Née sous X

Il y a bientôt 44 ans, une femme m’a fait un cadeau formidable. Je n’y pense pas chaque matin, mais il m’habite quotidiennement depuis : ce cadeau est la vie. Rien d’exceptionnel sur une planète où tant d’enfants naissent chaque jour.
Pourtant, je ne fais rien d’incroyable de ce cadeau puisque je n’adoucis aucune mœurs comme peut le faire la musique de Mozart, je ne sauve pas de vies, je ne mets pas au point une solution d’éradication de la famine, de la torture, de la pauvreté ou que sais-je encore ? Non, j’ai une vie de mère d’adolescents classique, un travail de bureau intéressant, un réseau d’amis sympathiques et une vie familiale particulière. Bref, une vie plutôt agréable.
J’utilise le mot « cadeau » car je suis née sous X. Cela signifie tout simplement qu’une femme me mit au monde et me donna à l’Assistance publique pour qu’une vie de famille me soit donnée.

Ce fut le cas quinze mois plus tard. Émile et Anne-Marie ne pouvaient pas avoir d’enfants. Ils ont adopté un bébé en 1969, il venait du Canada, de Québec ; puis ce fut mon tour en 1971.
Aucun souvenir de mon année en pouponnière (c’est le terme adéquat de l’orphelinat pour les petits). Reste le carnet de santé où l’on apprend que je suis une enfant éveillée qui marche tôt (allais-je chercher mon biberon dans le berceau de mes camarades de fortune ?) et que mes vaccins étaient à jour.
Je suis donc devenue la fille d’Émile et d’Anne-Marie, la sœur de leur fils, la petite-fille de leurs parents, la nièce de leurs frères et sœurs, leur fille pour leurs amis.
Ils étaient mon père et ma mère, mon frère, mes grands-parents, mes oncles et tantes.
J’ai lu quelques lettres d’échanges entre la DDAS et ma mère : ce n’était pas simple. J’étais perturbée pas ce changement de vie : enfant de tous et personne, et fille de.
Néanmoins, mon arrivée, comme celle de mon frère, fut une joie pour tous (sans doute teintée de craintes).

Les choses se sont installées avec le temps. Maman nous accompagnait à l’école où elle enseignait chez les grands, papa pilotait des hélicoptères et nous apprenait à faire du vélo.
Ils nous ont très rapidement révélés nos origines inconnues, mais qu’est-ce que cela changeait ? Je fêtais Noël en famille, je portais leur nom, pire : j’étais la fille de la prof un peu sévère. À quoi servait cette révélation ? À rien puisque lorsque notre mère est décédée en mai 1979, elle fut pleurée pour qui elle était, pour son mari et ses deux enfants qui allaient devoir apprendre à vivre sans elle. Certains pleuraient la tristesse de notre double peine, mais elle nous était étrangère ; notre mère était morte, on devenait différents.

La triste nouvelle ne fut pas brutale ; elle était malade depuis quelques années déjà. Nous habitions Neuilly et passions nos dimanches au Cercle militaire interarmées de Saint-Augustin pour le déjeuner avec papa, puis au parc Monceaux pendant que papa allait la voir à l’hôpital. À l’époque, les enfants n’étaient pas admis à l’hôpital dans les services de cancérologie.

Papa fut alors muté en Allemagne à Friedrishaffen (Fried) en 1980. Pour les enfants que nous étions alors, c’était épatant : nous vivions en vase clos dans des résidences dédiées aux Forces françaises en Allemagne et allions à l’école sur une base militaire. La solidarité marchait bien : papa ne pouvait pas toujours s’occuper de nous, alors les femmes de ses collègues nous prenaient en charge. Annie pour mon frère et Josette pour moi.
Leurs maris respectifs, Jean-Pierre et Roger, ont pris de bonne grâce cette prise en charge (malgré les quelques coups de gueule de Roger car j’étais capricieuse, paraît-il). Il s’agissait de nous faire déjeuner et de nous garder à dormir en cas d’absence de papa.

L’an passé, après des années de silence, j’ai appelé Laurence, la fille d’Annie, pour qu’elle récupère ma fille (bloquée par la tempête), qu’elle n’avait jamais vue, à la gare de Bordeaux pour la conduire au TGV direction Paris. Elle le fit au débotté avec joie. Nos liens distendus avaient une source intarissable : les liens noués à Fried et perpétués tranquillement au gré de nos vies.

Josette m’avait vue à mon arrivée chez mes parents et éprouvait le vif sentiment de cette double peine augmentée d’amour maternel pour nous et moi en particulier ; elle avait pris sa fonction d’aide de camp de mon père très à cœur. Elle en fut remerciée par mes propos très subtiles et délicats lors d’une altercation avec sa fille Cécile, mon enn-amie à l’époque. C’est Cécile, alors que nous n’avions que 10 et 11 ans, qui me posa la première la question de mes origines. Je lui avais dit que j’étais adoptée, soit pour faire la maligne, soit pour lui annoncer un constat ; je ne sais pas ou plus.

Mes origines ? Je suis la fille d’Émile et Anne-Marie, bretons tous les deux donc bretonne moi aussi ! En plus mes cousins sont bretons alors ; CQFD !
Cela ne signifiait pas que je faisais fi de ma naissance mais que ma vie était construite autour et par cette famille de Bretons et que l’important était dans cette actualité.
Émile fut muté aux Muraux et nous y emménageâmes avec Marie-Paule en 1982. Elle avait 32 ans, pas d’enfants, et devenait la compagne de notre père et, pour l’administration scolaire, notre mère.
Via un doux euphémisme, on va dire que je n’ai pas été très accueillante. La réalité est nettement moins douce, j’ai été terrible, voire pire.
Elle était providentielle pour mon frère qui avait besoin d’une présence maternelle forte. Moi, j’avais Josette, alors à quoi me servait-elle – d’autant qu’elle détournait l’attention que mon père me portait ? À rien, donc !
On cohabita, je n’étais pas facile, ça n’était pas aisé pour elle, pour moi non plus et encore moins pour Émile.

Cependant ses parents devenaient partiellement mes grands-parents, son frère et ses sœurs notre oncle et nos tantes et ses neveux et nièces mes cousins. En plus, ils étaient bretons. Nous déménageâmes à Voisins-le-Bretonneux.
Ma dureté était difficile à vivre, d’autant plus que je me relâchais complètement au niveau scolaire. Émile angoissait et devait sans doute être extrêmement perturbé par la situation. Enfin je le crois et l’ai entendu.

Il est mort le 3 mars 1987 dans la matinée, lors d’un entraînement quotidien sur la base. Un médecin était sur place et n’a rien pu faire.
Nous avions pris notre petit déjeuner ensemble, c’était Mardi gras, journée de carnaval. Lorsque je suis rentrée le midi et ai vu son ami et collègue, je lui ai demandé s’ils avaient oublié leurs déguisements. « Ton père est mort ce matin » m’a-t-il répondu.
Mon frère disait, plein de colère et de désarroi, « Pourquoi encore nous ? »
Je n’avais pas ce sentiment de succession de malchances et de malheurs. Une forme d’égoïsme ou de survie, je ne sais pas.

J’étais mineure, ma vie était en région parisienne malgré mon attachement à la Bretagne et Marie-Paule prit la relève d’Anne-Marie et Émile avec l’accord du conseil de famille et d’amis (dont Roger, le mari de Josette et papa de Cécile).
Marie-Paule me fit entrer au lycée militaire de Saint-Cyr comme pupille de la nation, seul moyen pour moi d’avoir le bac, et s’occupa de mon frère pour le conduire vers de belles études supérieures. Nous lui en sommes tous les deux reconnaissants.
Elle s’est remariée en 1992 avec un homme qui avait deux filles – l’une de mon âge et l’autre de deux ans de moins.

Le temps a passé. Nous avons tous des enfants et tentons de nous réunir pour les temps importants (mon frère est à Barcelone, ce qui n’est pas simple pour nous retrouver tous). Nos enfants vont bien et nos vies s’organisent au mieux dans le contexte économique que l’on connaît.

Mes enfants, mes amis, Cécile en tête, me demandent si j’ai envie de connaître mes origines, d’où je viens. Je ne comprends pas bien la question. Mes origines sont dans l’amour, celui que j’ai reçu et que je donne. Alors je réponds que je suis le cadeau à la vie qu’une femme fit en 1970 et que je l’en remercie vivement. Je ne sais ni pourquoi ni dans quelles circonstances elle fit ce choix, mais je la remercie. J’ai vécu des choses extraordinaires et si ma vie ne l’est pas, elle en a le sel.
Arrêtons de chercher ailleurs ce qui est ici.