Face au progrès

Le grand-père est dépourvu face au maniement de tous les nouveaux outils numériques de ses petits-fils. Mais eux, qu’attendent-ils de lui ?


« Bon, si j’ai bien compris, Yvon, j’appuie sur ce bouton et ça marche ? »
Le grand-père regarde son petit-fils d’un air inquiet. L’adolescent se tient droit devant lui, les yeux innocents. Le grand-père a un genou au sol. Il tient une des télécommandes de sa main et appuie sur le bouton rouge en crispant ses doigts ridés en un geste de supplique. « Ça va marcher, ça va marcher » marmonne-t-il, sans comprendre qu’un bouton rouge puisse signifier une autorisation. Dans sa culture, le rouge barrait, fermait, interdisait. Voilà qu’il ouvre. Voilà qu’il faut passer par ce rouge pour faire fonctionner cette fichue télé et s’emparer du monde.

« Ça ne marche pas. » soupire le grand-père. Comme tout est devenu compliqué. Pourtant, il n’est pas un imbécile. Il a une tête, qui fonctionne encore, qui sait réfléchir, qui pense, qui a même la prétention d’avoir accumulé au fil des années un peu d’expérience et de sagesse. Mais voilà, les choses, avant, étaient simples. Avant, il appuyait sur un bouton et l’image apparaissait. Il introduisait un CD et le film commençait. Il touchait deux touches et l’enregistrement se mettait en route. Le progrès technique le servait.

« Mais pourquoi ça ne marche pas, Yvon ! », s’exclame-t-il furieux.
Le petit-fils le regarde d’un air inquiet. Yvon prend la manette en main, deux clics et l’image apparaît : lumineuse, translucide, accablante.
« Ben, Papy, il suffit de toper la touche AV. »

La touche AV ! Le grand-père sourit. Mais c’est bien sûr. Il avait bien repéré la touche AV. AV, pour lui, ça signifiait AVANT. Avant quoi, et après ? Et comment revenir ? Et pourquoi une telle touche puisqu’il existe déjà d’autres touches en forme de triangle pour signifier le mouvement vers l’avant, vers l’arrière, vers le dessus ou le dessous. Mais voilà, AV ne signifie plus AVANT, mais Audio-Visuel. D’ailleurs, Audio-Visuel ne signifie rien pour le grand-père. Tout est audiovisuel pour lui, tout est obscur, insolite, inconnu, un univers de touche incompréhensible, un monde virtuel impalpable, fugitif, absolument nécessaire mais incontrôlable, une fuite en avant, un passage obligé, un pensum, oh, un pensum mortifère.

« Yvon, dis-moi, tu as bien touché ici ? » Et le grand-père, de son gros index malhabile et tourmenté, montre la petite pastille bleue. Il a renoncé à comprendre. Voilà cinq fois qu’Yvon recommence ses explications. Allumer la télé, allumer le décodeur, puis enclencher la TNT avec le bouton AV, puis atteindre la liste des chaînes, puis choisir, etc. A ses côtés, la mamy note de sa belle écriture sur une petite fiche cartonnée qu’ils vont scotcher près de la télé pour se souvenir de la marche à suivre, un guide simplifié, pour eux. Comment se débrouillent les autres ? Comment font les gens qui ont du mal à lire ? Ceux qui ne comprenaient jamais rien à l’école ? Ceux qui n’ont pas fait d’études ? Peu importe, aujourd’hui, il faut en finir avec cette folie, cette incompréhension, ce mal incarné qui s’est infiltré désormais dans toutes les dimensions de leur vie. Ils se sentent handicapés. Rien, désormais, ne leur est simple. Si, quand même, soyons honnêtes, ils arrivent encore à téléphoner, mais ils doivent prendre un tel luxe de précaution pour utiliser le bel appareil que leurs enfants leur ont acheté pour Noël. Ils savent bien qu’ils n’exploitent qu’un centième, et encore, des possibilités de leur… Non, ce n’est plus un téléphone, puisque ça fait tout, envoyer des messages, prendre des photos, réveiller, lancer une alerte, chronométrer, ouvrir des fenêtres, et de nouvelles fenêtres, et encore de nouvelles, jusqu’où ? Pour quoi ? Pour qui ? Et demain ? Yvon s’est mis à rire, l’autre jour, en lui disant que bientôt, on pourrait payer ses achats avec ça, comme au Japon, on pourrait commander un robot, avec ça, ce truc qui tient dans la main, qui se glisse dans une poche, qu’on brandit comme jadis une cigarette et qu’on tapote d’un pouce, d’un seul pouce, à toute vitesse, avec une dextérité qui éblouit le grand-père.

Le grand-père regarde son petit-fils. C’est donc bien vrai, se dit-il, le temps où l’ancien transmettait le savoir est donc bien révolu. Il est là, à genoux, sur le tapis du salon, devant leur vieille télé. C’est à cause d’elle, de son âge à elle. Le grand-père vient de comprendre. La télé n’est plus adaptée, elle est d’une autre génération, elle n’est plus bonne qu’à être mise à la casse, comme lui, vieux bougon qui ne suit plus le rythme, qui reste encavé dans la myriade de fils qui sortent de toutes ces boîtes et qui vont, ils se demandent bien où, puisqu’il ne comprend plus les mots. Le vocabulaire lui échappe, lui, l’ancien instituteur qui était si exigeant en grammaire, qui se faisait une fierté de toujours utiliser le bon verbe, l’adverbe le plus précis. Désormais, il lui faut admettre, puisqu’il ne comprend plus. Jamais, il n’aurait imaginé en être là. Il s’amusait, jadis, des hésitations de ses propres parents, de leurs réticences devant le progrès, quand étaient apparus la voiture, puis la télé, puis tout l’électroménager. Parfois, cela l’agaçait, souvent cela l’insupportait. Il ne comprenait pas à l’époque qu’on puisse être si réticent à s’adapter, si enclin à se refermer, à bouder toute cette évolution qui lui semblait, à lui, si évidente, si naturelle, si bénéfique. Et elle l’était !
Comment est-il passé de l’autre côté de la barrière ?

*

« Dis donc, Yvon, tu étais au courant pour ton frère ? » Yvon ne répond pas. Il boude. Il voulait dîner en regardant la télé, comme à la maison, mais ses grands-parents ont dit non. « De quoi ? » bougonne Yvon. « De sa rupture avec Vivi ? » Yvon a tourné la tête et dressé l’oreille : « Il m’avait dit que ça n’allait pas très fort ces derniers temps. Il l’a quittée ? ». Yvon se tait. « Oui, ce sont tes parents qui nous l’ont appris tout à l’heure. » reprend le grand-père. « Elle était pourtant mignonne, Vivi. Et, puis sept ans, c’est long. » glisse la grand-mère, la gorge nouée. « Oui, c’est comme un divorce, une vraie rupture. » reprend le grand-père. « Allez, ne vous en faites pas, moi aussi je l’aimais bien, Vivi, mais que voulez-vous, s’il ne l’aime plus ? Et puis, il va en retrouver une autre, il est beau gosse, Arthur. » « Effectivement, vu comme ça… » murmure le grand-père.

*

Le soir, dans son fauteuil, en fumant sa pipe, le grand-père réfléchit en silence. Sa femme lit dans leur lit. Bientôt, elle s’endormira. Près de soixante ans qu’ils sont mariés. Il essaie d’imaginer ce qui se passe ce soir dans la tête de son petit-fils Arthur et de celle qu’il aimait comme une petite-fille, Viviane, que tout le monde appelait Vivi et qui faisait partie de la famille. Le coup de fil de Jean-Louis était bref, comme d’habitude : « Arthur a quitté Vivi. Elle est repartie chez ses parents, en Gascogne. Il se cherche un nouvel appart ». Le grand-père imagine le drame qui s’est progressivement noué. Comment en sont-ils arrivés là, tous les deux, eux qui semblaient si bien s’entendre ? Mais que sait-on des gens, que sait-on de ses proches, de ses enfants, de ses petits-enfants, de son conjoint, même ? Et parfois, de soi-même ? Que sait-on ? Ainsi, c’est fini. Vivi a quitté la vie de leur famille. Morte. Oui, comme morte. On ne meurt plus de nos jours, pense-t-il, mais la mort nous guette à chaque coin de la vie. C’est comme si on venait de lui annoncer que Vivi s’était fait renverser par une voiture, tuée en pleine vie, en pleine jeunesse. Ils avaient des projets de vacances, toute la famille devait se retrouver fin mai pour les 50 ans de Jean-Louis. Arthur sera-t-il là ? Oui, peut-être viendra-t-il malgré tout. Sans Vivi. Le grand-père cherche à se souvenir la dernière fois qu’il l’a vue. C’était à Noël, oui, c’est cela, pour le repas de Noël. Tout semblait aller. Il s’était même fait la réflexion que, cette année, pour une fois, la famille semblait apaisée. Leurs deux enfants étaient montés à Paris, avec les petits-enfants, oui, ça avait été une belle fête, un beau cadeau de Noël, le vrai cadeau de Noël, avoir tout leur monde autour d’eux.

Sept ans qu’ils se connaissaient, a souligné Mamy. Elle sait compter, sa femme, elle se souvient parfaitement des dates, elle a toujours gardé cette mémoire d’éléphant qui faisait son admiration. Sept ans, dont trois de vie commune. Comme si la vie commune tuait les amours des jeunes. Le grand-père n’en revient pas. Chez leurs amis, les mêmes mésaventures dessinent pour les jeunes générations la même difficulté à partager la vie sous un même toit. Tant qu’il s’agit de se fréquenter, de se voir, de sortir, de baiser ensemble… Oui, c’est ce que pense intimement le grand-père, il se le formule en ces termes crus qu’il n’aurait jamais osé même penser autrefois. Baiser ensemble, baiser et jouir du moment, ce qu’il n’a pas fait lui, il le reconnaît, la vie était autre, il en a bien profité malgré tout, différemment, même s’il a bien sûr quelques regrets, mais c’était comme cela, c’était ainsi, on ne papillonnait pas de gauche et de droite. Mais vivre ensemble… Vivre ensemble… Ça semble si difficile, si impossible. Le grand-père ne peut que constater. La lame du siècle a tout emporté, tout bousculé. Parfois, il se demande s’il se serait d’ailleurs marié à 25 ans s’il avait su que, soixante ans plus tard, ils seraient toujours ensemble avec sa Joséphine. Il ne le regrette pas. Ils ont surmonté bien des pics et des creux, ont su ôter de leurs souvenirs pas mal d’épines, ont traversé des périodes arides, mais ils ont eu la volonté de continuer ensemble et ont su évoluer en se tenant la main dans un lent mais continuel travail. Curieusement, le mot de travail s’impose à lui, en cette soirée douce. Il tapote sa pipe sur le rebord du cendrier. Il fume moins désormais, mais, de temps en temps, quand son humeur est nostalgique, quand il a besoin de se poser, il va chercher sa pipe, la bourre, s’installe dans son vieux fauteuil et réfléchit calmement. Il aurait aimé écrire un éloge du travail, pas celui que l’on fait pour gagner sa vie, non, celui-là reste la plupart du temps une corvée. Non, il pense à ce travail sur soi-même qui permet de se transformer, de façonner la matière vivante, de s’intérioriser, de se purifier aussi, malgré tout, malgré la vieillesse, malgré les défauts qui s’accentuent avec l’âge, malgré les coups de la vie. Travail indispensable, inévitable, travail de la vie, travail désormais nié pour ne garder que l’instant, le plaisir de l’instant, le plaisir solitaire et tragique, séduisant et fragile de l’instant qui passe. Le grand-père est persuadé qu’il n’aurait pas résisté s’il était jeune, aujourd’hui. Il serait comme les autres, tant il est vrai qu’on est, comme le disait le philosophe, d’abord de son milieu et de son temps avant d’être de son opinion. Dans ses acceptations, comme dans ses refus, dans ses obéissances comme dans ses révoltes, l’humain court derrière sa liberté. Seul le travail de la vie lui en ouvre l’accès, pense le grand-père, et encore. Il tapote la tête de sa pipe contre le rebord du cendrier, fait tomber la cendre, repose la pipe. Il traverse le couloir, s’arrête devant la porte de la chambre où Yvon s’est installé. Et lui, que donnera-t-il ? pense-t-il. Il entend le bruit assourdi de l’ordinateur. Yvon regarde encore un film, à cette heure… Bah, se dit le grand–père, ce sont les vacances, il dormira mieux demain matin. Il se dirige vers la salle de bains, se brosse les dents, puis gagne la chambre où dort sa femme, sa grand-mère de femme, cette Joséphine qu’il chérit si profondément. Mais soudain, une idée lui passe par la tête. Il rejoint le salon, prend son téléphone portable et clique sur « écrire un message ». De ses vieux doigts, il compose un court texte en cliquant sur les touches. « Salut Arthur. Si tu veux passer à la maison, tu es le bienvenu ; je pense bien à toi. Papy », puis il sélectionne le nom de son petit-fils, clique sur « Arthur », actionne la touche d’envoi et repose le portable sur la table. Il reste là, debout, immobile, silencieux. Il imagine le petit texte qui s’envole de la boîte magique et qui traverse l’espace pour aller se glisser dans le portable d’Arthur, lové au fond de sa poche de pantalon, tandis qu’il boit des bières avec des copains, car il s’est sans doute remis à sortir avec ses vieux copains depuis qu’il a largué Vivi et ils font ensemble la tournée des bars, entre potes, sans meufs, comme de vieux célibataires qu’ils sont tous redevenus, puisqu’ils trouvent les filles « chiantes » tandis qu’elles les prennent tous pour des « immatures ». Alors ils vont boire comme des trous, en riant aux éclats, en parlant fort, en se racontant la dernière vanne sortie sur Twitter, le dernier spot hilarant vu sur YouTube, tandis que le petit message chemine et se greffe en une sonorité joyeuse dans la main d’Arthur, cette main à vingt touches, dont il se sert pour lever sa pinte de bière et qui soudain lui signale l’arrivée d’un message de son grand-père. Le grand-père traîne encore quelques instants dans le salon, il lorgne quelques minutes sur la vieille télé, qu’il va bien falloir changer puisqu’il ne parvient plus à jongler avec les chaînes de la TNT. Demain, profitant de la présence d’Yvon, ils iront chez Leclerc et achèteront le bon kit, moderne et tout, qu’ils en finissent de se casser la tête. Soudain, le clignotant de son portable scintille et la musique de Beethoven retentit dans le silence de l’appartement. Le grand-père se précipite et lit : « Merci, Papy ; je peux venir demain ? ». Le grand-père saisit fébrilement l’appareil. « On t’attend ». Il le repose et bénit en silence cette foutue petite boîte numérique.

*
Voilà trois semaines qu’Arthur est installé chez ses grands-parents. Jean-Louis et Jacqueline n’ont pas trop apprécié la décision d’Arthur. Ils auraient préféré qu’Arthur vienne chez eux. La chambre qu’il occupait jadis a certes été réutilisée en salon, mais il est toujours possible de déplier le clic-clac et d’en refaire une chambre à coucher. Arthur aurait pu y retrouver ses marques, à côté de la chambre d’Yvon qui a réintégré son chez-soi à la fin des vacances scolaires. Mais Arthur, qui a décidé de résilier son bail, leur a vite fait comprendre qu’il n’envisageait pas un instant de revenir, même provisoirement chez papa-maman. C’est chez ses grands-parents qu’il voulait aller.

La grand-mère et le grand-père finissent de dîner. Rien d’intéressant à la télé ce soir. Les clés tournent dans la serrure et Arthur apparaît, grand, dynamique, plein d’allant dans ses 27 ans de mousquetaire.

Le voilà qui farfouille dans la cuisine, trouve dans le frigo une cuisse de poulet, apporte sur un plateau les couverts, un fond de bouteille de vin, trois feuilles de salade, une mandarine et un morceau de gruyère. Il s’assied et commence à dîner sous le regard attendri de ses grands-parents. C’est souvent ainsi que ça se passe. Il ne prévient pas, se contente de surgir. Parfois il a dîné, parfois, pas encore. Souvent, il ne fait que passer, avale un casse-croûte en vitesse, attrape une bouteille de jus d’orange ou un verre de lait, parfois prend le temps de se tartiner un sandwich, parfois engloutit une tartine débordante de Nutella, laisse le pot ouvert sur le plan de travail, la cuiller en piteux état, dégoulinante, des miettes de pain éparpillées sur le carrelage de la cuisine. Il file. Où ? Avec qui ? C’est sa vie, il a 27 ans, glisse la grand-mère à son vieux mari.

Mais aujourd’hui, il a du temps, son pote s’est décommandé pour la soirée foot et les grands-parents n’ont pas Canal+. Il s’est attablé, les coudes sur la table et il dévore à belles dents la cuisse de poulet et le fond de riz qui restait d’hier. Et la conversation s’engage. Arthur adore discuter avec ses grands-parents. Il leur a laissé comprendre que son père était obtus, conservateur et que c’était impossible de parler avec lui. Cela n’a pas vraiment surpris la grand-mère et le grand-père. Leur fils Jean-Louis a toujours été une tête de mule, sûr de lui, plutôt intolérant. Et il ne s’est pas arrangé avec l’âge. Ils ne peuvent qu’acquiescer quand Arthur leur raconte ses blocages avec son père. Mais avec eux, c’est tout différent, il a l’impression qu’aucun sujet n’est tabou. Non qu’ils soient d’accord sur tout, loin de là, mais ses grands-parents sont ouverts au dialogue, essaient de comprendre, ne le jugent pas dans ses emportements. Arthur aime ces moments de libre débat. Ça l’épate. Il trouve chez ses grands-parents une hauteur de vue qui l’intéresse. Il se demande d’ailleurs d’où ils tirent toutes leurs connaissances et ils s’étonnent du nombre de leurs voyages, de tous les livres qui remplissent leur maison, de leur curiosité. Et puis, ils savent s’intéresser à ce qu’il fait, à ce job de junior dans une boîte de conseil en organisation. Arthur leur parle de certains des dossiers sur lesquels il travaille et il s’amuse de voir ses grands-parents prendre parti, argumenter, contester ses hypothèses. Comme ils sont restés jeunes dans leurs têtes, se dit-il parfois, en les écoutant se chamailler à son propos. Il aime bien aussi entendre leurs propres histoires, leur agacement devant les atermoiements du conseil syndical qui n’arrive pas à se décider à changer la chaudière, leur indignation devant les positions du gouvernement contre les roms, leur sourire sarcastique à l’annonce des frasques du Président du Conseil italien. Ils ont beau avoir dépassé les 80 ans l’un et l’autre, ils se tiennent au courant, lisent les journaux, ont ouvert un compte Facebook, dévorent les newsletters électroniques. Heureusement que la grand-mère est là, qui comprend dix fois plus vite que le grand-père les subtilités de l’informatique, heureusement qu’elle sait le remettre parfois à sa place en lui faisant remarquer qu’il tient des positions aussi archaïques que celles que son fils pourrait défendre, ce qui a le don d’agacer son mari, qui se considère comme beaucoup plus tolérant que son rejeton. Depuis trois semaines qu’il vit avec eux, Arthur a découvert sa grand-mère. Finalement, il ne la connaissait pas beaucoup. Mais elle est si gentille, si maligne, si vivante. Arthur n’en revient pas. Elle a aussi une façon très respectueuse de s’adresser avec lui, sans chercher à trop en savoir, mais en lui faisant comprendre… qu’elle comprend. Tandis que son grand-père est parfois un peu lourd.

« J’ai trouvé un appart. Un deux pièces, pas trop cher, un vrai coup de chance, bien situé, juste dans la première couronne, desservi par le métro. » La grand-mère et le grand-père accusent le choc en silence. Ils s’étaient déjà habitués à sa présence. Bien sûr, il ne range guère ses affaires et mamy a dû le lui faire remarquer plusieurs fois. Alors, le grand jeune homme s’est excusé comme un benêt et a pris sa grand-mère affectueusement dans ses bras. Déjà, tu t’en vas ? ont–ils envie de lui dire.
« Mais je n’aurai les clés que dans un mois, ajoute Arthur. Je crois que vous aviez prévu de partir à la campagne d’ici deux semaines ? » En fait, ses grands-parents avaient prévu de partir dans deux mois. Mais ils se sont dit qu’Arthur aimerait bien, sans doute, avoir un peu plus de liberté. Aussi, ils ont décidé d’avancer leur départ, de lui libérer la penderie où il pourra suspendre toutes ses affaires et de lui laisser l’appartement. Ils ne vont pas remettre leur projet en cause. Oui, lui confirment-ils, ils partent dans deux semaines. « Merci, je pourrai faire venir mon amie Juliette, elle cherche où dormir. » Le grand-père frémit et ouvre de grands yeux : « Ton amie ? Déjà ? » « Oh, ce n’est qu’une amie. C’est la copine d’Andrew. Elle est en coloc mais elle doit la quitter dans quinze jours. Ça vous ennuierait qu’elle s’installe ici pendant que vous serez à la campagne ? ». La grand-mère et le grand-père viennent de comprendre qu’ils laisseront en fait leur appartement, non pas à leur petit-fils, mais à la copine d’Andrew, qu’ils ne connaissent pas. Le grand-père interroge mamy du regard. Elle sent ses réticences. Dire qu’elle n’en a pas serait tordre la réalité.
« Et elle est comment, cette copine ? » hasarde-t-elle « Je ne sais pas trop. Moi, je connais Andrew. C’est vraiment un super pote. Elle ne peut qu’être sympa puisque c’est sa copine, non ? Ça ne vous gêne pas ? » Le grand-père scrute son petit-fils. Quel jeu joue-t-il ? Est-il filou ou innocent ? « Toi, tu lui laisserais ton appartement à Juliette, si tu en avais un » demande-t-il. « Pour sûr, papy, c’est la copine d’Andrew. » Mamy intervient alors : « Tu nous laisses réfléchir et demain, on te donne notre réponse. »

Arthur apprécie cette réponse en deux temps, qui sera réfléchie. Son père réagit toujours sur le champ. Jamais il n’aurait donné son accord. D’ailleurs, Arthur se serait bien gardé de lui faire cette demande. La grand-mère et le grand-père sont allés se coucher tandis qu’Arthur allumait son micro et allait consulter ses messages. La discussion entre les deux aînés a été vive. La grand-mère regarde son vieux mari, elle le connaît. Elle connaît sa méfiance, ses prudences, elle comprend qu’il hésite à laisser son appartement à une jeunette qu’ils n’ont jamais vue, jamais rencontrée. Et si cette Juliette avait de drôles de fréquentations, si elle amenait des zozos qui faisaient du boucan toute la nuit, si s’installait chez eux un trafic de drogue ?
« Mais rappelle-toi, quand tu étais jeune, tu t’es suffisamment plaint que tes parents ne te faisaient pas confiance, que tu ne pouvais jamais inviter tes copains à venir faire la fête à la maison. Combien de fois, tu me l’as dit, et comme tu leur en voulais ! ». Alors, ils se sont décidés à dire oui à cette jeunesse qui s’adressait à eux.

Le lendemain, quand ils ont fait part de leur accord à Arthur, leur petit-fils s’est tourné vers eux et leur a dit « Vous savez, Yvon m’a raconté vos soucis pour la TNT. Mais la TNT, ce n’est pas important de ne pas comprendre. Par contre, passer votre appart à Juliette, avec tous les soucis qu’elle a eus dans sa vie, ça, vraiment, c’est chapeau, vous ne pouvez pas savoir comme je vous remercie. » Il les a embrassés tous les deux, en les réunissant entre ses grands bras d’escogriffe. « Merci les grands-parents pour ce que vous êtes. » Alors, le grand-père a quitté précipitamment la pièce en séchant ses yeux, il s’est planté devant son ordinateur et il a écrit sur son mur : « Je n’y comprends rien mais c’est pas grave ! ».