Si c'est un frère

Le témoignage d’une jeune femme instituée curatrice de son frère schizophrène, entre dévouement et désespoir.


Chapitre 1

La première fois que je t’ai vu portant ce costume rouge vif, j’ai cru à une lubie ou quelque excentricité. Fadaises. Tu te vêts de haillons trouvés dans les poubelles de Lyon ; de vêtements usés, déchirés et sales sur lesquels tu dessines ou couds des logos. "C’est l’évolution de la maladie" disent alors les médecins. Le sentiment de honte qui anime nos parents (comment leur expliquer ta maladie dont ils ne connaissent même pas le nom, à eux qui sont nés là-bas, non loin des Montagnes du Djurdjura ?) n’égalera jamais la fierté que tu ressens en portant tes créations. L’autre jour, tu es venu me voir avec une combinaison jaune sur laquelle tu avais cousu des bandes noires ; tu portais un bonnet de fortune qui dissimulait ton crâne mi-rasé. Tous les passants te lorgnaient et moi, tantôt je fuyais leur regards, tantôt je les soutenais avec insistance. Je méprise cette société qui te reluque, qui te dédaigne, qui te raille, qui craint la différence, portée par une ignorance pire que ta maladie.

Chapitre 2

Tu es gaucher et as un véritable don. Tu dessines comme personne. On t’a fourni tout le matériel nécessaire à l’expression de ton génie. Des portraits en tous genres. Tu en as fait une exposition sur le balcon de l’appartement familial, faisant de nous la risée des passants. Impossible de te les faire retirer ; c’est à la face du monde que tu imposes ta griffe. Mon don à moi, c’est celui de te protéger. Je suis devenue ta curatrice pour être ton autre, ta voix, ta conscience, parfois. J’ai abandonné l’idée d’une tutelle car tu n’aurais été qu’une ombre parmi les ombres, alors que tu es ma lumière : "Si vous demandez la tutelle, il n’aura même pas le droit d’aller seul s’acheter une baguette de pain." Lorsque tu as besoin d’une chose, de tout, de rien, c’est vers moi que tu te tournes malgré les réticences de nos parents : "Ca suffit, il ne connaît pas de limites !" et de notre petite sœur, étudiante en psychologie ; elle a pour vocation d’aider les autres, mais avec toi, cela semble trop difficile... Malgré leurs réprimandes, je cède, je te donne, je te vois sourire, je suis heureuse.

Chapitre 3

Tu fais des crises. On dit de toi que tu es "intolérant à la frustration" et s’ensuivent de nombreux internements. Après les termes de H.O. (Hospitalisation d’Office décidée par le Préfet), j’ai appris ceux de H.D.T. (Hospitalisation à la Demande d’un Tiers) : pour t’interner, je dois attendre que tu sois à la maison, appeler SOS médecins et la police "au cas où il se montre dangereux". A leur arrivée, tu es calme le plus souvent, tu laisses le médecin établir son constat en acquiesçant à tous ses observations (tu espères encore échapper au purgatoire, en vain). Une ambulance nous attend déjà en bas de l’immeuble. On t’allonge sur un brancard auquel on t’attache. Direction l’hôpital. Accompagnés d’un cortège de policiers, sous le regard des voisins pendus à leurs fenêtres (tu seras le sujet de toutes leurs parlotes) et celui, larmoyant, de notre mère. Quant à moi, je reste digne en apparence, même si mon cœur, déjà couturé par ta maladie, reçoit là une meurtrissure de plus, comme si le malheur qui nous accablait continuait à s’exacerber, comme si la peine avait fait de nous sa victime idéale, et prenait un plaisir pernicieux à nous persécuter, comme si notre Histoire devait n’être qu’une sempiternelle récriture de la pénitence. Aux urgences de l’hôpital, je me dérobe à ton regard, je crains que tu comprennes que, traîtresse, je suis sur le point de sceller ton malheur par cette lettre qui t’enverra dans les geôles psychiatriques.

Chapitre 4

L’hôpital dans lequel tu es interné est situé au cœur d’un grand parc. Au bout de l’allée principale se trouve une chapelle. Ta chambre est dans un bâtiment excentré, du nom de La Futaie, accueillant les patients originaires de Villeurbanne. Il fait face à l’enclos des biches (les seules à me sembler bien vivantes). Plus tard, tu échoueras à Gatien, Pierre Janet, Avicenne ou encore Érasme, des noms d’hommes illustres qui donnent aux constructions un faux semblant de distinction. Pour arriver jusqu’à toi, je marche, j’erre pendant une bonne quinzaine de minutes. Sur mon chemin (véritable épopée dans les méandres de l’inconscience) d’autres patients avancent lentement, l’échine courbée, ce visage inexpressif, ce regard vide, que tu auras un jour.

Lorsque j’arrive, je te trouve souvent en train de m’attendre derrière la vitre donnant sur la sortie : tu te languis de ma visite journalière, tu me salues de la main, tu balbuties des mots que je n’entends pas à cause de l’épaisseur de la vitre qui nous sépare (un monde), puis tu vas chercher l’infirmière afin qu’elle m’ouvre la porte du service, fermée à clé. Parfois, je te trouve endormi. De la bave s’écoule de ta bouche. On me répond que "c’est lié aux calmants".

Chapitre 5

Première sortie. Trois mois ont passé. Tu as pris 30 kg. "Effets indésirables du traitement". À la maison, tu passes le plus clair de ton temps à dormir ; quand je rentre dans ta chambre pour m’assurer que tu respires encore, je te découvre trempé de sueur. Notre médecin de famille t’a mesuré une tension artérielle de 20 : la faute à cette injection intra-musculaire de Clopixol 400mg qu’on te fait chaque mois, et qui entretient ton état végétatif. A présent, je comprends mieux l’attitude des patients dont je croisais la route à l’hôpital du V. : gavés de substances médicamenteuses, ils ne peuvent plus faire de crises, ni s’agiter, ni sourire (si ce n’est de façon macabre). Ils sont vivants mais ils sont morts ! Et toi, tu es devenu l’un des leurs.

Chapitre 6

Tu es reconnu handicapé à 80%. On évalue donc le degré de folie en pourcentage. Ces 20% de conscience restants ne te permettent pas de travailler en milieu ordinaire. À une époque de ta vie de fou, tu as travaillé au D. R. S. P. (Département de Réadaptation SocioProfessionnelle) de l’hôpital psychiatrique du V. ; tu scotchais toute la journée des cartons contenant des fleurs. Travail à la chaîne. Pour un pécule d’une soixantaine d’euros mensuels. Tes 20% de conscience restants ne te donnent-ils pas droit à un salaire plus digne ? Illustration édifiante de la traite des fous. Tu reçois néanmoins chaque mois une pension d’invalidité : l’A.A.H. (Allocation Adulte Handicapé) s’élevant à environ 780 euros. C’est l’U.D.A.F. (Union Nationale des Associations Familiales) de Villeurbanne qui gère ton argent ; je n’ai pas voulu prendre cette charge, car même si je ne peux rien, décemment rien te refuser, il faut privilégier tes intérêts sur le long terme.

Il n’y a pas si longtemps encore, tu avais un compte d’"argent de poche", et même le luxe d’une carte de retrait ; vingt euros le mardi et le jeudi et quarante euros le samedi. Quand tu avais besoin de vêtements, on te versait "un extra". Mais lorsque tu t’es retrouvé en rupture de traitement, que tu perdais tes papiers d’identité et autres cartes, puis les égarais de nouveau une fois ceux-ci réédités, je n’ai eu d’autre choix que de demander à l’UDAF de virer ton argent sur mon compte bancaire, et de te le verser chaque jour, par mon biais ou celui de notre mère. Un recul, en somme...

Chapitre 7

"Votre frère est atteint de schizophrénie". Après trois mois d’hospitalisation suite à une crise de nerfs, le couperet est tombé. Diktat du malheur. Vingt ans, les plus belles années, ton existence est fichue, ta conscience est vouée à l’altération. J’ai dix sept ans à l’époque ‒ il y a dix ans de cela ; je suis lycéenne et ma vie bascule en même temps que la tienne. Les temps joviaux ne seront plus que des souvenirs claudicants. Puisque maman ne peut te rendre visite à l’hôpital à cause de votre "relation trop fusionnelle", c’est moi qui prends le relais, devenant les yeux de notre famille, à qui je fais le rapport de ton état. Je deviens ton autre mère.