Je n'avais nulle part où (...)

Nans, 40 ans, souffre de délires paranoïaques. Il se retrouve à la rue, seul, sans soins, mais survit tant bien que mal grâce à la solidarité.


Je suis Nans, j’ai bientôt 40 ans, je suis schizophrène ; ce qui veut dire que j’entends des voix et que j’ai des hallucinations. Mes voix sont aussi agréables que désagréables, mais très perturbantes. Mes hallucinations tournent autour de choses mystiques, de Dieu, de la Bible, etc. Je vois et j’entends des anges, des démons, des créatures étranges et fantastiques. Je sais bien que tout cela n’est pas réel, que ce ne sont que des constructions de mon cerveau malade.

Je voudrais vous raconter, non pas comment je suis tombé malade – ce qui n’a aucune importance –, mais comment je me suis retrouvé à la rue, comment j’y ai vécu, comment j’en suis « sorti ».

J’avais 30 ans quand je me suis retrouvé à la rue. J’entendais des voix depuis bientôt 10 ans. Je n’ai pas trouvé la force, à l’époque, de pousser la porte du cabinet de psychiatre pour lui dire : « Monsieur, ma vie est un enfer, aidez-moi. » N’allez pas croire que je ne me pensais pas malade, je savais bien que je l’étais, mais je ne comprenais pas. Je prenais mes hallucinations et mes voix pour la réalité. D’ailleurs, j’avais imaginé toute une histoire, nourrie par les délires, autour d’un pseudo-harcèlement psychotronique dont je pensais être victime. J’étais persuadé qu’il y avait un complot contre moi, que mes voisins m’envoyaient des ondes électromagnétiques dans le but de me torturer, que tout le monde dans la ville où j’habitais était ligué contre moi.
Je pensais faire partie d’un projet de recherche de l’armée sur les manipulations génétiques, et pensais moi-même être une sorte d’OGM. Je sais, ça peut paraître absurde mais j’y croyais dur comme fer.

Je vivais dans les Pyrénées orientales et consommais beaucoup de cannabis. Un jour, je me suis retrouvé en panne de cannabis et que j’ai eu des hallucinations plus fortes que d’habitudes, à cause du manque, enfin je crois. J’ai alors quitté mon appartement, abandonné mon chat, écouté mes voix et suis revenu à Paris, persuadé que j’étais le nouveau Messie, que j’avais une mission à accomplir.

A ce moment-là, je me suis retrouvé à la rue, persuadé d’être traqué par la CIA, le KGB, le MOSSAD et j’en passe. Etant dans une logique de fuite, je n’ai pas demandé d’aide. Je survivais en dormant dans des parkings, des halls d’immeubles, des trains. Je faisais la manche pour manger et n’avais aucune aide autre que celle des gens généreux – je les en remercie –, qui m’aidaient d’une petite pièce ou d’un ticket restaurant. Je faisais partie de ces invisibles, de ces intouchables, de qui on détourne le regard de peur que sa peine tombe sur nous, que son malheur nous contamine.

Voilà où je voudrais en venir : il y a sur terre 7 milliards d’anonymes, et quelques célébrités. Mais personne n’est complètement anonyme, même le plus ermite des ermites connaît une, deux, dix, cent personnes. Il y a 7 milliards d’anonymes et paradoxalement, nous n’avons jamais été autant surveillés. 7 milliards d’anonymes et ce nombre augmente de minutes en minutes, de jours en jours, d’années en années...
Dans ma ville, nous ne sommes « que » 20 millions d’anonymes. Mais, si vous vous souvenez du petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry, vous devriez savoir que nous pourrions être 20 milliards, nous ne prendrions pas plus de place sur Terre. En fait, nous nous massons sur de petits espaces, confinés, les uns sur les autres, car nous avons tous besoin l’un de l’autre pour survivre, alors que la majeure partie de la surface du globe est déserte. Nous sommes 7 milliards d’anonymes. Voilà.

Je voudrais parler un instant de ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces animaux, qui me sont venus en aide alors que je vivais à la rue. Ces gens sont athées, croyants, hommes, femmes, catholiques, musulmans, hindouistes, jeunes, vieux, riches, pauvres, etc. Je voudrais les remercier à travers ce texte, de m’avoir donné du pain quand j’avais faim, de l’eau quand j’avais soif, ou des cigarettes quand j’avais envie de fumer.

Au fond, je crois en l’homme plus que je crois en Dieu. La générosité est le plus beau cadeau qu’on puisse se faire dans cette vie. Celui qui donne reçoit.

Donc, comme je vous le disais, je vivais à la rue, de la manche et même pas du RMI, et les gens me donnait de quoi survivre. Je n’étais pas seul, même si je ne pouvais plus compter sur la solidarité nationale, je vivais d’une solidarité humaine, tout simplement.

La nuit, c’était le plus dur, je devais dormir dans des endroits glauques où même un chien ne voudrait pas dormir. J’étais chassé par les maitres chiens et les agents de sécurité. Je me croyais traqué. Je n’avais nulle part où aller.
Je me suis retrouvé à la rue en plein hiver, à marcher dans la nuit pour ne pas succomber au froid, je ne souhaite à personne de ne vivre ça. Je n’ai pas peur de vous dire sincèrement que sans Dieu, je n’aurais pas survécu et je serais mort à la rue, comme un anonyme, un de plus.
Les gens peuvent vous aider, mais dans la mesure de leurs maigres moyens, et j’ai souvent remarqué que c’était, paradoxalement, les plus pauvres les plus généreux.

Je pense aussi que j’ai de la chance de vivre en France. Dans ce pays, il y a le plan ATLAS, qui permet aux sans-abris de dormir un peu (on nous ramassait à 1h du matin pour nous chasser à 6h des hébergements d’urgence mis à notre disposition). Il fallait faire avec la violence, la drogue, l’alcool. On dormait dans des dortoirs puants de crasse et de misère. Mais grâce au plan ATLAS, je n’étais plus seul car j’ai pu rencontrer des gens qui sont devenus des amis.

A la rue, l’amitié est une chose essentielle, vitale. Les gens, dans les hébergements d’urgence du 115, ont tendance à se regrouper pour échapper à la violence des autres groupes. Sans amis, à la rue, on ne fait pas long feu. Mes amis m’ont fait connaître des structures d’aides, les douches publiques, le palais du peuple de l’Armée du salut à Paris, les cellules locales d’aide des Restos du cœur, cultures du cœur, qui m’obligeait à me laver au moins une fois par semaine...

Mes amis m’ont aidé, pour eux, je n’étais plus un anonyme.