me laisse servir un verre de vin blanc et mâchouille un bretzel qui se coince entre mes dents… Décourageant, j’vous dis… Je la reconnais. Je sais pas son nom, bien sûr, mais je la reconnais. Je la croise de temps à autre à la boulangerie, souvent habillée d’un training grisâtre qui emballe sa forte corpulence. Elle a de fins cheveux blancs qui filent en arrière, comme ceux d’un savant fou. Sa tête fait penser à une Indienne burinée, du Pérou ou de Bolivie, j’hésite. Mais il y autre chose : Un nez d’aigle, impérieux, conquérant. Le visage d’un vieux guerrier, non… autre chose, je cherche, en la regardant à la dérobée. Et puis je trouve : Pablo Neruda ! Oui, elle ressemble à Pablo Neruda, sur le tard. C’est ainsi que je l’appellerai. Pablo Neruda. Pablo pour les intimes. J’ai comme une petite victoire en tête ! Après tout. Moi aussi je sais nommer les gens.

Deux joueurs d’accordéon mettent de l’ambiance. Un vieux et un jeune. Ils jouent sur d’anciens modèles d’accordéons, très sonores, de véritables pièces de musée. C’est comme un tableau de Hodler en 3 dimensions. Le jeune est borgne et en plus il louche. Il a le teint rose du vacher. Mais il joue bien. Je l’imagine, dans son étable, s’entraîner, le soir. Au fond, il est émouvant, ce type.
L’apéritif se prolonge et, ayant salué tout le monde, je m’éloigne de la foule, dans l’objectif d’extirper discrètement un squelette de bretzel de mes dents. Évasion ratée ! Car il est là. Tête penchée. Biscornu comme un vieux prunier. Noir. Le visage sec, presque momifié. Le curé ! Le curé me barre la route et m’oblige à tolérer l’infâme bretzel. Pire ! Il me tend la main d’un geste impérieux, rapide, pas le choix, je sors ma main, Dieu du ciel, c’est pas une main qu’il a, ce type, mais une tenaille !
– Bonjour, il me dit, je crois que nous nous sommes rencontrés, non ?
C’est qu’il n’a pas de mémoire, le curé. Bien sûr que nous nous sommes rencontrés ! La dernière fois, c’était à la fête nationale du premier août. Il s’était assis d’autorité devant moi, même que j’avais dû lui payer un verre, sous le regard ironique et narquois de Cruella, mon épouse. Une lâche qui, quelques minutes plus tard, et sous le prétexte de vouloir sortir pour fumer une clope, m’avait abandonné, seul avec l’homme noir, contraint de donner mon avis sur le mystère de la transubstantation. Elle qui a cessé de fumer depuis plus de 15 ans. Une lâche, je vous dis…
– Nous avons discuté lors de la dernière fête du ler août, je lui dis.
– Ah oui, bien sûr, je me souviens, vous êtes monsieur… ? J’ai un soupir à rebours, un de ceux qui ne se voient pas. Je me présente.
– Ah oui, bien sûr ! Il répète mon nom à plusieurs reprises de sa voix émiettée.
Plus tard, alors qu’il effectue ses catholiques mondanités auprès de ses vieux paroissiens, je l’entends dire à plusieurs reprises :
– Ah, et puis vous savez, j’ai déjà rencontré monsieur Gottraux ! À la fête du 1er août, figurez-vous !
Du coup je suis un peu comme la vedette. Mais pourquoi ? Pourquoi ? J’ai envie d’appeler Lady Gaga au secours. Je m’éloigne le plus possible de l’homme noir. Et je finis par m’asseoir à côté de Pablo Neruda.
– Vous aimez le loto ?, elle me demande. Je vous ai jamais vu au loto ! Bon. Je tente de lui expliquer, avec patience, que le loto c’est un travail dont on ne sait pas s’il sera payé ou non. Très peu pour moi. Elle ne comprend pas.
– Alors on se reverra au loto ? elle me dit.
Tiens ! Un type de 40 ans, bedaine de futur syndic, sourire inoxydable, il nous salue et nous invite à passer à table.
Bon.
C’est un moment stratégique. Avec qui se placer ? J’évalue la situation. J’hésite. Je me perds en d’improbables combinaisons. C’est cela qui me perd.
– Mais venez donc ici ! m’ordonne une voix grinçante de limaille de fer.
Pablo ! Je suis obligé de prendre place à côté de Pablo. Et je ne choisis rien : en face, sur la gauche, Marguerite me fixe de ses yeux de marrons chauds. À côté de moi, une dame s’assied, se présente, elle a la peau incroyablement fine, sans lifting, un cas… Il ose. Oui, il ose. Le curé prend place en face de moi. Exactement en face. Comme si c’était SA place.
– Eh bien, je pense que nous allons passer un bon moment, il dit.
Et Lady Gaga qui n’est pas encore arrivée…

On nous sert à boire. Du vin rouge. Et tout à coup, le curé se lève, parle.
Je comprends que c’est une prière. Il s’agit d’attirer la bénédiction de notre Seigneur sur la plasmatique tranche de jambon que l’on nous servira tout à l’heure. Et sur les choux. Au secours ! Un peu affolé, je regarde autour de moi. Cela me rassure. Certes ! Certain-e-s joignent les mains. Pablo par exemple. Elle se bétonne les mains l’une dans l’autre. D’autres ont des attitudes plus furtives. J’en repère un qui, simplement, pose l’un de ses doigts sur l’autre. La prière homéopathique, en quelque sorte. Mais j’estime qu’un cinquième de l’assemblée ne participe pas à la prière. Soulagement. J’en profite pour me gratter le nez. Sans ostentation.
La nourriture est froide, glauque, bénie, quoi… Alors on parle. Tout y passe : l’éducation des enfants, le temps, la beauté des vaches, les maladies, rares ou pas, l’éducation des chiens, Dieu, sa bonté, son amour, avec quelques perles, blanches et noires.

Blanche :
Le curé nous parlant de l’amour de Dieu suggère que l’amour sans paroles, c’est mieux qu’en en parlant. Il me demande mon avis. Sacripant ! Je me risque à dire qu’effectivement, il est possible d’exprimer de l’affection sans parler. Un peu plus loin, une dame se tourne alors violemment vers son mari, un petit chauve à la tête de pharmacien. « Eh bien en tout cas lui, pour l’affection, on peut pas compter dessus ! elle dit. Il parle tout le temps ! »

Noire :
La discussion porte sur l’insécurité. Comme je suis professeur, on me demande mon avis. J’explique alors que l’endroit le plus sûr, la nuit, c’est la forêt. Aucun risque de se faire agresser en pleine nuit, au fond d’une forêt.
– Vous avez raison, Monsieur, dit alors ma voisine au visage lisse. Moi, quand je fuyais mon mari, j’allais me réfugier dans la forêt, toute la nuit. Silence autour de la table.

Heureusement, il y a le chœur mixte. Il est dirigé par une grande perche, ce type me fascine, c’est le sosie parfait de Boris Vian. En mieux, même. Le chœur interprète diverses chansons, religieuses, folkloriques, c’est assez réussi, on voit qu’ils ont bien travaillé, leur plaisir de chanter fait plaisir aux oreilles. Sauf que le curé chante, en face de moi, cela fausse tout, c’est comme s’il y avait une mouche dans la soupe.
Il est arrivé en chaise roulante. Sa tête me dit quelque chose. Mais il n’est plus ce qu’il me dit. Je réalise qu’il a maigri. Il est blanc. Cartonneux. Il fait le tour des tables, véhiculé par son fils, serre des mains. Mon tour arrive.
– Salut ! il me dit. Comment vas-tu ? Il me connaît. Je l’assure du fait que je vais très bien. Je n’ose pas dire « Et toi ? ». De toute manière, il continue sa tournée. Je me penche vers ma voisine. La lisse.
– C’est qui ? je demande.
– Ah lui, ben c’est Yerly, évidemment. Mais il a beaucoup maigri. Il a le cancer, vous savez ! Le cancer du poumon. Mais il paraît qu’il souffre pas trop. Faut dire qu’il est généralisé, son cancer, maintenant. Il n’en a plus pour longtemps… Ce sera sans doute le dernier Noël de Yerly.
Je m’en souviens, maintenant. Un fumeur de cigare. Il parle beaucoup. Fort. Comme s’il se dépêchait. Mais il ne parlera pas tout le temps du repas. Après une heure il ne tient plus le coup. Il s’en va, poussé par son fils. Baisse du niveau sonore dans la salle…

Café. Pousse-café. Faut dire qu’il en a besoin, le café. Le vieux pharmacien sans affection danse avec sa femme. Ils sont doués ces deux-là. Pablo a la tête qui tombe. Ma voisine me parle de son mari. Le nouveau. Elle m’invite même à faire sa connaissance. Je constate que les conversations sont moins animées. L’âge et le vin. Je me dis que le mieux est de partir, discrètement. Tu parles ! Il faut que j’embrasse toutes les dames de la table. Et puis je dois promettre que je reviendrai. Le curé retient ma main, plus longuement qu’il ne sied.
– Martial, tu peux m’appeler Philippe et on peut se dire tu !, il me dit.
J’ai une bataille de Waterloo en tête en rentrant chez moi…

Le vieux