Je suis cette brume épaisse

Etre seul dans une maison à la campagne.


Jeudi 30 janvier

Je suis allé chez M. Martineau pour voir le bois. Il était en train de donner à manger à ses vaches : « Elles sont belles. C’est quoi comme bêtes ? » « Des limousines ! Elles ont l’air content d’être là, sur de la bonne paille bien sèche ! J’aime mes bêtes ! » Ensuite on est allé voir le bois. C’était un peu sale, je ne voulais pas salir mes baskets achetées la veille, mais je le suivis quand même. C’était plus humide que boueux. Le bois était recouvert d’une bâche noire, mais il était quand même mouillé en dessous par endroits. Il devait y avoir des passages pour l’eau de pluie. Mais dans l’ensemble tout de même il était sec. Beaucoup plus sec que celui que Fabien m’a livré il y a un mois. Je lui ai dit, à M. Martineau, que c’était d’accord pour une corde. Il me livrera demain matin. Fabien ne m’en mettra plus. Je l’ai prévenu au téléphone que je n’en prendrai pas chez lui cette fois. Il m’a dit alors puisque c’est ça, c’est fini pour toujours, que quand on me dit non une fois, ça compte pour toutes les autres qui pourraient exister plus tard. Maintenant c’est M. Martineau qui va m’en mettre. Il vend aussi du bœuf en carton de douze kilos. Douze euros le kilo. Il me dit que par rapport au prix du boucher, c’est une économie de soixante euros sur un paquet de douze kilos. Je veux bien le croire. Je n’ai pas d’éléments de comparaison. Il me paraît sympathique. Il m’a gardé encore un peu avec lui pour que je le voie nourrir ses bêtes, leur donner de bonnes choses qu’il m’a décrites par a+b, puis il m’a dit qu’il devait aller enfoncer des pieux pour des clôtures.

Vendredi 31 janvier

Il est 11h27. J’attends M. Martineau. Il devait être là à 11h. Il ne faut pas s’affoler. Dans les campagnes, c’est comme ça. Et puis il y a chez nous un truc qu’on appelle « le quart d’heure mayennais ». Cela permet d’être en retard d’un quart d’heure à un rendez-vous sans qu’il vous revienne de devoir vous excuser pour le retard.

Samedi 1er février

Je ne suis pas encore allé ramasser le bois – qui a bel et bien été livré hier avec un léger retard. Il est là, dans la cour, et n’attend plus que moi pour être rangé mais je laisse volontairement traîner les choses. J’ai mis une bâche dessus pour le protéger de la pluie éventuelle. La livraison s’est bien passée sauf une petite frayeur : le plateau une fois levé s’est mis à pencher dangereusement sur le côté. Le sol un peu couché était à l’origine du déséquilibre et ce point n’avait pas été décelé par M.Martineau lorsqu’il recula. Il fallut débarrasser les bords trop lourds de bois là où ça donnait de la gîte sans bien sûr porter son poids sur cette partie du chargement qu’il fallait libérer au plus vite.

Le froid arrive tout doucement, je l’ai bien senti quand je suis allé au village ce matin pour acheter le journal à la boulangerie, le fromage à l’épicerie. Un temps annonciateur du pire, certainement. Nous arrivons en février, c’est normal.
Le bois est toujours là à s’impatienter. Attend-il vraiment que je vienne ? Non. Il s’en fout du tas de bois mais c’est moi qui ne le ramasse pas.
La journée se termine sur un air de Caruso à la radio. Suit un opéra de Puccini. Une bonne dizaine de brouettes de bois ont été rentrées.

Dimanche 2 février

Le soir tombe. Des lumières lentement, une par une, s’allument au loin dans le village.
Il y a un mode de pensée lié à une manière d’exister, qui est celle d’une infime catégorie de personnes, laquelle a toujours existé, existe et existera toujours. C’est la catégorie des hérétiques, ermites, originaux, pionniers, chercheurs d’âme, simples d’esprit, idiots de village, génies, fous, marginaux. Je me sens présent dans cette catégorie mais pour ce qui est de la dénomination à m’attribuer je ne saurais dire exactement laquelle. « Original » peut-être, à moins que ce ne soit « fou ».
Le sombre s’est fait de plus en plus dense sur le village et les collines. Les lumières allumées ont grandi en nombre et elles se détachent mieux sur le fond assombri.
Je me mordille de temps en temps le bout d’un de mes doigts de la main gauche tout en regardant les infos nationales sur la 3 : Voici tout ce qu’il reste du chalutier long de 21 mètres, totalement déchiqueté – on voit le déchiquetage sur l’écran – après un week-end agité les habitants pataugent – on voit les habitants patauger – depuis vendredi. A Tartas c’est le septième jour d’inondation – on voit l’eau partout dans les rues et dans les maisons. Plus au nord, l’océan s’est déchaîné – on voit les vagues précipitées sur les digues et des gens reculent en courant devant les flots qui foncent vers eux –, les lames ont causé de nombreux dégâts… Et puis un temps après : Approuvez-vous que les dentistes demandent une hausse de leurs tarifs ? Si on nous demande notre avis, en tiendra-t-on compte ? Qu’est-ce que vivre veut dire ?

Ce matin, une gouttelette d’eau est tombée du plafond sur mon bras nu alors que j’étais tranquillement allongé sur mon lit. Je me suis dit : mais qu’est-ce que cette eau ? Aussitôt je me mets debout sur le lit et amène ma main sur le plafond à la verticale, à peu près, de l’endroit où la goutte est tombée afin de localiser l’endroit d’où elle est venue. Après une recherche méticuleuse, car au départ je ne vois rien d’humide nulle part sur l’endroit du plafond où se promène ma main, et que je suis contraint de « scruter à la loupe » si je puis dire, je finis par voir l’origine, là d’où la goutte d’eau est tombée. C’est cela, ce que vivre veut dire !

Mardi 4 février

Ce matin, passée la petite haie qui borde la pelouse étroite à cet endroit, une immense masse de brume a pris possession du reste du monde. Le paysage, le village en contre-bas, les collines et les champs, tout est submergé, englouti dans la masse laiteuse. Le goût du café que je bois juste devant la baie tout inondée, dans sa partie supérieure, de couleur laiteuse, se mêle au gros cloaque de brume et à l’impression qu’il laisse. Je suis cette brume épaisse. On ne demande pas à la brume d’enlever la brume. La brume c’est fin, c’est plein de minuscules gouttelettes, tellement fines et légères qu’elles ne tombent pas, elles restent en suspension dans l’air, si fines qu’elles ont plus l’air d’un souvenir de gouttelettes que de gouttelettes réelles, souvenir en train de disparaître d’ailleurs lui-même. La vie, l’amour, la mort, les grandes composantes universelles résorbées, réduites à l’état de particules invisibles au cœur de chacune de nos cellules, de nos bactéries, nous envoient leur message, leur SOS selon un code connu d’elles seules et qu’il nous faut décrypter si on veut comprendre quelque chose à nous-même, en percer le mécanisme de fonctionnement. Voies multiples empruntées pour le décryptage : l’Art, la Littérature, l’Histoire, la Science, le Sport, la Poésie, la Recherche… Qu’avons-nous trouvé ? Sur la planète la malnutrition persiste, des conflits armés ici et là qui font des milliers de morts, une violence atavique, endémique, larvée un peu partout.
Quand et comment véritablement revenir à l’essentiel, percer le décryptage et rendre celui-ci limpide, mettre de côté tout ce qui n’est pas l’essentiel, le superflu, le rajout inutile qui nous embarrasse les neurones, débarrasser sa vie des scories résultat de la fusion permanente en nous des divers éléments composant notre vie : l’ordre matériel et l’ordre spirituel, l’esprit, la pensée et le cerveau en tant qu’organe, l’ensemble de notre corps physiologique et la conscience qui y est attachée et qui le déborde de toute part, le baigne de sa brume laiteuse actuellement encore stagnante, enveloppante, sur le paysage ?

Mercredi 5 février

Dans l’ancien temps les hommes échangeaient leurs produits, ce qu’ils avaient fabriqué, récolté, s’étaient procurés, voire dans certains cas ce qu’ils avaient volé. Ils échangeaient. Le troc. Tu me donnes ça et en échange je te donne ça, es-tu OK ? Tope là ! Alors évidemment dans l’affaire, la part d’influence qu’exerçait l’un sur l’autre filait dans la transaction voyez-vous, les avantages en nature circulaient en même temps, ceux qu’on donnait en toute connaissance de ce qu’ils étaient et tous les autres, ceux dont on ne se rendait pas compte, les biens situés en territoire inconscient.

Jeudi 6 février

Dans la cour, le tas de bois a diminué de moitié. C’est normal puisqu’hier j’en ai brouetté une bonne partie jusqu’au bûcher derrière le four à pain.

J’aime l’écriture. Elle me regarde être des tas de choses, penser des tas de choses, raconter des tas d’histoires, elle apprend tout de moi, ce que je lui dis et aussi ce que je ne lui dis pas.

Vendredi 7 février

Le vent a soufflé en bourrasques toute la nuit, ébranlant et faisant craquer mon chalet de trappeur. Encore ce matin, et conformément aux prévisions météorologiques, la tempête se déchaîne, et cela doit durer jusqu’au milieu de la matinée. Une voiture dont les roues touchent à peine le sol vient de passer sur la petite route touristique du Sacré-Cœur qui passe devant le chalet, comme si un coussin d’air la portait, étouffant le giclement de l’eau sous les roues. Réveillé en pleine nuit par des craquements suspects dus aux souffles intempestifs, je me suis levé et je suis allé vérifier dehors – où j’ai failli être emporté, où j’ai été emporté – si le monde n’était pas trop chamboulé. Cela m’a rassuré de voir que tout était à la même place qu’hier soir. J’ai regagné mon lit en remerciant le ciel de m’avoir enlevé, de m’avoir emporté vers le non- avenu, vers le non formulé, vers le non tout court.

Samedi 8 février

Le jour se lève. La faible clarté naissante vient surprendre les petites lumières disséminées çà et là, leur donne une teinte de plus faible intensité. L’une là-bas clignote, puis disparaît, avalée sans doute par une haie ou un bâtiment. Non, la voilà qui réapparaît plus loin, comme régurgitée par la masse sombre claire de l’espace où elle avait disparu.
Profitant d’une accalmie dans les souffles du vent, la totalité du paysage étale sans complexe sa vue imprenable depuis la première colline qui est celle formée par ma jambe repliée sous la couette jusqu’à la dernière, le Mont Rochard, sur laquelle se dresse l’antenne de télécommunications.
Maintenant la clarté du matin s’est faite, beaucoup plus franche et directe. Il n’y a pratiquement plus de vent. Les éclairages extérieurs, le feu dans le poêle, les chœurs de l’aria de la cantate BWV de Jean Sébastien Bach à la radio, la pâleur de la housse de couette de mon lit sur laquelle est posé mon calepin, à côté d’un roman de John Connelly, « la colère des anges », tout cela, et puis plein d’autres choses, lentement se réveille et se met à battre d’une pulsation lente dans le matin qui maintenant est là et bien là.

Lundi 10 février

Quelquefois, seul chez moi, j’ai des vertiges à ressentir la profondeur du gouffre de solitude qui est le mien. Ces vertiges vont jusqu’à me réveiller la nuit. Et là je sens mon cerveau en ébullition d’idées un peu sombres. Alors je me lève en urgence, me prépare un rosboï et m’installe en méditation. Les pensées un peu lourdes refluent, laissent la place en moi à un silence régénérateur. Beaucoup de gens dans mon cas seraient sans doute sous anti-dépresseurs, peut-être même hospitalisés pour un temps, ou en observation. Peut-être seraient-ils fous à lier !

Mardi 11 février

Ces manifestations, ces sensations restent assez rares tout de même. Les moments où elles se produisent, je le sais pour les avoir déjà ressenties, se situent à des périodes charnières de ma vie où mon organisme est « en mutation » vers autre chose, une autre manière d’entrer dans l’espace des choses, et pour l’esprit d’aborder le phénomène de l’existence…et une bonne séance de méditation est la plus salutaire des choses que j’ai trouvées à faire pour éliminer ces sensations.
En ce qui concerne cette nuit, celle-ci a été très réparatrice, d’un bout à l’autre de la nuit j’ai dormi sans rêve.
Il a plu toute la journée. Le gros tas de bois a fondu de trois quarts. Ce qui reste, un stère environ, est couvert d’une bâche. Il n’y avait plus de place dans le bûcher. Ce bois va servir ces jours prochains à alimenter mes feux dans l’insert. C’est pratique et ça tombe bien qu’il n’y ait plus de place dans le bûcher.
Il n’est pas compliqué de vivre. Il suffit de se faire chauffer un café de temps en temps, d’aller faire un tour dehors, de regarder la pluie un peu, de rentrer à nouveau, préparer la soupe pour le soir, boire une bière éventuellement, et voilà, le tour est joué.

Mercredi 12 février

Les nuages s’accumulent. Ce matin très tôt, alors qu’il faisait encore un peu nuit, je suis allé faire un tour dehors. Une petite marche dans le clair-obscur naissant. Le ciel n’était pas encore encombré de tous ces nuages qu’il y a maintenant. Ils ont commencé à arriver avec le jour et là, fin de matinée, le ciel en est gonflé, prêt à péter.

Vendredi 14 février

La pluie, la pluie, encore la pluie.

Samedi 15 février

Ce matin réveillé à 5h46 par les fourmillements de l’eau sur les tôles du toit. Pluie très dense. Très soutenue jusqu’à 7h environ. Puis petit déjeuner. Puis je suis retourné m’allonger dans le lit. Fainéanter. Fainéantiser. Jusqu’à 10h après quoi douche et habillage de la grande poupée, du baigneur, du gros ours. Une fois mis le nez dehors le reste a suivi. Pas assurés sur la terrasse.
Je relis un truc que j’ai écrit il y a déjà quelque temps de cela : « Le bonheur est en soi et non à l’extérieur de soi. » Et je poursuis ainsi : « il en est de même du malheur. » Pas évident pour tout le monde, quand on voit le nombre de personnes se ruer sur les rayons le premier jour des soldes. Comme si le fait de décrocher l’affaire à ne pas rater était une question de vie ou de mort, comme si le bonheur d’une vie en dépendait.

Dimanche 16 février

C’est mon anniversaire aujourd’hui. Une pub internet qui connaît la date de ma naissance m’annonce que cette journée est A MOI : « Profitez, c’est votre journée ! » Ce doit être aussi celle de l’oiseau qui en ce moment quelque part dans la haie gazouille.
Je repense à ma naissance. A ce qu’on m’en a dit. Ma naissance difficile. Cordon ombilical enroulé trois fois autour du cou. Depuis combien de temps suis-je dans cette posture tout à fait gênante ? Trois heures, trois jours, quinze jours ? Mise en place des forceps. Naissance à domicile. Docteur resté toute la nuit au chevet de…la malade… Gros gros travail. Finalement arrivé dans ce monde mais sans le cri. Sans rien. Est-il mort ? Tenu par les pieds, tête en bas, claques, claques et claques…puis enfin, le cri, venu des profondeurs reculées de la vie qui enfin se décide à battre dans mes veines. Cela fait donc soixante et un ans aujourd’hui !
J’ai aimé n’être rien. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Comme si c’était maintenant.
Descendre en soi et n’y rien trouver. Constater que tout ce qui était censé s’y trouver a fui, s’en est allé avec le précédent chargement de raisons, de constatations, d’élaborations, spéculations, idées que cela soit ceci ou cela. Oui, la dernière cargaison de mots, d’idées, d’images a quitté le port d’attache.

Lundi 17 février

J’ai marché jusqu’à la route de Blandouet, puis ensuite jusqu’à la croix Malard pour enfin revenir. Mes pas étaient denses, mesurés, parfaitement alignés sur la route droite.

Mercredi 19 février

Le tas de bois est complètement rentré. La fin, ça s’est passé ce matin. Trois brouettées qu’il a fallu mener jusqu’au second bûcher derrière le chalet. Il reste juste des débris, j’ai replié la bâche par-dessus. Ils serviront à allumer les prochains feux dans l’insert.

Jeudi 20 février

Jeudi sans anicroche. Jeudi qui flaire vendredi placé juste devant lui, qui le suit à la trace, qui présuppose déjà ce qu’il va être, guère plus différent que ce qu’il est lui-même. Avec tout de même un petit quelque chose de neuf coincé dans le noir jusqu’à l’aube et qui finit par s’ouvrir avec le jour.
La semaine des quatre jeudis. C’est ma semaine désormais, sans cesse répétée. Une semaine qui ne finit pas. Qui s’éternise dans le diapason de l’âme. Dans la pâmoison du cœur.
Il pleut. Une fois que l’on a dit non à tout il reste la pluie. Et l’amour de la pluie.
Venues du profond de ma rêverie des notes de piano vives et enjouées taillent le silence en rondelles plus ou moins fines.
Nous ne sommes pas que là où la vie nous pose. Nous sommes là aussi où elle ne nous a pas encore posés. Nous sommes à tous les endroits du présent, du passé, du futur.
Même quand nous sommes là, nous ne sommes pas tout à fait là.

Samedi 22 février

Le présent est mon sel, mon piment, ma lie aussi. On est ici un jour, on ne sait rien de demain, jamais. Si on voit les choses dans l’absolu, tout est merveilleux. L’absolu je le circonscris dans l’instant en train de se dérouler, instant aussi mince qu’une feuille de papier à cigarette planant dans la voie lactée.
Hier j’ai cramé une sauteuse sur le gaz. Oublié d’éteindre le feu en dessous quand j’ai cuisiné pour midi. Elle a chauffé à vide. Elle a chauffé le vide. Tout l’après-midi.

Mardi 25 février

Il y a des jours où on aimerait que tout change. Que rien ne soit plus comme avant. Une vie en société plus solidaire, plus humaine, plus proche des individus. Déconstruire. Repenser. Faire le clair dans l’embrouillamini actuel du monde en commençant par son propre embrouillamini. S’arrêter de fonctionner. Faire taire la machine à conditionner les êtres. La mettre à l’arrêt. La mettre en panne et regarder ce qui se passe. Sentir alors que tout ce qui procède de nos actes, de nos pensées, provient encore de la machine, même si elle est à l’arrêt. Se rendre compte qu’il y a pas moyen d’aller dans une autre sorte d’arrêt, une autre sorte de panne, quelque chose qui sape la machine à conditionner les êtres de manière définitive. Pas de retour possible. Inventer du neuf, du carrément neuf, qui soit en rapport direct avec l’individu et son aspiration la plus profonde. Trouver d’abord en soi quelle est son aspiration la plus profonde. Quelle vie pour soi-même désirons-nous ? Le savons-nous ? Le sais-je moi-même ? L’ai-je jamais su ? Le saurai-je un jour ? Est-ce que moi, dans ma solitude, je suis en mesure de tenter quoi que ce soit allant dans le sens d’un renouvellement, d’une refondation. Ou bien tout renouvellement, toute refondation ne peut se faire que sur la base d’une relation humaine, la relation de mon être avec un autre être. Relation suffisamment ouverte qui va permettre l’introduction d’un nouvel être, et puis d’un autre, et encore d’un autre, afin à terme de fonder une communauté d’êtres, bref, une société tout entière.

Jeudi 27 février

Avant de se ranger dans des phrases les mots dansent n’importe comment dans la tête, comme des fous. Ils font n’importe quoi, livrés à eux-mêmes : “pari”, “police”, “joie”, “serein”, “étudiant”, “musique”, “peine”, “confiture” etc. Ils vaquent. Ils errent. Peut-être sont-ils déjà à la recherche d’une phrase mais ce n’est pas sûr. Peut-être qu’ils sont bien comme ça, seuls parmi les autres. Sans lien entre eux. Comme dans une cour de récréation. Non. Cela n’est pas exact. Dans une cour de récréation des liens se tissent sans cesse, puis se “détissent” d’ailleurs. Tout va très vite dans une cour de récréation. Mais aussi tout va très lentement. Tout dépend comment on regarde. Si on a ou non l’œil vif, l’œil alerte, l’œil agile. Pour les mots donc, avant d’être organisés, rangés, ordonnés dans des phrases, ils sont là, n’importe où, n’importe comment, éparpillés dans notre cerveau, comme le sont plein de petites choses dans le fond d’un vieux tiroir. Il y a un moment dans la vie où on a envie que les choses s’ordonnent, s’organisent dans un sens ou dans un autre. Alors il faut prendre le vieux tiroir et le vider, ramasser les multiples petites choses qui s’y trouvaient et leur attribuer une nouvelle place, plus conforme à ce qu’elles sont. Une vieille bobine de fil retrouvera la boîte à couture qui avait été la sienne jadis, le fond de tube d’aspirine retrouvera l’étagère à pharmacie, le bouton de culotte la boîte à boutons près de la trousse à couture, la petite clé plate double de la cave retrouvera le porte-clés près de la porte d’entrée etc.
Mais pour les mots c’est un petit peu plus compliqué que pour des boutons. Difficile de trouver une vraie place pour chaque mot.
Oui pour les mots c’est un peu plus compliqué. Dans ce domaine tout est régulé par l’humeur du moment, la clarté de notre esprit à ce moment-là, bref, des choses qui, comme chacun sait, sont sujettes à fluctuations.
Et puis, avant toute mise en ordre des mots, se pose la question du pourquoi de leur mise en phrases. Dans quel but ? Ecrire un roman ? Epater sa cousine avec une belle histoire écrite pour elle ? Essayer d’y voir clair en soi en tentant de décrire ce qui s’y passe ? Un reportage à faire ? Un compte rendu ? Ou peut-être une raison d’ordre existentiel, philosophique, un besoin d’exprimer les choses du moment ? Un besoin du genre de celui de boire parce qu’on a soif, de manger parce qu’on a faim ? Si c’est cela, les mots comme la boisson, comme les aliments, arrivent à nous et satisfont le besoin qui les a fait être. Ecrire, ça ne doit pas…disons ça ne devrait pas, être autre chose que cette simplicité-là, que cette évidence-là.
Il est midi. La cloche sonne au village. Les sons portés par l’air arrivent jusqu’à moi. Une bande d’air d’environ un kilomètre de longueur les porte, les amène, les dépose au bord de mes oreilles qui les captent.
Les mots. Le présent appelle les mots. Le présent appelle le silence. Le présent n’appelle rien du tout. Il est dans le paysage qui là-bas s’étend. Il est dans la clarté du ciel de cette belle journée. Il est dans le vert de l’herbe, dans les pétales des premières petites pâquerettes, dans l’ombre du double siège avec accoudoirs qui se tient au coin de la terrasse. Il est dans le bruit de moteur de la voiture qui passe sur la route, dans le bourdonnement de la mouche qui vient de me frôler le visage, dans le ronronnement à neuf mille mètres d’altitude de l’avion de ligne qui passe, dans le cui cui d’un oiseau invisible, dans les bruits de voix un peu étouffés de Véro en train de téléphoner dans l’abri de jardin.
Véro, ma femme, arrivée il y a un instant.