L'ivresse est un cercle (...)

Le portrait d’un kiosquier qui ne cesse de boire.


Dans la nuit du 5 décembre 2003, à minuit, Didier monte et descend les escaliers sans se déchausser, ce qui me réveille. Il téléphone et commence à tourner en rond. Il fait les cents pas, complètement désorienté, déboussolé, dans un état de démence avancée. Il est imbibé d’alcool, gorgé de rage et écume de colère. Cette descente aux enfers, je l’ai déjà vécue un milliard de fois. Ce soir-là, je décide d’affronter une fois de plus le danger. Je descends et c’est au moment de l’affrontement avec cet être de chair, de sang et d’alcool que la souffrance est intolérable. En face de vous, se trouve une personne méconnaissable, aux yeux exorbités qui crache sa haine. Vous devenez son exutoire.

J’aurais bien aimé continuer à dormir mais je dois subir une situation anormale que je n’ai même pas provoquée. Je suis entièrement vulnérable, je me mets en position de repli, de retrait. J’observe et me tais. Mon conjoint tire de sa bouteille d’alcool la force de s’exprimer, de craquer moralement et psychiquement, de communiquer, d’imposer son malaise et aussi de revendiquer de l’amour.
Quand je refais le récit des évènements passés, j’ai toujours l’impression d’être le spectatrice d’une pièce de théâtre avec comme personnage central, un être aussi grotesque que grossier.
Le trait principal de son caractère est son intransigeance. Il ne se plaint jamais, il souffre sans se l’expliquer. Quand il fait exploser sa souffrance par l’abus d’alcool, il veut l’extirper pour s’en délivrer et la confier à autrui. Il se décharge de sa haine du monde en criant sa révolte ; c’est le monde, c’est tout ce qui l’entoure qui le fait souffrir. Lui, n’a aucun reproche à se faire.

Au bout de 22 années de vie commune, j’ai tellement cherché à le comprendre que je ressens désormais son malaise et sa souffrance profonde. En état de sobriété, si je l’entends souffler ou laisser échapper un juron, je détecte immédiatement un mécontentement refoulé et un prétexte pour boire.

L’ivresse est un cercle vicieux

Au plus fort d’une crise éthylique, je l’ai entendu une seule fois pleurnicher : « Et en plus je m’en veux ! » Il s’en voulait de s’en vouloir. Pour lui, c’était dégradant, humiliant. Comme si une parcelle de sa dignité humaine avait été atteinte. Il est inconcevable pour lui de toucher à son intégrité morale : son amour-propre, sa fierté. Lui seul détient la vérité et personne ne peut le faire changer d’avis. « Si tu ne faisais pas tout un plat de l’alcool, cela ferait longtemps que le problème serait résolu. »

Sa force réside dans son intelligence. Comment pourrait-on lui reprocher d’abuser de la boisson ? C’est une activité récréative qu’il peut arrêter quand il le désire. Le jour où il aura décidé de ne plus boire, il ne boira plus. Ce n’est pas plus compliqué que cela et tous ceux qui ne comprennent pas sont des imbéciles. Pour lui, la boisson n’est ni compulsive, ni addictive. Il n’est pas obligé de boire. Il n’est pas dépendant. Il peut s’en passer quelques jours ou quelques mois. Il s’adonne à la boisson par plaisir. Il ne fait de mal à personne.

Didier est prêt à tous les sacrifices pour récupérer mon amour. Il a accepté de m’accompagner chez le médecin généraliste. Quand ce dernier nous a vus dans la salle d’attente, il a esquissé un sourire dans ma direction. Il était heureux de voir enfin Didier après plus de huit mois d’attente. Combien de fois me l’avait–il répété en insistant comme s’il possédait le remède miracle : « Dites-lui de venir me voir. » Comment forcer un homme de 42 ans à consulter s’il ne se sent pas malade ? Didier accepte de faire appel à un médecin, en dernier recours, seulement lorsqu’il il est à l’agonie. Puis, grâce au traitement, il retrouve toute son énergie. Le lendemain, tout est oublié. Le médecin et le traitement. Ce qui est indéniablement remarquable c’est sa force de récupération.
Didier, mon conjoint, a attenté à ses jours le 28 mars 2003, en notre présence. Il en a réchappé, je lui ai sauvé la vie, aidée de ma fille. Quand il a opéré ce geste inqualifiable, après intervention des pompiers, observation et examens de quelques heures à l’hôpital, il aurait trouvé tout naturel de réintégrer le domicile conjugal, le soir même puisqu’il n’avait pas de séquelles.
Huit mois plus tard, il regrette : « Le plus dur c’est de se rater ! » Actuellement, il renouvelle ses menaces. Puisque le monde autour de lui n’a pas changé, il ne désire plus honorer la planète de sa présence.

Le médecin nous reçoit dans son cabinet, il lui sourit, je n’existe pas. Il focalise toute son attention sur Didier. Il s’adresse chaleureusement à lui : « Je suis heureux que vous vous soyez enfin décidé à venir me voir ! » et débite le discours qu’il a amèrement ressassé. Il se libérait enfin.
« Vous savez, vous avez deux merveilleux enfants. Le problème de l’alcool est un problème grave, qu’il ne faut pas traiter à la légère. Je suis là pour vous aider. Je vous avais déjà remis des dépliants sur l’alcool. Les avez-vous lus ? Dernièrement, une nouvelle définition de l’alcoolisme a été élaborée. Au fil des siècles, elle a beaucoup varié. La dernière en date repose sur des facteurs de temps et de consommation. Vous pensez peut-être que si vous ne buvez pas pendant quelques jours ou que si vous buvez modérément, vous n’avez pas de problème de dépendance avec l’alcool ? Vous vous trompez. L’alcool est un produit psychotrope qui modifie le psychisme de l’individu et altère sa pensée. Vous niez votre problème en pensant pouvoir réguler votre consommation. Le traitement de cette maladie est très long car elle a de nombreuses implications tant sur les plans psychologiques, médicaux, sociaux, professionnels que familiaux. Certains alcooliques présentent des troubles mentaux notables sur leurs relations avec les autres personnes. A petites doses, l’alcool est un excellent anxiolytique. Cependant, à fortes doses, il produit l’effet inverse : une grosse dépression et des actes insensés. Je voudrais renouer le dialogue avec vous. Vous avez fait le premier pas. Persévérez dans votre démarche ! »
Le docteur est encourageant et beaucoup d’émotion passe dans sa voix. Il est sincère. Il veut aider Didier ou tout du moins tout tenter pour le sauver. Il veut se substituer à moi, me soulager et prendre le relai. Mes yeux étaient embués de larmes. J’aurais presque pu y croire. Alors la situation n’était pas désespérée ? Il suffisait de quelques petits médicaments ? Cette fois-ci, le médecin prescrit à Didier, non pas des antidépresseurs mais un médicament très doux pour avoir le moral et insiste pour le revoir coûte que coûte, la semaine suivante. Quand ils se quittèrent, ce fut après un serrement de mains poignant. Le médecin voulait transmettre à Didier toute sa compassion, il avait du mal à relâcher son patient dans la nature.

Le lendemain, tout était oublié, le médecin et le traitement. Tout simplement car Didier ne croit en rien ni en personne. Il est insoumis de nature. Il se rebellait contre son père (lui-même alcoolique) sans peur de recevoir des coups. Sa mère imaginait tous les subterfuges pour éviter une confrontation à la maison. Elle l’avait inscrit au catéchisme, comme enfant de cœur, chanteur à la croix de bois. Seulement, le prêtre faisait le catéchisme en espagnol et Didier chante atrocement faux, sa carrière fut éphémère. Il a pourtant continué à aller à l’église et était capable d’entendre le prêche du curé, seul sermon qu’il put sereinement écouter.

Il lui restait sa liberté dont il allait abuser en devenant un petit délinquant : petits larcins, vols de mobylettes et de voitures pour se faire la main. Son permis ne lui est pas revenu cher ; une leçon a suffit pour qu’il soit reçu haut la main. De tels exploits revigorent un jeune homme. Il s’est construit tout seul puisqu’il a perdu son père sans regrets quand il n’avait que douze ans. Ses seuls repères étaient ses copains voyous de la cité et ses visites régulières au commissariat. Il a joué une grande partie de son enfance « aux gendarmes et aux voleurs » et au « Trivial Poursuit ». Le mensonge qui était pour lui un second souffle est devenu le gouvernail de sa vie. Il ne s’est jamais trouvé dans un climat de confiance pour pouvoir dire la vérité. Le sermon inquisiteur des longs interrogatoires de commissariat l’a amené à une duplicité de l’âme. Il a choisi la fausseté, l’hypocrisie et s’est perdu dans son double jeu.

Les seules personnes qui l’ont pris quelque temps sous leurs ailes protectrices furent un maître d’école qui l’amena à une chasse à courre et une grand-mère en Normandie chez qui il s’éclipsait à la moindre occasion. Là, il pêchait seul sur une barque des kilos de maquereaux. Dès son retour en banlieue parisienne, il replongeait immédiatement dans la délinquance. Il avait appris son métier de mécanicien moto très jeune mais il se débrouillait également en mécanique auto, surtout en circuit de démarrage.

Ce sont les démons de son enfance qui le hantent encore actuellement. Personne ne le connaît et personne ne sait qu’il souffre, à part moi. Cette souffrance qu’il a véhiculée depuis son enfance et qui l’a endurci extérieurement, le ronge intérieurement. Il aurait dû déposer son fardeau depuis longtemps mais la fierté de son caractère l’en a empêché.
Il a grandi seul en construisant des rapports de complicité avec sa maman qui célibataire avec cinq enfants n’a pas eu ni le temps ni l’énergie de veiller sur lui. Ce que je sais de lui, je l’ai appris de sa maman ou par sa vantardise sur quelques voies de fait. Didier s’est toujours glorifié de ses actes délictueux mais il n’en a jamais fait repentance.

Nous nous sommes rencontrés quand nous avions 19 ans. Il m’a dit que j’étais une fille bien et moi, je n’ai pas été capable de le juger. Sa délinquance juvénile prenait fin, je le prenais en charge et je pensais le diriger sur le bon chemin. J’ai appris qu’on ne pouvait pas tourner les pages d’un livre quand l’histoire est décousue ou mal écrite. Il avait une expérience de la vie ; je n’en avais aucune. J’étais une provinciale, lui connaissait Paris comme sa poche. J’avais un niveau d’études supérieur mais sa connaissance du monde m’intriguait. Il était prêt à affronter tous les obstacles, à vivre toutes les aventures, pleinement inconscient des dangers. C’est un être irréfléchi qui ne mesure jamais les conséquences de ses actes et l’alcool ne l’a pas aidé à apaiser son tempérament.

J’y suis parvenue pendant quelques années et puis l’accoutumance et l’augmentation des doses d’alcool se sont substituées à moi. Il ne m’écoute plus, ne m’entend plus. C’est un échec. Il m’a encore dit ce matin qu’il était irrécupérable. Je suis en face d’un être qui veut me persuader en permanence du bien-fondé de son jugement. Il n’est pas alcoolique et ne tolère pas que je puisse le traiter en tant que tel, il me le reproche : « Tu m’as collé une étiquette sur le dos et mis au placard. »
Le dilemme apparaît à cet instant précis ; c’est une sorte de distorsion de la réalité. Il ne tolère pas que je mentionne les faits du passé. Je lui rappelle ses premières grandes cuites quand il avait 24 ans puis ses accidents à répétition qui reculaient le processus de sa lente dégradation. Après un séjour à l’hôpital, il reprenait du poil de la bête, laissait passer une période d’abstinence et replongeait de plus belle. Par ce cheminement chaotique, il remplaçait l’appel de l’alcool par la douleur physique mais guéri, il récidivait.

Ce cycle infernal se poursuit sur plus de 15 années avec des crises au mois de mars autour de la date de son anniversaire, au mois d’août, au retour des vacances alors qu’il s’est abstenu de boire pendant trois semaines et après les fêtes de fin d’année dans ma famille où il refusait de boire la moindre goutte d’alcool.
A chacune de ses crises, sa consommation d’alcool augmente. Je vis dans la longue et désespérante perspective d’un drame quotidien et je suis impuissante à redresser le cours de l’histoire puisque ma narration des faits ne convient pas à Didier. Nous vivons la même vie, sous le même toit et l’interprétation de chacun est différente car à la maison il ne boit pas. Tant qu’il n’est pas pris en flagrant délit, il ment.
Certains êtres excellent dans le paraître, dans l’exposition d’un camouflage indéfectible. Ce sont des théoriciens de l’âme humaine, des illusionnistes, ils reflètent l’image que l’on attend d’eux. Ils savent être respectueux et flatteurs. Ils ne laisseront jamais rien échapper de leur véritable nature. Ce sont des copieurs, des imitateurs, des faussaires et de géniaux copistes. Ce sont des professionnels occasionnels du spectacle. Cependant, ils ne savent pas se renouveler. Ils se répètent jusqu’à l’usure complète du disque.
Didier n’est pas créatif. Ce qu’il aime, c’est la répétition. Il a calqué un très vieux modèle de l’homme. Un homme doit être viril, macho et toujours en goguette, jamais concerné ni par les préoccupations familiales ni par celles de la maisonnée. Il ramène sa paye à la maison et tout le reste n’est plus de son ressort.

Didier tient un kiosque à journaux dans le quartier de Montparnasse. Il a dans son gilet une panoplie de personnalités différentes mais il essaie d’endosser les mêmes rôles pour ne pas prêter à confusion. La personnalité qui le reflète le mieux est celle d’un homme courtois, attentif aux autres, bon conseiller, d’une gentillesse infinie, d’une écoute phénoménale, d’une intelligence vive, d’un sang-froid exemplaire, d’un commentateur cultivé de l’information et d’un homme serviable et compréhensif. Il sait nouer des relations privilégiées avec des chirurgiens-dentistes, des docteurs, des directeurs de clinique, des comédiens, des avocats, des architectes, de grands chefs d’entreprise, des professeurs américains de passage à Paris, ainsi qu’avec toutes les petites mamies de son quartier à qui il remonte le moral.

Didier aurait pu être un homme formidable. En représentation, il est excellent mais cela ne lui suffit pas. Il est en butte à un absolu qu’il ne comprend pas : la destruction de soi. Seul l’alcool semble lui apporter une rémission du mal qui le ronge. Il donne mais ne reçoit rien en échange. Personne ne le comprend, ne le connaît et ne sait ce qu’il endure. Personne ne saura le combat qu’il a mené seul contre ses démons. Il veut remporter ce combat. Seul l’alcool l’aide à combattre son anxiété. Il ne cherche pas le calme et la sérénité. Ce qu’il recherche, c’est l’exaltation, l’euphorie. Il veut lever les barrières psychologiques, lever son inhibition personnelle pour enfin dire la vérité, qu’il en a marre de faire des courbettes, de dire que tout va bien. Seul l’alcool lui apporte ce dont il a besoin. Il boit pour produire les endorphines nécessaires à la sensation de bien-être. Il boit pour parler et pour qu’on l’écoute.

Tous les soirs à 21h30, il me téléphone de son kiosque en ayant du mal à articuler les mots. Je suis obligée de l’écouter.
La maison n’est qu’un lieu de passage, de transit. Il y trouve refuge pour la nuit mais dans la journée, on le sent déraciné, telle une âme errante. Il y passe très peu de temps. Son fils lui a fait remarquer que sa fuite de la maison était une obsession. Il n’y tient pas en place, il tourne en rond.

En état d’ébriété, c’est la gigue folle et endiablée. Il ne maîtrise plus ses mouvements. C’est un pantin désarticulé. Rentré au domicile depuis longtemps endormi, il fait les cents pas. Fiévreusement, il arpente la maison dans tous les sens, comme un lion en cage. L’alcool l’a défatigué. Il ne peut pas dormir, se reposer. Ses nerfs sont à vif. Il est happé dans un stroboscope. Ses mouvements sont hachés, désordonnés. Il ne s’appartient plus. Il attend un apaisement qui tarde. Il voudrait tomber raide. Il attend une délivrance qui lui est refusée. C’est une autodestruction lente et indocile. Demain, il augmentera encore sa consommation.
Le lendemain matin, Didier est méconnaissable, doux comme un agneau. Aucun sentiment de culpabilité ne l’habite, il n’a aucun regret, aucun souvenir d’avoir mal agi. Est-il véritablement amnésique ou joue-t-il la comédie ? Au fil des années, ma conclusion est qu’il n’est ni amnésique ni comédien. Il est profondément malade et sa logique est autre. Dans ses délires comateux, il a même fait preuve d’une lucidité hallucinante. Il atteignait sans doute une dimension paranormale. L’exploit que j’ai dû accomplir était de l’accompagner dans cette dimension. Il me reproche encore actuellement de ne pas partager sa souffrance. S’il pouvait me la transmettre, il serait sauvé. Il aurait voulu que je continue à l’aimer contre vents et marées. Il désire m’entraîner dans la voie de sa destruction et de son anéantissement.

Je suis vidée de toute mon énergie. Son harcèlement se poursuit, implacable. Il me tire vers le bas, dans les marécages sinistres, privés de lumière. Il dort la nuit dans son kiosque à journaux, un édicule étroit, inconfortable et qui résonne au son du vacarme de Paris. Il dort sur ses paquets d’invendus.

Quand il rentre le dimanche, à midi au domicile, il n’a pas complètement cuvé son vin. Il est hargneux, violent, méchant. Je lui crie ma révolte de sa conduite inqualifiable. Je suis dans les conditions optimales de l’affrontement. Il m’accuse alors d’être agressive, incompréhensive, dénuée de tendresse. Je devrais être calme, le réconforter et l’apaiser. Lui porte la croix, il est mortifié et mes cris sont indécents. Il a besoin d’amour et je lui dois cet amour. Je ne remplis pas mon devoir de femme aimante. Je suis fautive, c’est un flagrant délit d’irrespect à la sacro-sainte loi de vie maritale. Comment se fait-il que moi, la moraliste, je ne puisse pas comprendre cette évidence ? Je suis fautive au bout de 23 ans de ne plus l’aimer. Son châtiment sera exemplaire et sans merci. Il m’aime, il me le prouvera par un acharnement sans faille.
Le soir même, après des menaces violentes d’atteinte à sa vie et une disparition dans la nature de six heures, il téléphone à la maison à 21h30. Il est calme. Il me demande l’autorisation de rentrer à la maison. J’ai pleuré toute la journée. Je lui réponds que s’il est sobre, il peut rentrer. Je suis épuisée, je vais me coucher en même temps que les enfants. Je m’endors instantanément.

Huit longs mois ont passé depuis l’aube de la récidive de Didier, le 5 février 2004.
Ce n’était pas faute de nous avoir prévenus. L’inexorable tension est montée avec une augmentation de sa consommation d’alcool. Rien ni personne n’aurait pu stopper l’exécution de sa semonce.

Remontons le temps, dans les méandres sinueux de la mémoire. Le temps cicatrise des événements douloureux, sans les effacer. Ce phénomène est médicalement appelé « stress post-traumatique » mais les phrases profondément incompréhensives restent gravées à tout jamais dans le disque dur du cerveau :
« Il a le droit de tout casser chez lui », au commissariat.
« Même avec un père maltraitant, nous ne coupons pas les liens », psychiatre des enfants.
« Je vais être cruelle mais la prochaine fois, ne faites rien », psychiatre de Didier qui me disait que la prochaine fois je ne devrais pas lui sauver la vie mais le laisser mourir.

« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’un pervers ? », par la même psychiatre qui autorisait Didier à sortir de l’établissement public de santé mentale de Ville-Evrard.

Je ne désire pas porter atteinte aux personnes respectables qui exercent dans le domaine de la justice et de la protection et défense de la santé mentale, j’aimerais seulement souligner que par l’abus de protocoles, le but contraire est parfois atteint.
Lorsqu’on fait obligatoirement appel à eux, ils répondent par une prise en charge de votre autonomie. Je ne désirais pas être prise en charge, je désirais au contraire être déchargée d’un homme sous ma responsabilité depuis 23 ans.

A quel moment la vraie nature de Didier apparaît-elle ? Est-ce lorsqu’il est sobre ou est en état d’ébriété ? Pouvons-nous receler une double personnalité qui ferait de nous deux êtres totalement différents ?

Ma fille qui vient de fêter se 16 ans, ressent cette perte de confiance plus intensément. Elle résume son état pertinemment : « En qui pourrai-je avoir confiance alors que je ne peux même pas me faire confiance ? Je sais discerner le bien du mal, ce qui ne m’empêche pas de faire le mal, même involontairement. »
Elle se cherche, elle tâtonne, ce qui est une excellente chose. Je ne lui dirai pas que même dirigée sur la voie du bien, on ressent le mal à ses côtés aussi intensément et que l’on en souffre. On ne peut pas dresser de barrière au mal, c’est pour cette raison que j’ai coupé les ponts avec Didier définitivement.

J’ai été incapable de lui faire entendre raison, de le détourner de son chemin de perdition. Il s’est embourbé de plus en plus dans les marécages profonds. Il a voulu nous entraîner les enfants et moi dans cet enlisement et sa chute vertigineuse. Il n’a pas une seule fois tenté de s’en sortir.
Dans son cas, il n’y avait qu’une solution unique : l’abstinence totale.
Nous sommes séparés depuis le 5 février 2004, cela fait dix ans.
Il a perdu sa femme, ses enfants, sa maison. Et pourtant, il continue de boire.