Ma vie de malade en raccourci

Les difficultés d’un jeune schizophrène pour trouver sa place dans le monde professionnel.


L’école

La première fois que je suis allé à l’école, j’ai pleuré. Le seul souvenir persistant, c’est l’ennui – sachant qu’on a toujours tendance à embellir les souvenirs, je parle des de choses qui me paraissent avoir réellement eu lieu. En CP, à l’âge de 5 ans, un jour où c’était particulièrement désagréable, j’ai fait une petite fugue. Je suis parti à pied. J’ai été récupéré par quelqu’un et ramené à l’école. Après cela, le directeur nous a envoyés, mon frère et moi, voir une orthophoniste parce que je mélangeais les « m » et les « n », les « p » et les « b ».
Mon frère avait beaucoup de difficultés à comprendre et à apprendre. Moi, la seule chose que j’aimais à l’époque, c’était un jeu où un personnage apparaissait lorsqu’on trouvait la bonne réponse. J’ai redoublé mon CP.

Dans la cour de recréation, je n’avais aucun copain. J’ai toujours été seul et j’en ai souffert. Je suis incapable de dire ce que je faisais, je voulais jouer avec les filles mais elles m’ont rejeté car je les embêtais. Elles sont allées chercher les garçons. Je leur ai dit que je n’avais rien fait de mal, je voulais juste jouer et ils m’ont frappé, alors je suis allé voir la maîtresse qui m’a dit : « Apprends à te défendre tout seul ! »
Quelques jours plus tard, j’apprends que mon frère est dans les toilettes et qu’il pleure. Il s’est enfermé, il est incapable de dire pourquoi, il demande un mouchoir et prononce mal : il dit « égouttoir ». Personne ne comprend. La suite est confuse, mais je sais qu’il y avait 3 ou 4 professeurs. Après ce jour, dès qu’on humiliait mon frère, je ne le défendais pas et partais. A la maison c’était moi qui dirigeais mon frère. J’adorais regarder la télé, faire des cabanes et la cuisine.

A l’âge de 5 ans j’ai commencé le foot. J’ai joué pendant 5 ans. C’est un voisin qui a obligé mon père à m’inscrire. Je n’en ai aucun souvenir valable. Je sais que vers la fin, je n’aimais plus ça. Ensuite, j’ai fait de la flûte à bec, je détestais. Après, j’ai recommencé à faire du foot pendant un an, ils m’ont mis avec les moins de 15 ans, et j’ai remporté une médaille d’argent avec l’équipe. Ils m’avaient mis avec les moins de 15 ans pour la simple raison qu’il manquait un joueur et que dans tout l’effectif j’avais l’âge limite. J’étais presque toujours sur la touche et ne bougeais pas d’un poil. Les rares fois où j’étais sur le terrain, les autres ne me faisaient aucune passe. A 7 ans, j’ai vu un ordinateur. Je me souviens que cet appareil m’avait fait rêver. Après, j’ai découvert les jeux vidéo, c’était très cher mais je voulais absolument en avoir.

Mon anniversaire en CM1 : j’invite une partie de la classe. Personne n’est venu, sauf mes cousines et un garçon de la classe. Après le CM2, je le revoyais au carnaval scolaire où j’évitais d’aller pour ne pas avoir à me confronter avec mes anciens camarades qui me trouvaient débile et aussi à cause des mauvais souvenirs d’humiliations publiques. Le pire, c’était en 1994 où je revoyais depuis plusieurs années mon copain d’enfance (je le connaissais depuis la maternelle). Là, il était différent, il m’a humilié dans la salle de sports, tout le monde était dehors à regarder le spectacle. Il me crachait dessus avec un autre plus âgé que nous de 4 ans ; je me suis refugié dans des empilements de tréteaux et de tables. Après, le copain d’enfance, je le voyais dans le car jusqu’à ma dernière année au collège, de ma 6ème à la 5ème. Après je suis allé en 4ème technologique. C’était la galère dans le car à chaque fois. Je ne trouvais pas de place parce que personne ne voulait s’asseoir à côté de moi. Le copain d’enfance ne disait rien pourtant, au début on s’asseyait à côté, mais on nous détestait, surtout moi, et on disait que j’étais débile et lui intelligent. A la fin, une fille l’avait forcé à me coller du Babybel dans le dos à la descente du car, la dernière année. Un des pires moments vécus de mon existence, le plus abject.

Le commencement de la maladie qui fait que j’entends des voix, c’était le jour où à 10 ans je suis tombé dans les pommes et j’ai cru que quelqu’un m’avait dit : « Tu n’as pas assez mangé. » Un jour, le directeur avait convoqué mon père parce qu’il en avait marre de ne voir constamment que ma mère. Il voulait que je parte dans une classe de rattrapage. Mon père a été visiter le collège, mais c’était trop cher et je suis parti à l’école publique. Le directeur comprenait mon père et s’était proposé pour me donner des cours particuliers gratuits. Tout se passait bien. La durée des cours particuliers, je n’en ai plus aucune idée, ce qui m’a marqué, c’est la fin. J’avais à faire une rédaction sur un conte, on l’a faite ensemble et quand je l’ai rendue, après l’avoir corrigée, le professeur était stupéfait et a dit que je deviendrais un grand écrivain. Je ne lui ai jamais dit parce qu’il m’avait sorti ça devant toute la classe, mais c’est quand même grâce à ses cours particuliers que j’ai réussi par la suite à obtenir des notes supérieures à 10 environ, les cinq années qui ont suivi. Après, il a arrêté les cours particuliers en disant que je ne faisais aucun effort. A l’approche de la fin du CM2, j’étais dans la classe du directeur qui prenait sa retraite à la fin de l’année. Je ne connaissais toujours pas l’alphabet. Je m’étais levé et l’avais dit devant tout le monde car on faisait un exercice où il fallait utiliser le dictionnaire. Tout le monde avait ri. Je me suis mis à pleurer à la recréation et le directeur m’avait donné à l’apprendre. Je l’ai récité peu de fois, comme une chanson, il m’a regardé, surpris, et gentiment m’a dit : « Ce soir récite-le ou tu ne t’en souviendras plus. » Je ne l’ai jamais fait.

Le collège

En 6ème, je n’avais qu’un copain, celui que j’avais en maternelle. On s’entendait très bien, on élaborait des plans pour visiter des maisons abandonnées ou toute autre connerie ; il était mauvais à l’école. Ensuite je suis parti en 4ème technologique dans un autre établissement. J’ai appris qu’il avait fait un BTS maçon par alternance sur la Côte d’Azur. Après lui, j’ai eu un autre copain, on n’arrêtait pas de jouer à la console chez lui ou chez moi.

A 13 ans je me souviens avoir acheté une Action Replay pour Super Nintendo et avoir passé trois mois à essayer de trouver le code graphique pour supprimer une porte dans un monde, pour pouvoir jouer dans l’univers entier. J’y suis arrivé mais ma console a bloqué, j’étais dégoûté, j’ai arrêté. La plupart des choses que j’ai obtenues, c’est par des bidouilles.

1987 c’est l’année où, lors d’un repas chez le voisin, mon père a demandé à son beau-père comment ça allait se passer pour les terrains, pour faire son poulailler. Finalement il s’est énervé et s’est battu avec son frère qui était prêtre. Il lui a cassé ses lunettes, ils ont appelé les pompiers, il est parti à l’hôpital psychiatrique du secteur et y est resté une nuit. Le psychiatre a dit qu’il était normal. Après cette histoire, mon père ne nous a plus rien offert à Noël, c’est ma mère qui se débrouillait avec les allocations. Parfois il pleurait et nous racontait sa vie. Par moments, il allait voir son beau-père le voisin pour l’engueuler, personne ne l’écoutait mais il a quand même assisté à tous les Noël, toutes les fêtes familiales sans dire un mot, à part le Noël 88 où ils ont encore appelé les pompiers et il est resté deux jours à l’hôpital psychiatrique, avec la même version que la première fois. Ils ont dit : rien à signaler. Il travaillait dans une communauté religieuse comme jardinier. Ça n’allait pas non plus. Son chef était un ami de son beau-père, ma mère disait qu’il n’était « pas bien dans sa tête ». Mon père gardait tous ses anciens vêtements et les portaient très longtemps, certains lui avaient été offerts par son grand père. Comme son beau-père ne lui avait pas donné de terrain pour son poulailler, il a élevé une quarantaine de poules dans son jardin. Mes parents n’arrêtaient pas de se disputer. Ça a duré jusqu’en 94 où ça s’est calmé.
Pendant ma deuxième année de 6ème, les vedettes de la classe, les cadors, m’ont rejeté. Ce qui m’énervait le plus, c’est que tout le monde me jugeait sur mon apparence, le niveau social de mes parents, sans chercher plus loin.

En 5ème, j’étais totalement seul, personne ne me parlait sauf pour faire une bonne action et dès que j’essayais de m’incruster, c’était l’humiliation. Après il s’est produit l’inverse, j’évitais tout le monde, je passais mon temps à lire Science et vie junior ou des livres techniques au C.D.I. Je voulais savoir le pourquoi du comment. Dans le C.D.I, je me cloîtrais dans un coin et rejetais tout le monde, même ceux qui venaient avec de bonnes intentions. Je les envoyais promener. Je me souviens qu’une fois le petit génie de l’école m’avait dit : moi j’ai entièrement lu Le Seigneur des Anneaux, les 3 tomes. Il m’avait dit rapidement de quoi ça parlait, chaque tome, la façon dont il m’avait dit ça m’avait incité à en regarder un, j’ai lu les 50 premières pages et je me suis arrêté, trop de détails et beaucoup de mal à comprendre. Il ne m’estimait pas du tout, même me dévalorisait. Une fois, il m’a sorti : « Tu ne comprends pas tous ces livres », méchamment. Je n’ai rien dit, j’ai pensé : non, il faut qu’on m’apprenne à les aimer. Juste après avoir pensé ça, j’ai déprimé.

Quand le C.D.I était fermé, je restais assis dans l’agora. Pour comprendre ce rejet en masse d’une grande partie de l’établissement. Il faut savoir que j’avais eu deux avertissements, pour avoir imité la signature de mes parents, être allé jouer chez un copain au lieu d’aller en cours, avoir vendu des feux d’artifice à mes camarades, avoir piqué des livres à la bibliothèque et avoir insulté mon professeur d’anglais parce qu’il faisait comme si je n’existais pas. J’étais nul et aussi pour avoir mis l’anarchie en cours, pour avoir supprimé l’autorité du professeur d’anglais.

Le 14 octobre, je me suis volontairement coupé la moitié de la main avec une scie circulaire. La raison : si je me suis coupé la main, c’est parce que je me suis aperçu que si je continuais comme ça j’allais droit vers le suicide, alors j’ai préféré montrer toute ma colère d’un passé désastreux par cet acte. Mais je n’ai rien dit et ai fait croire à un accident. Je me souviens que quatre camions de pompiers et une ambulance étaient venus. Après, à l’hôpital j’ai vu le docteur, je suis resté 15 jours, je crois. Ensuite à l’école, j’ai raconté que je m’étais coupé en construisant une niche pour mon chien.
Je profitais de mes absences répétées chez le kiné et le chirurgien pour visiter à pied les alentours. Puis je séchais pas mal, aussi. Je m’absentais.

J’élaborais des stratagèmes pour voler de l’argent : à mon oncle, à ma tante, à mon père. Ça n’a duré qu’un mois, je me suis fait engueuler. Après j’ai essayé de trouver mieux : vente de tickets de bourriche, faux voyages scolaires. Tout le monde croyait que j’étais incapable de faire du mal à une mouche alors que j’avais l’esprit mal tourné. Ça a duré, les arnaques devenaient de plus en plus élaborées : vol de tampons scolaires, revente de matériel volé, etc. J’essayais constamment d’améliorer mes arnaques sans que ça se retourne contre moi et surtout qu’on ne puisse jamais le prouver.

A la fin du collège, je faisais partie des meilleurs de ma classe. Pourtant je ne foutais rien, juste le minimum, et quand j’apprenais c’était toujours par cœur. En maths c’était limite, en français j’étais bon en rédaction, en techno j’étais bon, histoire très bon. C’est l’histoire qui m’a donné envie d’en savoir plus. J’ai le souvenir d’un professeur remplaçant qu’on a eu deux semaines. C’était constamment le bordel en cours et il avait décrété qu’il ne foutrait plus rien. Il restait assis et nous regardait, ne bougeait pas et ne disait rien. Avec un petit sourire moqueur il nous a donné un contrôle sur les racines carrées, un truc de fou. Puisqu’il n’avait fait aucun cours, c’était à nous de nous débrouiller avec le livre J’avais pris sa connerie au sérieux et avais lu le bouquin pendant 4 heures la veille du contrôle. Les contrôles nous ont jamais été rendus mais j’ai eu la meilleure note : 9.

Mes stages

En 5ème, mon père m’obligeait à trouver des stages pour partir en apprentissage. J’en ai fait pendant 3 ans. Ces stages n’avaient strictement rien à voir avec l’école, mais le principal adjoint avait accepté de me donner des feuilles de stage avec une responsabilité de l’établissement. J’ai fait une tournée de stages. D’abord à l’hôtel de France (trois étoiles) où le chef était surpris de mes capacités. Mais je n’étais pas vraiment motivé. Un autre stage, c’était dans une boulangerie. A la fin de tous mes stages, je faisais des comptes-rendus de cinq pages minimum. Pour le boulanger, j’avais fait mon plus beau rapport, je ne sais pas pourquoi. Il l’avait lu et était persuadé qu’on m’avait aidé. Son apprenti disait : « Vous voyez, c’est pour ça que j’ai du mal. Il y a des jeunes comme lui qui sont dans ma classe. » Il faut savoir que durant ce stage, je ne lui avais posé aucune question. Il m’avait dit : « Je ne comprends pas, d’habitude les jeunes comme toi me posent plein de questions. Je n’y crois pas, ce n’est pas possible, on t’a aidé. » Il ne m’a rien donné à la fin du stage et m’a dit qu’il avait une autre personne en vue pour un apprentissage.
J’ai fait un autre stage dans une boucherie où ça s’est très mal passé. Ils m’ont fait décrasser 750 petits gobelets de pâté vides, il y a un ouvrier qui a dit que c’était inacceptable. Je ne parlais pas beaucoup, même pas du tout, et n’ai rendu aucun compte-rendu de stage.

L’été de mes 15 ans, j’ai travaillé comme plongeur. Un bordel pas possible : la cuisine était dégueulasse, personne ne faisait un effort pour que ça soit propre, je passais derrière tout le monde. La responsable me surchargeait de travail. Un truc épouvantable. Pendant le service, les poêles et les casseroles étaient sous la table, il y avait de l’huile par terre, le frigidaire était plein à craquer, deux chefs sont partis au cours de mon passage dans l’auberge. Les raisons : le foutoir, mal payés, surcharge de travail. Je me faisais constamment crier dessus « T’as oublié ça ! » Je partais toujours le dernier parce que je devais tout nettoyer. Je l’ai quand même fait trois étés de suite. La dernière année je suis devenu aide-cuisinier.

Le lycée

Le brevet des collèges, je l’ai obtenu de justesse, ensuite je suis allé en 2nde électrotechnicien en lycée professionnel. Au bout de 15 jours, je fais une fugue dans l’intention de me donner la mort. Durant la fugue, j’ai marché mais n’ai jamais rien fait. J’ai appelé la police qui avait cherché toute la nuit près de chez moi alors que j’étais 30 km plus loin. Ils sont venus me chercher au commissariat. Ils me proposaient à manger gentiment. J’ai raconté mon histoire en bref sur le trajet du transfert pour aller au commissariat qui était chargé de mon dossier et on m’a dit de le raconter à mon médecin, c’est tout juste si le flic ne me prenait pas pour un simple d’esprit. Je sais qu’il avait questionné le lycée, ma classe où je prenais le car, ainsi que tous les voisins et devait connaître un peu mon passé. Pour lui, ça avait l’air désespéré. Je pars voir le médecin, lui dis que j’ai des problèmes à l’école. Il me donne 15 jours d’arrêt maladie et me donne par la suite un rendez-vous chez un psychiatre pour adolescents, dans un hôpital psychiatrique. Au premier contact, je ne dis pas un mot. Au bout de trois séances, les 10 dernières minutes, je raconte tout et n’importe quoi, des petits bouts de mon histoire. J’avais une peur bleue qu’il découvre que je m’étais coupé la main et qu’il apprenne toutes les conneries que je faisais. Ça dure deux ans puis il me dit : « Je n’y arrive pas. Mais si tu as un problème, tu peux revenir me voir. »

Au lycée, je faisais croire que je mangeais chez mon frère (imaginaire). En réalité, je me refugiais dans un bois et attendais que l’heure passe. Même quand il pleuvait des cordes. Alors je bricolais des trucs avec des branches. Certains se doutaient de quelque chose (parfois, je rentrais trempé) mais ça n’allait pas plus loin. Toutes mes arnaques me rapportaient à peu près 2100 francs que je dépensais en bonbons pour presque 1000 francs ; le reste en jeux vidéo et tout autre gadget. La plus grosse partie venait de mon père, qui croyait tout ce que je lui racontais. J’ai redoublé ma première année, le midi je ne mangeais pas et gardais l’argent pour moi.

Quelques semaines plus tard, je n’ai jamais su si c’était à cause du psychiatre, mais mes parents ont été convoqués au tribunal pour enfants. Ils ont été accusés de mauvaise éducation, parce que le principal du collège a vu mes deux plus jeunes frères avec des chaussures trouées, le juge les a fait suivre par un psychanalyste et un tuteur est venu voir régulièrement notre famille. Ça a duré un an, puis ils ont placé un tuteur pour mes deux frères au lycée.

En cours de maths, j’avais une calculatrice scientifique programmable. En prévision d’un contrôle, j’avais fait un programme pour résoudre les équations à deux inconnues. Lors de la correction le prof de maths me dit : « Je ne comprends pas, d’habitude tu as tout faux et là tu as tout bon, mais sans le détail des équations. » Je lui dis que j’ai triché, tout le monde rigole et certains disent : « T’es con, pourquoi tu le dis ? » Un élève réplique : « Mais c’est dix fois plus dur de le faire à la calculette ! » Aucune réaction. J’avais fait le programme mais il ne fonctionnait pas vraiment bien, alors j’ai fait une intersection de deux équations de droite, après je me suis rendu compte que le programme aurait pu marcher.

L’apprentissage

La première fois que j’ai passé le BEP, je l’ai raté volontairement pour pouvoir redoubler. L’année suivante, je ne faisais rien. J’apprenais à peine en vue de l’examen et j’avais environ 13. A la fin de l’année, je trouve (de justesse) une entreprise qui fait du chauffage industriel ; pour un apprentissage. Je me souviens de l’entretien d’embauche, j’avais fait un CV où j’avais marqué les moindres choses importantes qui avaient un lien avec le travail : rénovation de la maison de mon oncle, pose d’antenne parabolique, aide à l’installation électrique d’un atelier de paysagiste, etc. Pendant qu’il le regardait, je baissais la tête inconsciemment et me disais en silence : pourvu qu’il me prenne. Après 20 minutes et il m’a dit oui, j’étais plus qu’heureux quand je suis rentré chez moi, j’ai dit à mon père que j’allais installer des chauffages rayonnants un peu partout en France. Il était content. L’inconvénient, c’est que je ne savais pas travailler, je faisais tout et n’importe quoi, sans réfléchir. Pourtant, je rêvais qu’il me donne des responsabilités mais je me cassais la tête sur les attitudes qu’il avait, ses comportements, pour savoir à quel moment il m’engueulait ou s’il me félicitait. Je ne comprenais rien.

Il ne m’a jamais engueulé, il ne me faisait juste des remarques et moi je prenais ça pour des humiliations, alors je gâchais le boulot et recommençais – alors que le premier jet était bien. Autrement, j’adorais les déplacements, ça me permettait de voir du pays, des gens, manger au restaurant, dormir à l’hôtel, visiter les voutes d’une église, me glisser dans des trous de souris pour brancher une boite, etc. Le patron me disait toujours : « Tu as encore oublié quelque chose, je parie. » Je répondais non, instinctivement. Il me disait : « Si, je vois bien ta tête. Va le chercher ! » Et moi « J’ai rien oublié ! » « Si tu continues, ça va gueuler. » Il disait ça avec un grand sourire pour me signifier que j’étais vraiment un gamin. Avec le seul ouvrier qu’il avait, c’était pareil. Ensuite, après 8 mois d’apprentissage, les ligaments du genou gauche de l’ouvrier se croisent – à cause de la dureté du métier de couvreur. Il part se faire opérer ; son arrêt maladie dure deux ans. Je me retrouve seul avec le patron, ce n’est pas la joie. Il a voulu me licencier parce qu’il ne pouvait plus se permettre de me payer, mais il m’a quand même gardé. Il me laissait faire les lustres sur les chantiers et m’a fait beaucoup de fleurs mais il me faisait quand même ranger l’atelier, réparer la toiture et balayer l’atelier. Pendant trois mois, j’étais toujours avec lui à faire des bricoles : réparer un toit, poser une nouvelle toiture, faire des installations de chauffage – plus ça allait plus je me sentais à l’aise.
On a même fait des chantiers dans des églises à deux.

A la fin de mon apprentissage, j’ai obtenu le diplôme BEP de chauffagiste et comme l’ouvrier de mon ancien patron avait fait les compagnons de France, je me suis dit que j’allais le tenter. Le jour du test, je finis le QCM le premier et pour l’entretien j’essaye de me vendre comme je peux. 15 jours plus tard, je téléphone au prévôt pour lui demander si je suis pris. Il me dit oui.

Je suis fauché comme les blés, parce que depuis mes 18 ans (quand je suis devenu apprenti), j’ai claqué tout mon fric dans Internet et les PC. Mon grand-père m’a prêté 1 500 euros, somme que j’ai très mal gérée. Enfin bon, j’y suis allé et au début ça été très dur, je n’avais pas leur niveau humain, en tout cas c’est comme ça que je l’ai vécu. Le prévôt m’envoie chez un patron pour un contrat de qualification de 6 mois. Je rate l’entretien et finis en agence d’intérim, où j’arrive tant bien que mal à rentrer dans une grosse boite qui fait du chauffage industriel. Je me retrouve avec un anglais, un ancien marine (quatre bières le midi et il repart travailler sans manger). Tout roule jusqu’à la prise de comprimés de Xanax. Je m’enfile la boîte et me retrouve à l’hôpital. Le prévôt s’arrange pour que je ne parte pas chez les fous.
Je pète un câble la veille de l’adoption chez les Compagnons, je deviens incontrôlable et très agité, je fais de la parano et finis par essayer de me pendre avec un enrouleur. Un aspirant vient me détacher. Je finis à l’hôpital psychiatrique, fais mes pompes habituelles et au bout d’une semaine on me laisse partir. Avec mon sac, je me retrouve à la rue, il ne me reste plus qu’à atteindre ma voiture chez le prévôt. Je téléphone, il ne veut pas venir et après me dit de me rapprocher du foyer. Je réussis in extremis à retirer 10 euros et arrive au foyer, toutes mes affaires sont dehors et il y a des bouteilles vides dans la cuisine. Une tradition quand on vire quelqu’un chez les compagnons, ça s’arrose.

Je suis foutu dehors comme un malpropre avec 800 euros de découvert, une voiture qui est restée 6 mois sur le parking des compagnons et une autre voiture qui roule. Je pleure. Mon grand-père m’a prêté de l’argent, je ne peux pas lui faire ça. Rien à foutre, je signe le contrat d’arrêt de la boite où j’ai bossé 6 mois et retourne chez mes parents, où ce n’est clairement pas la joie. Je touche les Assedic de justesse grâce un gars qui ma dit de renoncer à porter plainte et de penser à arranger ma situation financière.

Je passe 6 mois à jouer aux jeux vidéo, à rester devant mon PC sur Internet, et à glander. Mon père m’engueulait, car il devait payer toutes les factures téléphoniques (qui s’élevaient parfois à 1 200 euros) – c’était les débuts d’Internet avec le prix d’un appel local à la minute. Après ces 6 mois, j’ai fait une tentative de suicide qui finira à l’hôpital psychiatrique. Je sors au bout de 15 jours et le verdict tombe, enfin : schizophrénie. Dans mon désespoir, j’avais postulé pour un BP en apprentissage chez un artisan qui voulait me prendre pour refaire les compagnons plombiers, comme apprenti. Je sors et tiens 3 jours. Après, je galère d’humeur en humeur, je fais une formation de 3 mois comme stratifieur où je ne serai pas pris. Je foutais rien et commençais à avoir la maladie sur mon chemin.

6 mois plus tard, je suis pris dans une usine de bateaux pour poser tous les ustensiles sur un voilier de 49 pieds. Ça se passe à merveille, 10 mois de rêve, joie d’aller au boulot, je deviens responsable d’ouvriers qui m’aident dans ma tâche. Je monte un dossier pour augmenter mon rendement. En fait, je me suis embourbé dans la mégalomanie et j’en arrive à vouloir absolument retrouver mon amour d’enfance pour l’épouser. Le délire approche. Je me lève la nuit, je dors une heure, j’ai des visions, des voix (serial killer, KGB, FBI, hypnose, complots, drogue, les feux de l’amour version gore). L’horreur.
Mes parents rusent pour m’emmener à l’hôpital grâce à l’aide du médecin de famille, ça dure 5 mois. J’en sors au bout d’un mois et demi et là je réalise que je ne suis pas passé loin de l’irréparable et suis mis sous curatelle renforcée parce que j’ai 3 000 € de découvert. Je rentre chez mon père et me renseigne sur la schizophrénie sur Internet ; j’y découvre une association où des gens intelligents me soutiennent.
Je fais une psychothérapie et touche le chômage. Je fais une formation pour personnes en invalidité et ça finit par aboutir sur une formation AFPA électronique. Ça dure 3 semaines et je refais une tentative de suicide, je n’étais pas stabilisé.

Je suis des cours d’anglais et de maths ainsi que de français, ce n’était pas formidable mais je prends mes traitements. Après, le psychiatre me propose les ateliers thérapeutiques après un an d’hôpital de jour. Et le coup fatal : durant cette période, ma mère a eu un cancer foudroyant : en 15 jours, elle est partie, cancer du foie. Mon frère ne s’est jamais remis de la mort brutale de ma mère.
Pour m’aider à vivre seul, on me propose un foyer pour malades psychiques et l’atelier thérapeutique la journée, je dis oui. Ça se passe très bien, je trouve un studio. Je fais un stage dans un ESAT, suite à la fin de mon atelier thérapeutique dans le bois. Mais je fais de la parano sur le responsable du stage.

Actuellement j’attends une réponse pour entrer dans un ESAT depuis deux ans et vais à l’hôpital de jour. Je fais mon pilulier moi-même. Je vais pendant les vacances scolaires chez mon père et fais des activités avec mes petits neveux depuis 6 ans.
Je vais avoir 34 ans.