L'exil

Naître et grandir en Normandie, en étant fille d’Espagnols qui ont fui le Franquisme. Trouver sa place et s’intégrer, en portant le poids de l’exil et en cultivant la diversité.


Je suis née à Rouen, en Haute-Normandie.

De cette ville qui a vu naître Pierre Corneille, Gustave Flaubert et bien d’autres personnalités, je garde un souvenir mitigé. Une partie de mon enfance insouciante, l’autre partie devenue adulte très tôt, trop tôt. Une période de vie perdue dans l’exil de mes parents. Cette expatriation a été une souffrance pour des milliers d’Espagnols. De nos jours, cette triste expérience continue à persister pour tous les réfugiés de la planète.

Comment me plaindre, moi qui n’ai pas connu l’horreur des camps d’Argelès-sur-Mer et de St Cyprien quand les premiers immigrés de 1939 sont arrivés ? Cette France qui avait d’autres préoccupations et qui les a si mal reçus. Eux qui étaient remplis d’espérance, investis de la culture du pays des droits de l’homme. Ils l’avaient rêvée cette France, pour certains, adulée, et leur déception venait s’ajouter à leur désespoir. Femmes, enfants, vieillards, hommes, traités comme des moins que rien, derrière les barbelés des camps, obligés de faire des trous dans le sable pour s’y blottir, pour éviter le froid de ces mois de février et mars 1939, en attendant la construction des cabanes de fortune. Comment puis-je me lamenter de mon exil ? Le leur était terrible. Cette geôle à ciel ouvert, à même le sable de la plage. Je les ai rencontrés les témoins silencieux de ce triste épisode, dans ma jeunesse. La pudeur les retenait et ils ne voulaient pas dénigrer la France qui était devenue leur nouveau pays.

Le poète enterré à Collioure, Antonio Machado avait anticipé et déclaré, avant la guerre civile : « Ils partiront et ne reviendront jamais ». En effet, ils sont partis et certains ne sont jamais revenus. Tous ces réfugiés portaient leurs combats, leur souffrance à fleur de peau. Après s’être battus contre le franquisme dans leur pays, ils avaient enchaîné dans les maquis du Sud-Ouest et d’autres régions de France, puis la résistance, les Forces Françaises Libres et, pour certains, la libération de Paris, aux côtés du Général Leclerc.
En 1945, la Seconde Guerre mondiale prend fin sans qu’aucune menace ne soit proférée à l’encontre de l’Espagne, dernier pays fasciste en Europe. Les alliés ne franchiront pas les Pyrénées, Franco confirme son despotisme. Fin de l’espoir pour les réfugiés espagnols, ils doivent accepter le non-retour.

Ma famille s’installe en France et mon père se sent un homme libre, c’est ce qu’il dira quelques mois avant de mourir, en 2009, « En France, j’étais un homme libre. »
En 1952, je nais donc à Rouen et mes premières années se passent dans le milieu espagnol des émigrés. C’était une communauté solidaire avec des réseaux présents sur tout le territoire français. Une famille espagnole arrivait, mes parents se chargeaient de la loger et, à cette époque, se loger à Rouen, ville fortement détruite par la guerre, relevait de l’impossible. Les emplois ne manquaient pas, tous travaillaient rapidement et se fondaient dans la société française.

À cette époque, j’ai eu une grande famille d’adoption, celle des exilés. La mienne, ou ce qu’il en advenait, était restée en Espagne. Je ne parlais qu’une langue, l’espagnol. Je revois ma mère et ses amies, pleurant le jour de Noël devant le poste TSF, elles captaient la radio espagnole et les messages des familles, destinés aux émigrés. Les hommes se tenaient à l’écart, silencieux. Nous les enfants, nous étions petits et nous savions qu’ils souffraient, mais nous n’étions que des enfants et leur exil devenait le nôtre, leur guerre civile, la nôtre. Nous avons tellement entendu de récits sur ce drame. Ils ne se rendaient pas compte que nos oreilles traînaient et, que malgré nous, nous étions imprégnés de leur histoire. La majorité d’entre eux étaient agnostiques, anticléricaux. Ils portaient l’Espagne en religion, ce paradis perdu.

Je me souviens des réunions politiques des Espagnols à Paris, dans des bâtiments provisoires. Les socialistes ne fréquentaient pas les communistes qui, eux, évitaient les anarchistes. Les divisions persistaient pendant l’exil et paradoxalement, il n’y a jamais eu autant d’unité nationale espagnole que dans l’expatriation. Les Catalans, les Basques, les Andalous, les Galiciens, tous parlaient l’espagnol et cette langue leur apportait un lien indéfectible.

J’appris le français lors de ma première année d’école maternelle, vers l’âge de 5 ans, mais pas complètement, ce qui me valut de me confronter à la discrimination, l’année suivante, en cours préparatoire. L’apprentissage de la lecture fut difficile, car je ne comprenais pas tous les mots de la langue française. Mon institutrice, Mme Lamidieu, propulsée rapidement institutrice car les besoins en enseignants étaient grands, nous étions 45 enfants par classe, n’était pas une adepte de la pédagogie. Première humiliation devant tous les autres enfants, la meilleure élève était chargée de m’instruire. Pour cela, elle se munissait d’une règle et me frappait les mains, surtout les doigts, les ongles fortement, dès qu’un mot achoppait, lors de la lecture. Les séances devenant de plus en plus difficiles, Mme Lamidieu s’énerva et me donna une fessée devant toute la classe, en baissant ma culotte.
Je n’avais que 6 ans et m’en souviens encore. C’est terrible, j’ai gardé son nom en mémoire et j’avais perdu celui de l’enseignante de CM2 qui avait soutenu mon entrée en 6e dans ce grand lycée de la rive gauche. Pourquoi se souvient-on plus facilement du nom d’un tortionnaire ? Avec le recul, je la revois infliger des maltraitances à d’autres fillettes, Brigitte, Martine, Anita, Patricia et Béatrice, ces deux dernières étaient antillaises. Elle s’attaquait à des enfants défavorisés qui habitaient des constructions provisoires d’après-guerre et qui portaient des chaussons, leurs parents ne pouvant leur acheter des chaussures. Ce qu’elle aimait, c’était déléguer. Elle nommait une bonne élève qui était chargée de nous corriger physiquement. La perversité à l’état pur, ne pas se charger directement du châtiment.

Il est vrai que mon frère, de 2 ans mon cadet, avait eu M. Lamidieu comme instituteur et, contrairement à sa femme, lui n’était pas violent. Ce fut un patronyme que ma famille n’oublia pas et, aujourd’hui, je peux en parler. Il me semble qu’en évitant le sujet, j’évitais de bafouer ce cher pays que ma famille aimait tant. Ce n’était pas réellement du racisme, mais une intolérance qui se retrouve chez des êtres, dans tous les pays du monde.
Mon père intervint, car je refusais d’aller en classe et, après son apparition dans cette école, nous ne fûmes plus malmenés mon frère et moi. Ma mère était offusquée de voir des enfants punis dans la cour de l’école, à genoux sur les graviers, les matins gelés des hivers normands, une pancarte dans le dos « Je suis un voleur » ou, « J’ai commis telle ou telle bêtise. » Elle revenait à la maison effondrée et je la vois dire à mon père : « Venir ici pour assister à ce spectacle, je n’ai pas connu de situations semblables dans les écoles espagnoles ». Mon père d’ajouter : « Ce sont des excès, les enfants sont nombreux et les enseignants sont dépassés ». Ses excuses étaient bien minces, il ne voulait pas admettre ce que ma mère lui relatait. Il avait étudié chez les jésuites espagnols et n’avaient jamais accepté les brimades physiques qu’il avait subies.

De cette première année d’école élémentaire, je garderai aussi le souvenir des enfants qui nous insultaient, ils avaient les cheveux blonds, châtain clair ou roux, les yeux clairs. Nous avions la peau mate, les cheveux et les yeux foncés. Ils nous nommaient « les espingos », « les ritals ou les spaghettis » pour mes camarades italiennes, les « portos » pour les enfants portugais. L’exclusion était latente même chez les enfants français, ceux qui présentaient une déformation physique ou dont la couleur de peau était foncée. Les enfants de l’Assistance publique, placés dans des familles d’accueil, n’étaient pas épargnés. Ce fut l’école de la dissemblance dans une banlieue communiste de Rouen, rive gauche. École de la vie, très tôt, et de l’éviction. Où était notre place, celle de ses enfants, compagnons malheureux de la différence dans l’indifférence ? Je me suis souvent posé la question : Qu’est ma place ? Suis-je à ma place ?

J’étais certainement plus sensible que d’autres à ces épreuves, car nous connaissions toutes les horreurs qui s’étaient produites pendant la guerre civile et nous savions que ce n’était pas normal de traiter ainsi des enfants. Dans la communauté des exilés, les enfants étaient protégés, nos familles avaient souffert et n’entendaient pas reproduire ce qu’elles avaient connu, surtout à l’encontre des sans-défenses.

Ce qui nous a permis d’avancer et de nous intégrer dans la société française, ce fut, malgré tout, l’école laïque. Cette première année avec une enseignante jeune et incompétente passa et je ne veux garder que le souvenir des enseignantes respectueuses qui ont suivi. Elles aimaient transmettre et m’ont donné le goût d’apprendre. Elles ont suscité mon intérêt pour diverses matières, dont le français. Les enfants ont cette capacité à rebondir. Portée par un père qui idéalisait la France, je ne pouvais qu’aimer ce pays. Les livres m’ont aidée et j’avais toute liberté de lire ce que j’empruntais à la bibliothèque. Je n’ai pas toujours compris tout ce que j’ai lu, car cette approche était anarchique et boulimique. Bonjour tristesse de Françoise Sagan à 11 ans, Proust, Elsa Triolet, Baudelaire. Des poètes et écrivains que j’ai appris à connaître plus tard. En 6e, j’avais 12 ans, je fus collée pour avoir prêté un livre à une camarade, c’était un ouvrage de la bibliothèque rose. La mère de mon amie s’était plainte, car je déviais sa fille de sa scolarité, elle proclama que je n’avais pas l’éducation adéquate pour être scolarisée dans un lycée de jeunes filles, elle ajouta qu’en Espagne nous étions excessifs et mal élevés.

Bien plus tard, j’ai compris que nous étions certes différents, mais plus riches en adaptabilité que la majorité de ces enfants. Nous étions bilingues, nous avions une ouverture au monde, étions intéressés par tout ce qui était original, nouveau. Ce qui faisait peur aux uns, nous, nous rassurait, car nous n’étions plus seuls et, dans notre diversification, tout était possible. Nous n’avions pas d’ancêtres au cimetière, ni de famille dans les environs. Les nouveaux venus devenaient notre famille, qu’ils soient espagnols, polonais, russes, portugais, italiens et, à partir de 1962, les pieds noirs qui, à leur tour, connaissaient l’exil dans leur propre pays. Enfin, mai 1968 arriva, il était temps que le système scolaire français soit revu et modifié. Les mentalités se transformèrent, la place des femmes commença à évoluer, les enfants furent considérés différemment, à partir de cette période, dans les systèmes éducatifs.

Le manque d’ouverture, c’est cela qui pêche chez certaines personnes. Dans les années 1990, je vivais en Bretagne et lors d’une fête d’école où mes enfants étaient scolarisés, quelques parents me demandèrent d’où venait le bilinguisme de mes enfants. J’évoquai mes origines espagnoles. Les personnes m’entourant ne pressentaient pas que j’étais née espagnole et, en l’espace de quelques minutes, certaines me trouvèrent un accent léger, une disparité de langage. Aujourd’hui, je vis dans le Roussillon et pour les Roussillonnais, j’ai réellement un accent « pointu », du nord de la France, cette fois c’est exact.

Aujourd’hui, avec la démocratie, l’Espagne est morcelée, les Catalans veulent une indépendance totale, se revendiquent Catalans avant d’être espagnols, les Basques se sont éloignés de l’État espagnol depuis longtemps. Nous avons connu les destructions humaines causées par le terrorisme. Selon les autonomies (les régions), la langue espagnole (le castillan) n’est pas enseignée en première langue. Les ravages du franquisme ont la dent dure et dans la précipitation de la liberté, en 1976, les excès des jeunes démocraties se sont révélés rapidement. Il a fallu attendre 2006/2007 pour qu’un gouvernement socialiste proclame la loi sur la mémoire historique et permette à de jeunes Espagnols de découvrir leur histoire dans l’Europe du 20e siècle.

Cette période noire a laissé des traces dans la mémoire des enfants d’exilés. Nous avons intégré la société française, heureux de notre spécificité, conscients d’être devenus adultes très tôt et au fond d’appartenir à deux pays.