Histoire d'analyse

L’auteur enchaîne des séances de psychanalyse pour rester vivante. Le témoignage de gratitude d’une patiente à sa psy.


Au cours de mes années de lycée, j’ai vu un psychologue en CMP. Par intermittences. Après quelques mois de consultations, j’allais mieux et décidais de mettre un terme aux séances. Puis mon état se détériorait, je peux le dire comme ça ou autrement, on pourrait dire que l’équilibre se brisait, quasiment aussitôt. C’est à observer l’observable – c’est à dire mes comportements – qu’on pouvait savoir que "ça n’allait pas". On aurait pu dire que ça allait "moins bien", or au fond l’état restait stable, instable en fait, toujours prêt à dégringoler, à s’effondrer, à s’évider...

Il n’y a jamais eu d’équilibre, pas depuis mon adolescence, la puberté même. En surface, la situation s’améliorait, je parvenais à tenir les comportements adéquats, à m’insérer en quelque sorte à un monde plus vaste. Cette stabilisation comportementale me coutaient de tels efforts qu’ils ne pouvaient pas durer. Je n’avais pas la force, pas l’envie, pas la confiance peut-être.

La seule chose dont je me souvienne - de ces heures passées auprès de cet homme à raconter comment je me laissais malmener, comment je me malmenais moi-même -, c’est d’un lapsus à l’occasion de l’évocation de la mort de mon grand-père maternel que j’ai rapporté en parlant de" la mort de mon père".
Cet acte manqué a fait émerger des pleurs inconsolables, identiques à ceux dont j’avais témoigné à l’époque sans comprendre. J’ai toujours pensé que j’avais réalisé ce jour là et redécouvert dans ce bureau, que mon père était mortel, qu’il allait mourir, devenir gris et froid comme ce mort que j’avais connu bien vivant. Or, c’est le manque alors actuel de mon père que je pleurais, je déversais mes peurs de petite fille que rien ne venait arrêter, c’est ma propre mort que j’avais déjà sous les doigts.
Quand je demandai un jour à cet homme qui m’écouta pendant les trois ans où je me suis fait du mal quelle était l’orientation de sa pratique il m’annonça qu’il était "comportementaliste".

Après quelques mois d’errance après le bac, puis de chute irrévocable, mon père me trouve une psychanalyste à Rennes. Je la rencontre quelques mois, le temps de tomber amoureuse et qu’elle me dise, alors que je lui demande de me prêter un livre, qu’elle "n’est pas une bibliothèque". Ou l’inverse. Elle refuse ma tentative de séduction, ne s’y soumet pas en m’enfermant dans mes rôles imaginaires et je tombe amoureuse. De quelqu’un de bien. On peut le dire autrement, mes amies pense que je l’idéalise, ma sœur dira qu’il est "parfait – pour [m]oi".
A la lecture, on peut se demander si ce n’est pas de ma psychanalyste que je tombe amoureuse. Non. Mais je ne peux pas ne pas y voir de coïncidence, de lien aussi confus soit-il.

Alors que je divague depuis des mois, je suis à ce moment capable d’entrer en relation avec quelqu’un qui s’adresse à la totalité de ma personne, quelqu’un qui n’est pas dupe, qui n’a ni admiration ni mépris pour mes faux-semblants mais qui ne s’y trompe pas. Depuis l’entrée au lycée, je réitère le même vœu à chaque fois que j’en ai l’occasion, restes de superstition enfantine : celui de tomber amoureuse, convaincue que je n’y parviendrai jamais sans un coup de pouce du destin.
Emportée par la joie, les espoirs et le réconfort que me procure mon amour, je romps avec l’analyse que je vis comme une souffrance insurmontable. Le temps de l’analyse est une éternité d’angoisse, de peine, d’incapacité que je peux fuir grâce à Y, pour lui, avec lui, contre lui et c’est ce que je fais. Je dis à cette femme qui me laisse seule, ne m’adresse pas la parole depuis des mois et m’oblige à venir plusieurs fois par semaine, à attendre dans cette salle d’attente pendant des heures, que je n’en peux plus, que je ne reviendrai pas, que je ne me ferai pas subir ça. Elle s’étonne et me demande pourquoi je ne lui ai pas parlé de ce que j’endurais chaque jeudi, ajoutant qu’on aurait pu s’arranger. Je n’y avais pas pensé. La rupture m’avait semblé la seule solution.

Je me suis sentie libérée, j’ai profité pleinement pendant quelques mois de mon bonheur, nous sommes partis en Corse que je voyais comme un paradis éloigné des risques de mon pays natal.
Très vite, dès les premières semaines, mon intérieur s’est écroulé, je marchais en moi-même sur des ruines indéchiffrables, habitée par le vide et l’obscurité laissés par l’éboulement de ma vie intérieure. En parallèle aux SOS peu attirants et aux invectives haineuses que j’adressais à Y, je suis retournée m’asseoir, puis m’allonger, chez un psychanalyste. Un homme cette fois.

Je me suis rendue chez lui environ une année, deux fois par semaine, pour pleurer ma solitude, pour m’accrocher à cet homme incapable de contenir mon éboulement. Un jour alors qu’il glisse un compliment en guise d’interprétation et qu’à mon départ, larmoyant comme toujours, il pose une main sur ma joue, je me trouve envahie par une avalanche de mots qui viennent buter comme des mitraillettes sur les parois de ma bouche fermée.

Depuis toujours, mes mots muets tournoient follement dans ma tête jusqu’à me rendre sourde à moi-même, puis au monde, je me trouve assourdie, sonnée par le vacarme que font ces mots jamais prononcés et qui hurlent dans ma tête des jours et des nuits durant.
La séance suivante, je refuse de m’allonger et annonce que je ne viens pas pour être consolée et encore moins complimentée. "Vous venez de faire un grand pas" déclare-t-il, sourire aux lèvres, me proposant d’un geste de me rallonger. Non seulement j’étais reconnue dans mon acte mais en plus j’étais acceptée. Il ne m’adressa ni colère, ni tentative de séduction, il me regardait droit dans les yeux et me proposait de continuer notre route.

De retour "sur le continent", je poursuis mes études de Psychologie entamées par correspondance, cette fois à la faculté d’Amiens. Pendant ces trois ans de travail universitaire, je construis avec Y un amour différent, plus dur, plus vrai, en fait nous décidons ensemble, progressivement, après quelques tentatives échouées, de ne pas nous quitter.

Alors que nous accostons au Havre pour une nouvelle escale, je m’enferme petit à petit dans une impasse. Je me heurte aux parois rêches des murs que je construits moi-même. Je hisse des remparts sur lesquels m’adosser, derrière lesquels m’abriter et je me retrouve petit à petit prisonnière. Je deviens cette pierre que j’érige autour de moi. Je ne vois plus l’horizon, le temps ne s’écoule plus, l’air sépare chaque chose les unes des autres, je ne veux pas continuer, je suis seule dans une tête faite de silence. Mes mots jamais prononcés sont un tourbillon de choses mortes qui résonnent dans le vide et me vrillent les tympans par l’intérieur. Je ne tiendrai pas jusqu’à l’échéance, je ne vois qu’elle, je vis avec elle, je suis sur le bord de ma tombe et je suis fatiguée de m’empêcher de glisser.

Je sais qu’un jour ou l’autre je finirai par lâcher, par me laisser tomber. Je sais que je ne suis pas capable. Mon seul espoir réside dans ma soif, je rêve à pouvoir boire sans compter, pour le plaisir ou la noyade, pour créer l’illusion ou pour sombrer tranquillement. Mais il y a Y. Je ne peux pas lui faire ça. Je l’ai et je ne comprends pas que ça ne suffise pas à mon bonheur, c’est la preuve supplémentaire de mon inaptitude, du caractère intrinsèque de cette tare.
Cette incapacité à être heureuse me fait honte. Avoir une vie et ne pas savoir qu’en faire, en avoir peur, ne pas savoir profiter de cette chance c’est lamentable. C’est la preuve que je suis vide, que je ne vaux rien. J’avais l’intelligence scolaire, la pauvre intelligence du QI pour faire illusion, pour flouer tout le monde jusqu’à toi mon amour. Je suis désolée. Non, en fait j’ai tout donné, je n’ai plus d’idée, vous avez tout vu.
Ce qui reste à voir c’est ce que je n’ai plus la force de camoufler : le vide, la merde. Ce vide partout en moi, autour de moi, à l’infini, ce vide de temps qui n’existe pas puisque nous sommes déjà morts. Les effets d’une décomposition entamée il y a trop longtemps.

Après avoir essuyé quelques revers auprès de caricatures de Freud ou de Jung, poilues et confinée dans des atmosphères quasi salaces, je rencontre Mme B. J’ai le sentiment qu’elle m’accueille chez elle, je suis la bienvenue dans ce bout d’intérieur, adossé à sa vie entière, elle me reçoit donc là, pleine d’elle même. Mme B. n’a pas l’air sympathique, elle a l’air bien là.
C’est pendant 6 ans que je viendrais m’assoir face à elle. D’abord une fois par semaine, puis deux, puis très rapidement trois. Pendant ces 6 ans, j’ai obtenu mon premier poste, j’ai acheté et vendu une maison, j’ai eu deux enfants, j’ai continué de construire mon amour avec Y.

Mme B est lacanienne. Ca s’appelle comme ça. Elle ne m’écoute pas pendant des heures, elle me reçoit puis me congédie. Elle sait, nous savons ensemble quand ma voix a enfin refait surface, quand j’ai repris la parole, ma parole. Cette parole vraie qui resurgit, elle se débrouille pour la faire résonner, elle s’en fait l’écho, dans le silence, dans des retours précautionneux. Elle la porte, la soutien, y prend garde. Ce travail qui visait à soutenir ma voix, elle l’a fait pendant six années. Pendant ces années, Mme B a su rester à mes côtés, elle a su me garder auprès d’elle, elle ne m’a pas laissée me taire, m’enterrer.

Je ressens une gratitude sans limites à son égard. Cette gratitude m’habite, me tient chaud. C’est de l’amour. De l’amour confiant, heureux. Je lui dois beaucoup, la vie pourrait-on dire sans exagération. Ma vie d’aujourd’hui, celle dans laquelle j’ai le corps chaud et le cœur tendre. Je suis reconnaissante, pas redevable. Non, je suis libre. Libre et heureuse de porter en moi tout ce que je lui dois. Pleine de ce manque d’elle que je possède, qui m’appartient, qui m’accompagne. On dirait qu’elle a su être une présence qui en se retirant, n’ouvrait pas un gouffre dévastateur, aspirant tout par son absence. Non elle est encore là, elle est un manque, sa présence n’a rien bouché, rien empêché, et notre séparation laisse de la place là où c’était du vide.

Merci.