Femme de pouvoir

Le passé d’une femme devenue impitoyable.


En cette fin de journée de l’hiver 2011, le bureau de la directrice de l’entreprise Wyllam & fils était encore éclairé. La journée avait été triste et grise dans cette banlieue de Rouen où l’entreprise de transport, fondée en 1956 par le grand-père Wyllam, était installée. Elle avait été rachetée en 2008 par un groupe important, spécialisé dans le transport routier qui, à son tour, avait été repris par un fonds de management et d’investissement.

Odile avait intégré la société quatre mois auparavant à un poste de dirigeante. Son embauche avait suscité quelques remous dans le milieu du transport. Le fonds d’investissement avait mis à la retraite le descendant de la famille Wyllam et s’était assuré la collaboration de la nouvelle directrice, en la débauchant d’une société concurrente. Sa mission consistait essentiellement à engager une restructuration opérationnelle, en améliorant les résultats de l’entreprise, tout en réduisant les coûts de fonctionnement et, comme conséquence, à compresser le personnel. Sa réputation l’avait précédée dans sa prise de poste et l’accueil avait été convenu, froid et méfiant. Odile n’avait que faire des ressentis et des impressions des uns et des autres. Les premières semaines de prise de poste l’avaient rendue rapidement impopulaire. Son discours acerbe et ses critiques envers son prédécesseur avaient détourné le personnel de cette femme, propulsée à ce poste de directrice par un groupe étranger à la société. Son attitude antipathique et suffisante ne laissait aucune place à l’instauration d’un lien. Les salariés se sentaient trahis, leur implication et leur histoire d’entreprise balayées en quelques semaines. Certains travaillaient dans la société depuis plus de 30 ans. Ils avaient contribué à son évolution et tous étaient amers. Odile agissait sans tenir compte du passé, elle avait une mission à remplir et n’allait pas s’encombrer de considérations « humaines ». Elle s’était appuyée sur cette réputation de fonceuse et de « killeuse » pour gravir les échelons. Sa réussite professionnelle avait été travaillée et calculée pendant de nombreuses années. L’ambition était une valeur noble, les moyens pour y arriver étaient multiples et elle avait agi avec méthodologie. À ses yeux, s’accomplir était primordial, il ne pouvait y avoir de réalisation de soi sans réussite et la reconnaissance passait par la consécration. Femme de pouvoir, Odile profitait de sa haute stature pour affirmer sa personnalité. À 54 ans, elle avait façonné son image, mis en valeur son visage rond et sa peau blanche. Sa coupe de cheveux masculine était légèrement adoucie par des cheveux colorés dans un dégradé de roux. Son front volontaire, atténué par une frange. La voix travaillée, sachant appuyer sur des sonorités plus ou moins graves ou aiguës, selon les circonstances.

Sur son bureau étaient posées deux listes, celle des personnes « désireuses » de quitter l’entreprise ou susceptibles de partir en retraite, et celle des personnes à éliminer. Nora n’était présente sur aucune de ces deux listes.
Odile se remémorait l’altercation qu’elle avait eue avec elle, en cette fin de journée.
C’était la seconde altercation sérieuse depuis son arrivée. Elle ne comprenait pas le fonctionnement de cette fille. Odile était déstabilisée et n’aimait pas cela. Ne pas maîtriser une situation n’était pas dans sa nature. Pourquoi cette fille de 28 ans l’avait-elle mise à mal ? Ce qui l’agaçait, c’était son assurance, celle qu’elle n’avait pas eue à son âge ; son regard aussi la perturbait. Des yeux sombres qui vous donnaient l’impression de scruter votre personnalité. Ses réponses à toutes les observations qu’elle lui avait soumises, son indépendance d’esprit et ses arguments qui sonnaient juste.

Nora était secrétaire, assistante de direction, disponible, ne rechignant nullement à travailler tard. Les salariés l’appréciaient, elle était disponible pour tous et savait accorder du temps à toute demande. Elle faisait le tampon entre le personnel et la directrice. La période était tendue, car tous savaient ce qui résulterait de cette réorganisation. Récemment, Odile l’avait entendue rire et plaisanter avec deux chauffeurs qui étaient venus pour déposer des documents de travail. Elle lui avait fait une remarque sur la proximité avec laquelle Nora s’entretenait avec ses collègues. Nora avait attendu que les chauffeurs partent et les échanges verbaux entre les deux femmes avaient débuté. Il était 18h30 quand les deux chauffeurs étaient arrivés, après leur travail qui s’achevait à 18 h. Nora avait pris du temps pour avoir des échanges amicaux et se détendre après une journée chargée.
Odile ne l’entendait pas de cette façon : « Je ne tolère pas les familiarités entre collègues, votre position vous oblige à garder une distance avec certains membres du personnel. Vous êtes assistante de direction et, à ce titre, vous vous devez à une certaine réserve. Il est vrai que, dans votre culture, vous n’avez pas à respecter les distances auxquelles nous sommes tenus en France. » Les yeux de Nora passèrent du brun foncé au noir intense. « De quelle culture, parlez-vous ? Je suis née en France, certes mes parents sont d’origine égyptienne, pour mon père, kabyle pour ma mère, mais naturalisés français depuis trente ans. Mon pays c’est la France, il n’y en a pas d’autre. Éduquée à l’école laïque de la République, je n’ai eu aucune initiation religieuse, et mon appartenance ne fait aucun doute pour personne, même si mon physique rappelle des origines différentes. Vous êtes la première à clamer que je suis excellente en français et que vous avez rarement eu une secrétaire qui maîtrisait aussi bien le français. Je proclame haut et fort que la France est mon pays, celui dans lequel je me reconnais et que j’admire pour ses diversités et sa tolérance. Je constate que ce n’est pas votre cas. Vous n’arrêtez pas de dire que vous êtes bretonne et catholique, que je sache la Bretagne est une région française et non un pays, vous l’auriez oublié ? »

Odile fut prise d’une bouffée de chaleur intense de la tête aux pieds. Elle se mit à crier : « Prenez garde, je peux vous… » Nora lui coupa la parole et ajouta : « Non, c’est à vous de prendre garde, car vous venez de tenir des propos racistes et cela peut vous coûter cher. » Sur ce, elle se tourna, prit son sac et son manteau. Ses talons hauts claquèrent sur le carrelage de l’entrée, la porte se referma et Odile se rabattit dans son bureau, dans la position de l’enfant qui vient de faire une bêtise.
À son tour, elle ferma la porte avec brusquerie, tremblante et coléreuse, elle venait de commettre une erreur.

Elle s’assit et sentit monter en elle ce sentiment de solitude extrême qui s’était révélé, lors de son enfance, pour la première fois à l’âge de 10 ans. Une sensation terrible et elle avait compris que rien ni personne ne viendrait l’aider. Elle avait dû surmonter cette épreuve. Les pleurs et le temps l’avaient aidée, mais la blessure était toujours présente et elle se réveillait lors de situations tendues.
Son père, exploitant agricole dans le Castel briantais, était fier de sa réussite. Il avait acquis les hectares nécessaires à une exploitation florissante et ne s’était pas contenté d’un emploi de simple métayer comme l’avait été son propre père. Il avait tout misé sur sa réussite. C’est peut-être de cette éducation paternelle que lui venait son leitmotiv : réussir, comme une planche de salut. On ne pouvait exister sans cet aboutissement, non comme sa mère qu’elle avait tant aimée et qui avait été si absente. Victime d’elle-même, de son alcoolisme et de sa fragilité. Elle se souvenait des matins qui sentaient le vomi dans le salon, sa mère affalée dans le canapé, son père se précipitant pour nettoyer les dégâts de son épouse qu’il fallait cacher. Odile prenant sa petite sœur par la main, préparant le petit-déjeuner pour elles deux, sans un mot. Tout se faisait en silence, maman ronflant dans le salon, pas de bisous avant le départ en autocar, pour se rendre à l’école, pas d’encouragements pour la journée. L’histoire familiale dissimulée derrière les murs en pierres de la ferme.
Elle se remémorait le mariage de sa cousine, en juin 1967. C’était une belle journée d’été, la réception avait lieu dans les salles d’un château, louées pour l’occasion. Papa heureux, parmi les siens, maman alcoolisée, cette fois en public, sa petite sœur jouant avec les autres enfants. Et puis l’oncle que tout le monde aime était là, lui aussi. Celui qui met l’ambiance, propose des jeux, chante dans le micro, félicite les mariés, raconte des histoires qui font rire les adultes. Tous s’amusent et puis, l’irréparable : l’oncle abuse de sa nièce. Il lui dit que ce qui vient de se passer doit rester un secret, leur secret. Elle ne comprend pas et pleure. Il la console. Il dit l’aimer et ajoute qu’il l’a toujours aimée.

Quelques jours passent, elle en parle à une cousine plus âgée qui se bouche les oreilles, ne veut rien entendre, Odile ne comprend pas. Les mois s’écoulent, interminables. Elle arrive à en parler à une tante qui l’écoute, la prend dans ses bras et lui dit « Nous avons toutes vécu cela. Je te comprends, essaie d’oublier, c’est la meilleure chose, crois-moi. » Les années se succèdent, elle obtient son bac, s’inscrit à la fac en psychologie clinique, obtient une maîtrise. Cette période lui permet de mettre en mots et de comprendre son mal-être. Elle usera de cette formation pour appréhender ses futures rencontres, les étudier et les diriger à des fins personnelles.
Ensuite, c’est le départ pour Londres, sa vie dans la capitale britannique et son immersion dans le monde du travail et de l’entreprise. Sa première réussite professionnelle pour se prouver que l’on mérite la place convoitée. Viennent les dérapages d’une culture libérale où la mise en concurrence des travailleurs et le nivellement des salaires et des droits, par le bas, lui assurent toute latitude. Elle rentre en France, riche de cette culture d’outre-Manche, ce qui lui permet d’intégrer des sociétés où elle est attendue sur la mise en place de plans sociaux. Les premières années, elle s’efforce de trouver des solutions dites « sociales », un minimum de licenciements, des reclassements, des formations proposées aux partants. Les années de pratiques font d’elle une redoutable experte en redressement d’entreprise. Elle apprécie la notoriété qu’elle s’est bâtie. Elle s’entoure d’un volontarisme où la culpabilité n’a pas sa place. Son seul objectif est la progression des chiffres de l’entreprise qui l’emploie. S’appuyant sur des positions radicales, elle œuvre pour éliminer tout ce qui peut gêner son ascension et elle connaît le succès, en se donnant des défis sans aucune possibilité d’échec.

Il est 20h30, Odile n’est pas attendue, son unique fils a quitté la maison pour s’expatrier en Thaïlande et son mari ne fait plus partie de son univers, depuis longtemps. Elle doit prendre une décision. Elle ne peut pas garder Nora et la solution s’impose d’elle-même. Nora a une ancienneté de huit années dans la société, Christine l’assistante du service logistique, une ancienneté de quatorze ans. Elle licenciera Nora, cette solution comprendra un coût, celui d’une négociation. Christine deviendra l’assistante de direction. Odile a eu le temps de l’entrevoir et de comprendre que cette dernière ne lui posera aucun problème. C’est une femme passe muraille, que l’on aperçoit à peine, introvertie et disciplinée. Odile le sent, Christine fera l’affaire, même si le soir elle devra partir à 18h, car ses enfants l’attendront. Dès demain, elle appellera son avocate et mettra en œuvre le premier licenciement de l’entreprise Wyllam & fils. Suivront les révocations qui étaient déjà prévues, une dizaine. Sa mission prenait forme.