Le présent des passés

L’auteur se rend à une exposition sur Jean Jaurès aux Archives nationales à Paris et engage un débat avec de jeunes visiteurs.


Mince, voilà vingt minutes que je patiente sur le quai. C’est mon seul jour de congé et j’ai décidé de me rendre à l’expo Jaurès aux Archives nationales, je m’en réjouis d’avance. Le train tarde, mais bon, je me plonge dans la lecture d’un livre emporté pour m’occuper l’esprit durant le trajet. Le RER entre en gare, l’annonce mécanique d’une voix sans visage en avertit tous les voyageurs. Je monte, regarde autour de moi et m’assieds près de la fenêtre histoire de voir le temps défiler au fils du paysage, bref d’en matérialiser une certaine mesure.

Ma banlieue quittée, j’arrive à Paris. La vie – oui le mouvement ici donne l’illusion d’une vie perpétuelle –, le doux rayon de soleil qui offre les couleurs de l’espoir à chacun accentue un peu plus ce sentiment de bien-être, de légèreté, comme une trêve dans le bouillonnement quotidien.

Je parcours le Marais. Rue des Francs Bourgeois, j’y suis. L’affiche de l’expo à l’entrée, le visage de cet homme sans âge au sourire aussi fort que le verbe m’accueille.

Les Archives nationales, très beau lieu, jolie cour intérieure, un palais à l’origine, conquête républicaine. Je règle les 8 € d’entrée me disant que ce coût, cette heure de travail, est bien dépensé.

À l’intérieur, peu de monde : une vieille femme peine à lire les textes explicatifs, des jeunes gens semblent plus occupés à envoyer des textos qu’à comprendre l’homme dont ils connaissent le nom, parfois grâce aux écoles ou aux rues, d’autre fois par le biais de l’enseignement qui leur a laissé entendre que les valeurs restaient intemporelles et que Jean Jaurès fut une figure d’envergure, quelque part toujours « d’actualité ». Poursuivant ma visite je remarque aussi la passion de certains s’attardant devant les unes de L’Humanité, qui semblent si tristement contemporaines : « Donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. »

Comment ne pas rester méditatif face à ces mots ? Je pèse presque malgré moi chaque syllabe de cette phrase, quelle beauté ! Parcourant le dédale, je pose mes yeux sur les luttes affichées, les photos de grève, les conditions de vie au début du XXe siècle, les clichés noir et blanc semblent nous protéger par leur distance chromatique. C’était un autre temps et les jeunes aux « iPhone » sourient devant le maigre visage des ouvriers qui à cette époque n’avaient certainement pas de Mac ou autre objet à obsolescence programmée. La seule lutte de ces visages inconnus était une utopie que nous nommons réalité, des acquis sociaux, une reconnaissance, un statut, un combat pour la dignité.

Ces photos nécrologiques sont les vestiges d’un héritage qu’il est aujourd’hui difficile de préserver, la révolte à l’envers. J’entends les braillements et les réflexions moqueuses sur les tenues vestimentaires, les dents noircies, les coiffures des mêmes geeks qui s’évertuent à faire de cette exposition un comparatif dont ils ne mesurent pas la portée. Continuant ma visite je bouillonne intérieurement.

J’entends des commentaires à voix haute qui méritent une réponse de même ampleur et me lance : « Alors cette expo ne vous plaît pas ? » « C’est chiant, en plus v’là les gens sur les photos, les sales tronches. » « Et pour vous, ces gens avaient-ils le choix de leur condition ? » « Ben, on a le choix quand même. » « Et vous, à quoi se résument vos choix, vos luttes ? À attendre la sortie du dernier téléphone portable ? Au fait du dernier vote pour éliminer la star polaroid d’une émission abrutissante ? » « Et, mais vous nous prenez la tête là… » « Oui, c’est exactement cela, je vous prends la tête à la mesure dont vous me prenez la tête. Maintenant on peut échanger puisque nous sommes quittes. »

Les trois se regardent, ne savent pas bien. Je ne cherche en rien à être moraliste juste à les confronter à leur monde, leur société, leur donnant en point de mire l’image d’un passé qui, s’il est passé, n’est pas pour autant inactuel, ambivalence que j’essaie de leur faire comprendre en espérant une réaction de leur part, un mot, même merde, mais quelque chose qui s’inscrive dans une réflexion, au-delà de l’instantanéité de notre société.

Je reprends : « Alors on échange ? » « Ouais ok mais on ne connaît pas grand-chose à Jaurès. » « Moi non plus. C’est pour ça que je suis là, mais les photos qui vous font rire ne sont pas celles de Jaurès vous riez des hommes en portant sur eux un jugement de valeur non ? » « Oui, enfin c’est juste qu’ils sont différents… » « Différents ? » « Oui leurs habits tout ça, ils ont des sales têtes, moi j’aurais pas pu vivre à cette époque ! » « Tu dis cela car tu peux te permettre de regarder hier, eux leur but c’était demain, ils croyaient en quelque chose de supérieur en l’homme, ils refusaient la domination d’un capital qui les spoliaient de tout droit, ils espéraient qu’un jour des gens comme nous pourraient avoir le loisir de regarder fièrement leurs visages émaciés en ayant à l’esprit que chacun d’eux a participé à ce qu’une société change. C’est en tout cas mon point de vue. » « C’est vrai qu’aujourd’hui on n’est plus dans la même misère et qu’on a des droits, en plus on peut acheter des tas de choses, c’est quand même mieux. » « Enfin en même temps la vie ne doit pas se résumer à consommer. Je vous invite à réfléchir sur vos actions et leurs sens, quand vous acheter des produits qui sont fabriqués dans des usines ou les conditions de travail sont celles du XIXe siècle et que « les Jaurès » y sont emprisonnés ou simplement tués, quelle distance vous sépare de vos actes ? » « Désolé monsieur, mais on doit y aller. »

Je les ai complètement saoulés, pour sûr, mais c’était quelque part de bonne guerre. La vieille dame qui n’arrivait pas à lire en début de visite me fit un sourire d’une profonde tendresse, laissant l’espoir d’une vision commune du monde. Pour ce qui est de ce groupe bien évidemment je ne sais rien de plus. Ma visite terminée je repris le chemin à l’envers me disant, peut-être à tort, qu’ayant partagé un point de vue que je crois juste avec d’autres, il était sans doute encore temps d’agir, de ne plus subir la violence consumériste, enchaînement béat aux médias multiples, de croire en demain, d’engager nos actes, nos pensées dans une quête de bon sens, repensant à Jaurès en cette citation : « L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine » et il faut donc travailler à sa réalisation.