Expériences sportives

Le mal de dos d’un maître nageur.


Mal de dos

Mai 1993. Il fait chaud sur ce quick de la porte de la Plaine et je joue au tennis pour la troisième fois de la semaine. J’ai l’intuition que le rythme des rencontres est trop soutenu mais je n’ai pu résister à l’appel de Patrice. C’est une année un peu particulière. J’envisage depuis peu de faire carrière dans l’administration. Je prépare l’examen d’éducateur hors classe des activités de la natation. Pour bien faire je me remets à niveau en français avec l’ambition d’aborder au mieux l’épreuve du rapport. Parallèlement je suis une formation de culture générale dans la perspective de l’épreuve orale.

Côté sport, j’ai arrêté de nager. La lassitude a eu raison de ma détermination. Mais je ne suis pas sédentaire pour autant. Je retrouve souvent mon ami Patrice pour échanger quelques coups de raquette. Il est bien plus grand et plus technique que moi alors je compense avec mon physique en me dépensant sans compter sur toutes les balles. Il gagne à chaque fois. J’arrive quand même à lui prendre un set de temps en temps mais en dernier recours sa technique prend le dessus. Ça ne fait rien, ça me détend.

J’ai toujours adoré les sports de ballon. Le football, le hand-ball, etc. Pour des raisons ludiques et de dépense d’énergie. Au tennis, j’éprouve des sensations similaires et le son émis par l’impact de la balle sur le tamis me donne à chaque fois du plaisir. D’ailleurs, j’en abuse. Voilà sans doute pourquoi je souffre du dos. Ma technique est passable. Ma paresse a privilégié le jeu à l’apprentissage de la technique. Un trait caractéristique des personnes découvrant un sport à l’âge adulte. Mes gestes sont peu efficaces. Je compense avec mon corps. Mes lombaires en souffrent. L’ennui, c’est que pendant mes heures de service, ce mal s’aggrave.

Je suis maître-nageur, je surveille les baigneurs. Assis de longues heures sur une chaise, mes vertèbres se tassent et me font mal. Je change souvent de position mais rien n’y fait, la douleur persiste. Quand je dispense une leçon de natation c’est pire. Depuis la plage je contrôle la gestuelle de mes élèves qui nagent en contrebas dans l’eau. Cela m’oblige à courber mon corps en avant, ce n’est pas bon. Quand la leçon se termine, je suis épuisé. Ce mal de dos me ronge, j’y pense tout le temps. Le matin dès le réveil, dans la journée, à table, je ne suis bien qu’allongé dans mon lit. C’est devenu invivable. Je devrais me remettre à nager ou bien arrêter le tennis. Et puis étirer l’ensemble de mes muscles comme renforcer ceux de mon dos et mes abdominaux. Je le sais et je ne le fais pas. Pourtant j’ai étudié la traumatologie sportive. Je connais les différentes sortes de blessures corporelles, leurs causes, leurs traitements mais je reste insensible à cet aspect des choses.

Et quand ce matin le téléphone a sonné je n’ai pas eu la sagesse de refuser l’offre de Patrice et j’ai bien fait car aujourd’hui la chance est de mon côté, je mène au score et j’ai bien l’intention de gagner la partie. C’est à moi de servir, je lance la balle au-dessus de ma tête dans le but de lui donner de la profondeur. Au moment opportun, je la frappe de toutes mes forces avec ma raquette, elle part vite dans le carré de service laissant mon partenaire sur place, point. Je ne bouge plus. En fin de mouvement j’ai ressenti un craquement au niveau des reins. Je fais signe à mon partenaire que je suis blessé. La partie est terminée. Cela devait arriver, il y a deux semaines déjà un lumbago m’avait alité plusieurs jours durant. Demain, mon rhumatologue me prescrira un traitement. Je n’en attendrai pas de miracle, juste un soulagement, car j’ai conscience que ma guérison passe avant tout par un changement radical de comportement. Arrêter le tennis et m’orienter vers des activités moins ludiques où le plaisir tarde à venir. Un plaisir différent composé de sensations plus que d’amusements. Cette décision constituera mon premier deuil sportif. Il marquera la fin d’une période permissive où je pouvais pratiquer n’importe quelle discipline sportive sans crainte de blessure récurrente. Mais elle ouvrira surtout la voie vers d’autres horizons moins traumatisants pour le corps mais tout aussi intéressants pour l’esprit.

« Comme un lundi »

Septembre 1995, 14ème arrondissement de Paris. Je tourne la clé de service dans la serrure de la porte d’entrée de la piscine « Aspirant Dunant. » C’est le matin, il est 9h, je commence ma journée de travail. Un an que je suis en service dans cet établissement. Mes différentes formations ont payé. Je suis monté en grade. La réussite à l’examen professionnel d’éducateur hors classe m’a permis de décrocher la fonction de chef de bassin. Pour l’instant je savoure encore cet avancement.
Dans le hall d’accueil, je salue la caissière : « Bonjour madame comment ça va ? » « Comme un lundi » me répond-elle, par habitude. Un peu plus loin, je croise un ouvrier professionnel que je salue de même : « Bonjour ça va ? » « Faut bien ! » me répond-il. « Ha bon ? » « Hé oui, faut faire avec hein ! On n’a pas le choix. »

Je continue mon chemin jusqu’à l’infirmerie où je retrouve les deux collègues avec lesquels je vais passer la journée. La matinée ne s’annonce pas réjouissante, c’est le jour du grand nettoyage. Lavage des plages, de l’infirmerie, inventaire du matériel etc. Je déteste cette tâche, mais je l’exécute de mon mieux car j’en ai la responsabilité en tant que chef de bassin.

Heureusement cet après-midi, je dois dispenser une leçon de natation qui me tient à cœur. Une demi-heure durant, je vais tenter de calmer la phobie d’une femme d’un âge certain, Françoise, victime d’un début de noyade au cours de son adolescence. Elle traîne cette peur depuis et désire désormais la surmonter pour jouir des plaisirs de la baignade avec ses petits-enfants. Il était temps.

Le jour de notre premier rendez-vous, le simple regard du bassin avait fait remonter du fond de sa mémoire son appréhension de l’eau. Elle avait semblé paralysée. Sa dignité n’avait pu retenir ses larmes. Malgré cela, elle avait quand même accepté de tenter l’expérience avec courage. Je connaissais bien ce problème - le cas est classique dans le métier - je l’avais traité d’une façon studieuse. Au bout du compte j’avais fini par mettre au point une méthode satisfaisante. Elle repose sur peu de choses. D’abord sur un dialogue amical censé rassurer l’élève sur ma capacité à comprendre et à résoudre ses difficultés. C’est inéluctable pour instaurer la confiance. Cela fait, j’aborde la pratique. À ce stade de l’apprentissage les considérations d’ordre techniques sont secondaires, il convient avant tout de rechercher un déblocage d’ordre psychologique. Je procède en trois temps. Un : je demande à l’élève de s’allonger dans l’eau à l’horizontale à un endroit où il a pied. D’une manière générale, il accepte à la condition de s’agripper à un support : une planche ou une goulotte. Je consens à sa demande. Deux, je lui demande ensuite de mettre son visage dans l’eau. Il finit toujours par y arriver. Trois, je lui demande enfin de lâcher la goulotte ou la planche afin qu’il puisse flotter librement. Sans surprise, il refuse la consigne. Il ne se sent rassuré qu’agrippé. Pourquoi ? J’ai mis du temps à en comprendre la raison. Pour y arriver, j’ai dû faire l’effort de me mettre à sa place. Penser comme lui. Une fois dans sa tête, j’ai saisi que son refus était motivé par la crainte d’être dans l’impossibilité de retrouver la position verticale. Autrement-dit, il pensait ceci : « Je m’allonge, et si je lâche prise ensuite, comment je me relève ? »

Comment je me relève justement ! C’était, à coup-sûr, la réponse susceptible de provoquer le déclic que je recherchais. Fort de cette révélation, j’ai développé un stratagème pour tromper sa vigilance. Toujours le même. Une fois allongé la tête dans l’eau, les mains agrippées à un support, je commande à l’élève de lâcher prise. Comme attendu, il s’y refuse. Dans la foulée, j’engage une conversation interactive afin de débloquer la situation. Cela se déroule à peu près comme ça :
« Vous êtes donc allongé dans l’eau, sans appuis, que faites-vous pour vous relever ? » « Heu ! J’attrape la goulotte. » « Vous êtes loin de la goulotte, elle n’est pas accessible, que faites-vous ? » « Heu ! Je prends la planche. » « Et s’il n’y a pas de planche ? » « Je nage jusqu’au bord. » « La tête dans l’eau ? » « C’est trop loin c’est vrai, heu… Je sors la tête de l’eau. » « Et si vous êtes au milieu du petit bain ? Vous ne savez pas encore nager. » « Je ne sais pas, que dois-je faire ? » « Et si vous mettiez tout simplement les pieds au fond de la piscine comme vous le feriez dans votre baignoire pour vous relever ? » « Mon dieu, mais bien sûr, que c’est bête alors. »

Et voilà ! La ruse a fonctionné, le point d’achoppement majeur surmonté. Françoise a, bien entendu, réagi comme les autres. Plus aucun obstacle n’entrave désormais sa progression. Bientôt elle sera en mesure de profiter des plaisirs de la mer avec ses petits-enfants. Savoir nager représentera alors un progrès considérable pour elle et une immense satisfaction pour moi. Les heures entières consacrées hier à la recherche de ce procédé ont été depuis récompensées par ces bons résultats. Cela en valait la peine. In fine, cette expérience a révélé que l’épanouissement professionnel passe par l’approfondissement des connaissances pour ne jamais être en situation de répondre à quelqu’un qui demande : comment ça va ? « Comme un lundi ».