Au fast-food

Une étudiante désire découvrir le monde du travail et se fait embaucher dans un fast-food. Elle découvre la dureté des relations hiérarchiques dans cet univers professionnel.


Le premier en France fut ouvert dans la ville où j’ai vécu jusqu’à ma vingt-quatrième année, mais lorsque ses portes se décidèrent à laisser entrer des hordes d’adolescents et d’étudiants (majorité du public) affamés, je n’étais pas en âge d’y travailler et mes parents refusaient absolument que je puisse y aller consommer quoi que ce fût.

Lorsque j’arrivai à un âge où mes géniteurs n’étaient plus en capacité de contrôler la totalité de mes faits et gestes (ce bonheur !) je décidai d’aller y faire un tour. Là, je découvris que les employés étaient aussi jeunes que la plupart des clients. Je n’avais alors jamais travaillé, si ce n’est sur de courtes périodes dans quelques petits jobs d’été plutôt agréables, ce qui ne m’avait évidemment pas vraiment permis de me frotter au monde du travail, en tous cas pas à ses inconvénients. Une fois arrivée en troisième année de fac, je me suis dit qu’il était temps pour moi de prendre un boulot d’appoint, une activité susceptible de m’apporter quelque menue monnaie (la jeunesse se consume en consommant) et donc, pensai-je, un tant soit peu de liberté.

Je me suis donc mise en chemin, lettre de motivation et CV en poche. Sur la photo d’identité, on apercevait sur mes épaules les bretelles d’une robe orange que j’adorais. Ce détail n’apprendra rien à personne, mais il me permet de faire revivre l’espace d’une ligne ce vêtement aujourd’hui perdu à jamais. Je me suis approchée du comptoir – ce n’était pas une heure de grande affluence – et j’ai demandé à voir le Directeur. Un homme, qui m’a alors semblé « vieux » s’est dirigé vers moi, toute main tendue, sourire commercial en action. Avec le recul, je pense qu’il ne devait pas avoir plus de trente-cinq ans. Il m’a regardée droit dans les yeux. Cela m’a gênée. Il a saisi l’enveloppe où se trouvait ma demande, l’a regardée puis a relevé le visage de nouveau vers moi. « Je pense que je vais très vite vous rappeler mademoiselle Anne-Florence. » Son regard s’était teinté de quelque chose que je ne parvenais pas à identifier, mais qui m’avait mise instantanément mal à l’aise.

À peine quelques jours plus tard, je recevais un coup de téléphone me stipulant que j’étais embauchée dans ce temple de la junk food, et ce à raison de vingt heures par semaine. Une certaine forme de fierté m’envahit, ce qui m’aida à faire face à mon père qui trouvait idiot le fait de travailler pendant mon année de Licence. J’étais pour ma part assez excitée à l’idée d’entrer doucement dans le monde du travail et j’étais convaincue que cela ne nuirait pas à mes études. Et l’avenir me donna raison.

Je ne me souviens plus exactement du jour où j’ai commencé. Je me souviens plutôt d’instants en désordre. Le sous-sol poisseux dont l’air était saturé d’une odeur désagréable, faite d’un mélange d’odeurs d’huile chauffée, de produits d’hygiène, de sueur, de pieds transpirants, d’aisselles croupies, et j’en passe. Je me souviens de tous ces jeunes - étudiants comme moi pour la grande majorité – parfois hébétés devant une machine à chocolat ou un récipient en plastique devant être rempli des ingrédients composant les salades proposées à la vente. Hébétés, voire tétanisés. Je me souviens d’une fille, pétrifiée devant la machine à jus d’orange que l’un des chefs lui avait demandé de remplir. Elle était là, les yeux vitreux, une statue contemplant une maxi brique de concentré de jus d’orange. Quand je lui demandai ce qui lui arrivait, elle me répondit d’une voix glacée : « Je ne sais pas comment ça s’ouvre. » Et pourtant, cette fille était en troisième année de sociologie. Travailler dans ce fast food impliquait de se familiariser avec un vocabulaire venu d’outre-Atlantique : « tracel » pour une sorte d’éponge fine, « scrub » pour un outil permettant de gratter les plaques sur lesquels cuisaient les steacks, « mop » pour une serpillère, etc. De plus, tout était hyper hiérarchisé. Les équipiers, les leaders, les managers et le directeur. Et ça ne rigolait pas. Enfin, entre équipiers si, on rigolait bien et beaucoup. Mais pour tout ce qui était du règlement, il n’y avait pas intérêt à faire un pas de côté. Je me souviens aussi de la première fois où j’ai été collée à la plonge ; c’était en hiver (ah si, tiens, voilà que je me souviens maintenant de la saison) et cela devait faire genre trois jours que j’étais arrivée. Il fallait nettoyer tous les ustensiles qui comportaient, chacun, une dose de gras froid que nul ne peut soupçonner s’il n’a pas eu le plaisir de les avoir entre les mains. Ce soir-là, la chaudière était en panne et j’ai dû tout laver à l’eau froide. Et quand j’écris froide, on doit comprendre glacée. J’ai fini la plonge trempée des pieds à la tête (ce n’est pas une image) puisque j’avais eu un mal fou à maîtriser le jet provenant d’un robinet souple placé très au-dessus de l’évier géant. Le lendemain, j’avais 40° de fièvre.

Je me souviens aussi avoir voulu passer les examens pour progresser hiérarchiquement en interne (on ne rit pas) et devenir « leader » (ce terme est une abomination, on est d’accord). Il fallait pour cela apprendre par cœur le contenu d’un petit livret où se trouvaient, entre autre car je ne me souviens plus de tout (heureusement !) tous les grammages de toutes les compositions possibles de ce que ce fast food proposait alors à la vente. La tranche de fromage, les feuilles de salade, le steak, la dose de chocolat en poudre, les degrés des plaques de cuisson, etc. Entre deux examens d’ancien français et de littérature comparée, ma mère me faisait réciter ces données que nul n’avait intérêt à modifier. J’ai passé l’examen face au Directeur qui m’honorait toujours de ces regards et autres remarques un peu limite. Et j’ai eu droit à un nouveau magnifique badge avec nom et prénom gravés en lettre d’or ainsi que l’intitulé de ma nouvelle fonction. Dans mes nouvelles prérogatives, je devais compter les caisses des équipiers à la fin de leur service, m’occuper de la gestion du « bin » – là où sont glissés les hamburgers dès qu’ils sont faits pour que les équipiers en caisse puissent venir les récupérer – à savoir anticiper les demandes des clients et commander en cuisine ce qui doit être fait. Et ce n’est pas aussi simple que ce que cela peut en avoir l’air. Je devenais aussi responsable du nettoyage de la machine à milk-shake, machine qu’il fallait nettoyer en totalité une fois par semaine. Ces jours-là, je devais être sur place à 6h30 du matin pour que la machine soit opérationnelle dès l’ouverture. Pour la nettoyer suivant les indications imposées, il était nécessaire de la démonter, entièrement. On ne m’a montré la marche à suivre qu’une seule fois. J’ai dû ensuite me débrouiller seule. Après la douche froide des premiers jours, j’étais devenue une experte en maniement du jet maudit, ce qui me permettait de gagner un temps fou dans le nettoyage de ladite machine, et accessoirement de ricaner des galères des petits nouveaux.

Et puis, deux événements se sont produits. Deux événements qui m’ont conduite l’un à me regarder d’un air inquiet et l’autre à regarder ma hiérarchie d’un œil terrifié. Commençons par le premier. J’étais en poste au « bin » et nous étions en plein « rush » (affluence maximale de clients). L’une des équipières en caisse traînassait alors que je lui avais demandé, deux fois auparavant, d’aller remplir la machine à jus d’orange. Tandis que j’emballai les hamburgers à un rythme effréné, je sentais la colère monter. Tout à coup, j’explosai. D’une voix d’une dureté dont j’ignorais tout jusqu’alors, je lui ai ordonné de faire ce que je lui demandais de faire depuis plus d’un quart d’heure. « C’est un ordre ! » Jamais ô grand jamais je n’avais imaginé alors un jour prononcer une telle phrase. Immédiatement la honte m’a saisie, même si je ne l’ai pas montré. J’ai continué à faire mon travail et la fille s’est exécutée sans dire un mot. Fin de l’histoire ? Non. Le soir-même, j’étais en larmes chez mon père, lui disant que je détestais la vie professionnelle, que c’était sans pitié, trop difficile, que jamais plus je ne voudrais être chef de qui que ce soit. Je repense au moi d’alors et j’ai envie de lui dire : « Bichette, calme-toi, ce n’est pas tout le temps comme ça non plus. » Tout en ayant aussi envie de lui dire : « Bah, heu, va falloir t’armer hein, parce que t’as pas fini d’en voir, et des autrement plus terribles que ce que tu me racontes là ! »

Pour en venir maintenant au second événement, il me faut brièvement parler de l’une des manageurs. Une fille froide, cassante, au regard toujours méchant, probablement d’un tempérament envieux. Ni jolie ni moche, tout son être semblait être animé par la volonté d’être la plus désagréable possible avec tous ceux qu’elle considérait comme « en-dessous » puisqu’ils n’étaient pas, hiérarchiquement, au-dessus. Elle devait avoir cette image-là d’un chef. Un jour, elle s’approche de moi et me chuchote de la rejoindre dans le bureau des manageurs. Une fois la porte refermée sur nous deux, elle me regarde droit dans les yeux : « Bon, tu vois N. ? Eh bien, elle est nulle. Nous devons donc la décourager. » Devant mon regard interrogatif, elle poursuit : « Il faut qu’elle démissionne. » Innocente, je demande alors : « Pourquoi on ne la licencie pas ? » Un petit rictus s’affiche sur le coin de ses lèvres : « Parce que, il faut qu’elle démissionne. » Un court silence s’installe. Mon cœur bat la chamade. Mes pensées se cognent aux parois de mon cerveau. « Donc, il va nous falloir, à toi et moi, lui demander le plus grand nombre de tâches ingrates possibles. Il faut qu’elle craque tu comprends ? Donc ne te prive pas : nettoyage des roulettes du mobilier de cuisine à la brosse à dents, nettoyage impeccable des marches des escaliers pour aller au sous-sol, enfin bref, je ne te fais pas un dessin. » En prononçant ces mots, elle rouvre la porte du bureau et repart tranquillement vers ses tâches du moment. Je suis estomaquée. Bon, OK, la fille en question est une mollasse de première, une fille qui ne comprend pas toujours ce qu’on lui demande, mais elle a été embauchée il n’y a pas si longtemps que ça et surtout elle ne mérite pas d’être humiliée ! Je ne sais que faire. Ou plutôt si, je sais que je n’arriverai jamais à exécuter de tels ordres. Que nul ne voit ici une quelconque volonté de ma part de me la jouer héroïne ou courageuse ou je ne sais quoi d’autre. Je n’ai aucun mérite dans la mesure où ma volonté de ne pas entrer dans ce genre de jeu ignoble n’a pas résulté d’une réflexion. S’est exprimée là l’éducation que mes parents m’ont inculquée. Point barre. Sans réfléchir donc, je suis allée voir la manageur en question et je lui ai dit, très calmement que je ne me sentais pas de faire ce qu’elle venait de me demander. Elle m’a regardé quelques secondes, fixement, et m’a dit d’une voix étrange : « OK, je m’en chargerai toute seule. »
Je n’ai pas le moindre souvenir de ce qui est advenu de la fille en question ni de la façon dont je suis partie de ce fast food. Je crois que je n’y ai travaillé qu’une huitaine de mois, mais cela a suffi à me faire toucher du doigt une certaine forme de la réalité du monde du travail. Cela a suffi à me faire prendre conscience de certains rapports humains dont je n’avais jusque-là pas vraiment idée.