Sur quatre accords

Seule dans son appartement, une étudiante vit un amour imaginaire avec le portrait d’un musicien depuis dix ans. Le texte d’un refus de la réalité, de l’âge adulte.


Mardi matin, ligne A, station Hôtel de Ville. Heure de pointe. Derrière les lunettes rectangulaires, garder les sourcils soigneusement froncés. Posture rigide impeccable, tenue sans fioritures, livre ouvert sous les yeux. L’ouvrage sera choisi avec soin : 300 pages minimum, pas de grand classique littéraire mais un titre assez obscur pour en imposer. Philosophie de préférence, donc. Langue étrangère optionnelle mais conseillée.

À la montée dans la rame, je surprends le regard des hommes qui s’accroche à des jambes élancées sous des jupes printanières. Il y a quelques années, j’aurais probablement senti une rage sourde monter en moi. Un truc du genre : « Vieux dégoûtants qui regardent les filles comme des objets ; et elles, pas une once d’amour propre, à rire trop fort et à faire onduler bêtement leurs cheveux ; et pourquoi ils ne me regardent pas, moi ? » Aujourd’hui je me contente de dilater légèrement les narines, ne renonce pas une seconde à la lecture du jour. Le reste de la journée ne me trouvera pas plus réactive.

Lorsque j’arrive à l’université, un petit amas s’est déjà formé près de la porte. Les mêmes visages, jour après jour ; certains depuis trois ans, d’autres depuis quelques mois. Éviter à tout prix une accolade, une bise ; le moindre contact physique. Je salue à la ronde, allume une cigarette avec le groupe et réponds distraitement aux sujets de conversation qui fusent dans tous les sens. L’équilibre est délicat à trouver : je dois me montrer suffisamment enjouée pour ne pas révéler mon apathie, suffisamment distante pour ne pas m’attacher. Si je me laisse parfois emporter à un rire, à une anecdote, ne croyez surtout pas que chaque mot n’est pas pesé, millimétré. Calculé.

Titres des cours soulignés en rouge ; en vert ceux des sous-parties. L’organisation irréprochable va de pair avec une concentration maximale. Assise au premier rang, j’écoute sans ciller le professeur m’abreuver de connaissances. Ne pas prêter attention aux insanités, aux bavardages qui me parviennent depuis le fond de la salle. L’heure est à l’étude, et de nouveau je dilate légèrement mes narines.

À midi, pause lecture en solitaire sur les marches de l’amphithéâtre. Derrière mes lunettes rectangulaires, j’observe le spectacle des étudiants. Je sais qu’ils me jaugent, me jugent mais je ne leur en tiens pas rigueur : je fais de même. J’apprends leurs gestes et leurs habitudes pour mieux les copier ensuite. Prétendre à l’évolution par l’adaptation. Je suis une scientifique qui observe des insectes sous son microscope.
Plus tard, je prendrai le chemin du retour. De l’autre côté de la voie de tramway, une jeune fille m’adressera un signe de la main et je n’aurai d’autre choix que de répondre, même si j’ai déjà atteint mon quota de sociabilité pour la journée. Dans la vitre du métro, je verrai mon visage se refléter : dur, fermé, inquiet. Je me demanderai alors s’ils sentent ce que moi je sais, s’ils la voient aussi, ces gens qui se pressent contre moi sans la moindre pudeur, la salissure sous le masque, les éclats de rêve derrière mes lunettes rectangulaires.

Je laisse les apparences à l’entrée de l’appartement. Je n’ai plus besoin de mes déguisements ; je suis chez moi. Mon appartement est minuscule, mais il contient tout ce qui est nécessaire à ma vie : un bon lit, une grande bibliothèque, une vue magnifique sur l’escalade des rues de la Croix-Rousse. Deux tours de verrou ; je suspens mes vêtements au porte-manteau, ôte mes chaussures et comme chaque soir, mon premier regard va au portrait accroché au mur.

Quatre hauts murs blancs ; épuration maximale. Seul son visage se détache du reste. Parfois il se redresse, sort une bière du réfrigérateur, joue quelques accords à la guitare. Mon appartement est la scène sur laquelle mes fantasmes se produisent. C’est mon réservoir de folie.

Au fil des années, la vie s’est organisée autour du portrait. Je trouve d’instinct ma place au milieu des draps défaits, et devant lui je commence à raconter ma journée. Je pousse même, parfois, jusqu’à lui demander comment était la sienne. Je débite un flot de paroles qui ne font aucun sens parce que personne n’est là pour les entendre, mais j’ai appris à m’en satisfaire.

En fait, le maintien de l’illusion est assez simple : je me comporte exactement comme s’il était là. Je prépare des repas pour deux, dont la moitié pourrira invariablement dans une boîte hermétique. Je fume et décore l’appartement. J’accroche des rideaux de fin tissu aux fenêtres, et pose des roses sur la table basse. Je fume et je l’imagine déambuler et évoluer au quotidien, dans le cocon que je construis jour après jour. Ou bien c’est une cage, délimitée par les bords du papier.

Deux yeux bruns. Presque verts en réalité, mais ça ne se voit pas d’emblée sur l’imprimé. Juste en dessous, la courbe des lèvres roses qui tranche avec sa peau blanche ; la lumière qui entre par les fenêtres a fini par affadir les couleurs. Pourtant j’aime cette photographie. Cliché tout simple, cliché grotesque. Le portrait d’un chanteur au-dessus de ma tête de lit.

J’ai bien conscience qu’il n’est pas là, et que c’est à un morceau de papier que je m’adresse. Je ne cesse pas pour autant ; c’est une forme de compromis. Lui parler est ma petite folie. Je la circonscris entre ces quatre murs, m’en délecte jusqu’à la lie pour ne pas faire place à la grande. C’est aussi à cela que ça sert, un réservoir : à protéger aussi bien ce qu’il y a au dehors qu’en dedans. Si je m’enferme dans cette routine je peux contenir mon secret dans l’appartement, et ainsi il ne déborde pas sur le monde extérieur quand je franchis le seuil. Mais les hauts murs blancs préservent aussi mon innocence, ma sensibilité très bien dissimulée. Sans cela je ne serais que froide, orgueilleuse et calculatrice ; ici je peux être vraie, pleurer comme rire, en face du seul visage devant lequel je ne sais pas mentir. Ce visage devant lequel je suis en train d’écrire.

Cela fait dix ans que j’ai rencontré Daniel. Non, le mot « rencontrer » ne convient pas ; il implique une réciprocité dans l’échange qu’empêchait alors l’écran de télévision. Je sais trop peu de choses à son sujet pour pouvoir dire « connaître » non plus. En suspension, le stylo semble s’impatienter dans ma main. Alors quoi ? Une révélation ? Merci, mais j’ai passé l’âge pour ces enfantillages.

Tomber amoureuse d’une célébrité est le passage obligatoire pour toute adolescente qui se respecte. Plusieurs années déjà que je suis arrivée à cette conclusion. C’est l’âge des premières pulsions sexuelles, et une toquade de ce genre permettra aux jeunes filles d’explorer des sensations encore inconnues sans toutefois se confronter directement à leur crue réalité. Elles se pâmeront devant une figure de référence, à la fois virile, sensible et respectable. Simple admiration pour certaines ; tandis que les plus atteintes prendront facilement cela pour de l’amour. Bien entendu, à treize ans je n’avais pas conscience des aspects peu ragoûtants de la communication artistique. Et je me suis fait avoir comme une bleue.

Lieu idyllique entre amour platonique et désir, la toquade est aussi une définition grossière de la personnalité. J’ai choisi le mien brun par simple goût personnel ; d’un âge raisonnablement supérieur au mien pour qu’on ne puisse accuser un transfert de la figure paternelle. J’ai choisi un musicien parce que mon père et mon grand-père l’étaient aussi ; d’origine suffisamment exotique pour m’évader du village perdu où je suis née. Du moins je croyais choisir, maîtriser parfaitement la situation. Je me trompais lourdement.

Tomber amoureuse d’une célébrité est une chose d’une banalité affligeante. Au détour d’une conversation, j’ai posé la question à quelques amies. Chacune d’entre elles a admis avoir, au début de son adolescence, ressenti une telle attraction. Jeunes femmes épanouies aussi bien professionnellement que sentimentalement, elles repensent aujourd’hui à cette période de leur enfance avec nostalgie, et quelque chose de plus qui ressemble fort à de la gêne. Quant à la durée de cette toquade, elle oscille généralement entre trois semaines et huit mois. Sauf que voilà.

Je m’appelle Marine et j’ai vingt-trois ans. J’aime Daniel. Ça fait près de dix ans.
L’église Saint-Denis n’a pas encore sonné les vêpres, ou du moins je ne les ai pas entendues. Je suis déjà là, accoudée à la fenêtre du Réservoir, un verre à la main. J’ai toujours eu une préférence pour le whisky, goût qui s’est accentué ces dernières années.

C’est un après-midi de septembre ensoleillé à la Croix-Rousse ; les toits brillent de la lumière qui ruisselle, et entre mes doigts, le liquide ambré commence à se réchauffer. La ligne de l’horizon est trouble à l’est, bien après les limites de Lyon ; lorsque le mauvais temps s’annonce les Alpes apparaissent nettement au loin, et je pourrais presque croire avoir le Mont-Blanc au milieu de mon appartement. Aujourd’hui le ciel est calme et clair. J’entends des enfants jouer à quelques rues d’ici, bruit de fond à peine perceptible. La voix de Daniel a empli les interstices du parquet et je me tiens là, immobile.

Il a écrit une nouvelle chanson. Sept en réalité, mais cela n’a pas d’importance. J’avais oublié ce que ça faisait. À force de travail, j’avais appris à si bien cacher ce que je ressentais que j’avais fini par ne plus rien ressentir du tout. À force de temps, j’étais parvenue à me convaincre de ne plus avoir peur en allumant la télévision ou la radio. À me convaincre que je n’aurais plus jamais treize ans.

Je vide le verre d’une traite, imaginant le regard désapprobateur que le portrait doit me jeter à présent. Lorsque ma bouche s’assèche, je débouche la bouteille pour me resservir. Ce sera plus lent cette fois ; sept chansons, sept gorgées. La première brûle ma trachée et je ferme les yeux. Les minutes défilent. À la septième, mon cœur manque de s’arrêter.

Souvenir de Londres. D’une avenue bordée d’arbres en fleurs lorsque les beaux jours revenaient. Assise là sur le trottoir humide, la fumée de ma cigarette semblait se mêler à la brume environnante. La porte rouge de sa maison. De temps en temps, un léger bruissement derrière les rideaux de lin ; et puis plus rien. Rien d’autre que la ville qui hurlait à mes oreilles, et le silence qui hurlait plus encore.
Trois ans se sont écoulés depuis que je suis rentrée d’Angleterre. Les images avaient fini par s’effacer pour être remplacées par de nouvelles ; et pourtant les revoilà. Le bout taché de mes baskets. Les cris, les larmes. Mes illusions et mes angoisses. Jusqu’à mon regard fixé obstinément sur le bitume. Mon passé, plaqué sur quatre accords. Merde.

Reprendre mon souffle. Peut-être que ces années de maîtrise de moi-même vont finir par servir, après tout. Il faut me réveiller. Ou peut-être pas ? Je ne peux pas croire à ça, tout de même. Je suis une adulte maintenant, je ne vais pas retomber dans le même panneau. Et pourtant... Je dois bien y croire. C’est trop de coïncidences, trop à avaler, trop gros, trop tout. Trop moi. Serait-ce alors...? Non, bien sûr que non. Mais en même temps... Et qu’en est-il de ces trois mots ? Je t’aime ? Je t’aime ! JE T’AIME !

Le bonheur fulgurant débarque avec ses gros sabots ; les arguments et statistiques ne tardent pas à suivre, subtils et fourbes. J’hésite encore entre croire et ne pas croire, quand je comprends : je n’ai que l’illusion du choix. Je sais déjà. Il faudra alors oublier, oublier tout ce que je me suis efforcée d’apprendre durant ces dix dernières années. Ramasser les décombres, et reconstruire entièrement mon identité.

Soudain, le blanc des murs paraît plus lumineux, d’un éclat presque jaune. Au loin, les cimes montagneuses se détachent chaque seconde plus précisément sur un ciel noir. Je tourne mon visage, et dans la lumière aveuglante j’aurais juré voir le portrait sourire. L’orage approche.