Banlieue carnivore

Quitter une résidence et ses champs de lilas pour une cité.


Ça y est ça recommence, les mêmes cris, les insultes qui fusent, le déchaînement de haine, tout s’abat là, juste derrière ma porte close. J’ai 7 ans, presque 8. Ce que je connais de la vie, je l’ai surtout appris ces derniers temps, en arrivant dans cet enfer urbain, les immeubles dressés en barrage à l’horizon, permafrost d’une limite sociale érodée uniquement par l’indifférence et le temps qui semble avoir oublié que la vie existe encore dans ce no man’s land. Dans ma tête des espaces se créent. Plongé dans la peur, l’angoisse, attendant le lendemain, je me dis aussi que ce répit ne sera que de courte durée, la nuit revient toujours. Voilà deux ans que nous sommes arrivés dans « la cité », expulsés d’une résidence tranquille dans un quartier « préservé » autrement dit loin de cet autre monde, que je découvre de jour en jour. De la résidence, je me souviens du champ de lilas, du petit parc où je me rendais seul, des amitiés naissantes, du chemin de l’école que mes aînés avaient emprunté avant moi. La résidence ? A taille humaine : 3 petits bâtiments, 4 étages chacun séparés par un petit parc arboré, au milieu de vivaces, de bosquets, de rires d’enfants. Ici, les gens – je le sais à présent – ne sont pas des « cas sociaux ». Ici, on paye un loyer, il y a le syndic et même un gardien, j’y fais du vélo avec Jacques, je cueille le lilas pour ma mère à la belle saison, l’hiver c’est boule de neige. En cette année 1984, le froid est intense, le grand pin est figé dans une éternité glacée, magnifique ; je me sens vivre, je raconte avec aplomb des histoires héroïques à ma mère qui sourit d’un regard aimant, mon père est de plus en plus absent, jusqu’à oublier mon anniversaire. C’est une chose qui blesse l’oubli. Pour ma part, petit à petit, je l’oublie aussi, ce sera la première ombre de ma vie.

Le printemps est là ! Renouveau de joie dans la résidence sortant de la léthargie hivernale, la vie reprend son cours. Ce printemps est aussi l’œuvre au noir des parias qui comme nous ne peuvent plus payer de loyer, de viande, de vêtements neufs, mais qui se rient de l’instant présent. « Maman, pourquoi ils viennent chez nous les messieurs ? Pourquoi ont-ils pris les meubles ? » Je ris à présent de cette ignorance, de cette innocence, mais je sais que chaque meuble qu’ils emportaient arrachait en moi un fragment que l’on ne me rendra jamais, laissant en cet espace vide une graine germée, un endroit de colère, de haine, parfois de création ou de destruction.
Adieu résidence, bac à sable et premier baiser volé derrière les bosquets. Les yeux de ma mère ne seront plus les mêmes à présent. Sa force, sa dignité – tout est ébranlé. Je crois que c’est le fait de se résigner qui mène à cela, comme si l’on devait être à tout prix coupable, redevable sans cesse, d’une existence, d’un choix d’un malheur, alors qu’on ne se résigne pas au bonheur : on se contente de le vivre.

Dans ma tête les souvenirs se bousculent. Pourtant nous venons de mettre en route la R16 (une antiquité), mon père est là, il n’a pas vraiment d’autre échappatoire, il est le seul à bosser, le seul à conduire et c’est sa vie dissolue de mari volage qui nous aura menés ici. C’est peut-être l’absence de choix de sa part qui poursuivra le désastre. Pour situer mon père, voici ce qu’il me reste en tête : l’absence comme présence permanente, le week-end avec la traditionnelle sortie dans les bois, pas de vacances – nous ne partions que très rarement et encore – les jeux ? Non, vraiment pas d’autre chose.
Le trajet se poursuit, la distance est brève pour un monde qui s’écroule, je comprends l’adage qui dit qu’il n y a qu’un pas du paradis à l’enfer. La cité est située à une dizaine de kilomètres de mon paradis, dans le gris d’une zone industrielle où l’emploi est moins présent que les cris sur les murs. Ici pas de parc. L’horizon ? Une tour en cache une autre. Arrivant ici, les perspectives physiques et psychiques sont minces. On sent en soi une culpabilité, une injustice flagrante, on ne comprend pas pourquoi en rentrant dans le hall de l’escalier, tout est cassé, vandalisé, défait – société en panne comme les ascenseurs. Mon frère et ma sœur sont plus vieux. Ils acceptent , semble-t-il, ils « comprennent » ce que je vais découvrir : nous sommes pauvres, les déchets que l’on écarte au loin du centre-ville, loin des arbres, du lilas, du bonheur, l’espace en moi laissé vide se remplit, se charge.

L’emménagement fut bref, on décroche une porte pour en faire une table sur des tréteaux, une gazinière récupérée. La télé ? Non. Les lits ? Pour mes parents, un canapé convertible trimbalé depuis des temps infinis, ayant pris la forme des générations qui se seront succédé sur l’assise ; pour mes frères et sœur, des cadres de pin simple, et pour moi un lit en métal orange dont le sommier est un tressage de maille d’acier. A l’exception de mes parents, chacun de nous dispose d’une chambre. L’espace de cet appartement est plus grand, peut-être 80 m². Un balcon nous donne une splendide vue sur la tour d’en face. Les fenêtres de part et d’autre offrent le même paysage, exception faite du salon où l’on distingue le stade.
Peu de meubles donc pour occuper cet espace. Chacun peut à présent vivre sa peine dans ce lieu si vide en se disant que « C’est une chance que les HLM nous aient relogés dans cette cité. » C’est probablement vrai, après tout, c’est un endroit comme un autre. Comme un autre pour qui ? En moi la colère gronde, j’ai le sentiment d’une plante déracinée : ici pas de parc, pas d’ami, des tours de 15 étages. Le chemin de l’école ? Un parcours à travers le gris où la lumière ne s’égare jamais. Les lilas ? Ici un vestige, rien ne pousse dans ce lieu. Ma mère me rassure, elle me dit que c’est passager – la pauvre, elle veut y croire. Avec la misère arrive souvent la haine, de tout, de l’autre en particulier. Mes parents installés dans leur malheur n’auront de cesse de se détruire, et comme pour les bombes « amies », les dommages collatéraux feront de mes frères et sœur et de moi des victimes sans exil possible.

La nuit tombe ; ça y est ça recommence, ils s’engueulent encore. Je regarde ainsi défiler les minutes sur mon horloge fluorescente, le tic-tac oppressant me serre le cœur. La peur, les portes qui claquent, les yeux qui rougissent, l’injustice toujours, pourquoi ? A 3h30, les bruits s’estompent. Dans quatre heures il me faudra rejoindre l’école, ne pas parler, garder pour moi ce poison qui ronge, faire semblant, ne pas aborder ceux qui parleront d’une émission télé. Parmi les pauvres il y a aussi des différences, elles rassurent ! Il y aura aussi les nouveaux copains. Ici les gens sont enfermés dans des tours alors qu’ils sont à eux seuls des horizons : Maroc, Tunisie, Cameroun, Yougoslavie, Portugal, Italie, Sénégal, Pologne. Je rencontre le monde, en me demandant comment il est possible de l’enfermer dans ces tours. Ne veut-on pas de lui ? Ma colère du quotidien devient une quête de sens. L’autre, oui j’ai tout à en apprendre. La plus grande des Humanités s’apprend dans l’altérité, la sonorité des langues, les cultures qui se mélangent, parfois s’affrontent, J’aime ce partage, je vis la différence, il n’y a pas de transcendance hors de l’homme en ce temps !
Bien évidement l’école ici est une école « pilote ». On n’apprend pas de la même façon, les cobayes ne sont pas pris à Neuilly-sur-Seine ! Certains profs progressistes sont convaincus. Personne n’a voulu faire ce boulot. Eux y croient quand même, ils se disent que l’on peut changer les choses, le monde c’est la fabrique de l’histoire ! Alors oui, il n’y a pas de devoir, pas de dictée, on apprend en atelier. 20 fautes d’orthographes ? Pas grave, c’est le sens qui compte, l’idée !

Les journées se passent, la nuit tombe toujours de la même façon avec son lot d’engueulades. À présent, j’écris – je dois avoir 10 ans – des petits papiers coupés en carrés de 5 sur 5, je mets dessus des SOS, j’y relate ma vie, la pauvreté, les premiers colis des Restos du Cœur, l’absence de mon père, la tristesse de mon frère et de ma sœur, les dérives nouvelles de ces derniers vers la drogue, j’écris à m’en oublier. Je place ces petits mots sous les carreaux collés au sol de ma chambre, je les décolle lentement puis j’y glisse un mot et passe à l’autre carreau, espérant que l’histoire soit construite de vies d’hommes et que j’en fasse partie. Vivant, j’aspire à la postérité.
L’école primaire m’a familiarisé avec mon nouveau monde, paradigme des classes sociales, les jeunesses communistes, le combat simple et logique face aux aberrations sociétales. Mon père est parti définitivement je pense. En l’apprenant, je n’ai pas pleuré, pas la moindre émotion, rien. Est-ce normal ? Je m’inquiète de cette inhumanité qui prend place peu à peu en moi, ou plutôt de cette acceptation platonique des faits, sans me résigner. Je crois que tout est encore possible, dans des voies certes différentes mais tout reste possible. Mon père parti, plus de disputes. La nuit fond sur notre banlieue carnivore, apportant son lot de silence, tout au moins dans l’appartement. Dehors le monde nocturne prend sa place, le bas des immeubles se transforme en cour des miracles. Tout se vend, s’achète, on se rencontre, on échange, on partage des expériences, la banalité des odeurs du H, toujours un voyage au pays de l’artifice. Finalement, ici aussi on se dit bonjour, mais on apprend à se taire. On connaît la misère des mères dont les fils sont en prison pour braquage, trafic de stups, etc. On sait que ce lot quotidien fait partie du lieu. Parfois on fait un héros du grand frère qui ressort après 1 an ferme. On le « respecte », il est devenu quelqu’un, la cité réalité.

De ma fenêtre, du haut de mes 11 ans, je rêve moi aussi d’être quelqu’un, de construire une vie comme un idéal me disant que je vais m’en sortir, que les colis des Restos du Cœur et les biscuits Kango (toujours les mêmes depuis des mois) ne seront un jour plus qu’un souvenir dont il me faudra tirer des leçons.

Se souvenir d’où on vient, dans la cité c’est tout un mythe ! A présent j’écoute avec attention les voix, les sifflets, les cris parfois ; ils sont dehors, juste en bas, ils partiront avec le jour, les stigmates seront laissés le long de l’immeuble : canettes de bière, mégots de joint, seringues dans les buissons chétifs, flaques de vomi, parfois du sang. Je verrai cela demain matin, mes copains me raconteront la vie de leur cage d’escalier, moi la mienne : « Putain, D. s’est battu avec le frère de S. Ça va être chaud, son frère il est ouf. » « Ouais, il va lui mettre la misère. » Les jours se passent, je radicalise mes idées. Avec mes copains, la lutte est un but, l’action est l’affirmation de la liberté. On imprime des tracts contre l’État, contre les patrons, contre à peu près tout. On est entrés en lutte contre le système, toujours ensemble, amis de 12 ans qui honorent les actes d’Action Directe, faisant des étoiles aux marqueurs sur chaque porte du collège. Les vrais héros, on écoute les Béruriers Noirs, c’est chaque jour un pas de plus vers l’anarchisme moral. Après tout, qui peut être notre guide ? Les politiques qui se foutent de notre existence ? Nos parents que l’on respecte mais qui ont oublié jusqu’à leur propre existence pour se fondre dans la masse des médiocres ? Non ! Le combat est à mener ici et maintenant. Parfois, nous rêvons d’attentats. Nous élaborons des scénaris. L’école ? J’ai plus de mots sur mon cahier de correspondance que sur mes cahiers de cours et personne pour les signer. Certains cours m’intéressent, l’histoire notamment. Le prof est ouvert, il partage ses opinions, nous fait réagir à l’actualité, même si le programme n’est pas tenu. Nous développons l’art de la rhétorique.

Ma mère a rencontré quelqu’un. Elle sort de son chaos après ses dépressions, ses crises de nerfs, ses passages par l’alcool, ses nuits sans sommeil. Elle fuit sa vie, avec tout ce qu’elle contient. Mon frère et ma sœur travaillent et je me retrouve bien des fois seul dans cet appartement. Mon frère militant engagé au PCF est plus souvent aux meetings et aux réunions qu’à la maison. Il est pour moi le modèle, malgré sa dépendance aux drogues, ses tentatives de suicide que je considère comme nobles vu notre situation. Il est une vision de l’existence concrète. Encore une fois, la lutte. J’aurais passé mon enfance en guerre. Ma sœur, elle, est affectée par toutes ces difficultés : un peu de coke de temps à autre, un boulot de serveuse, le loyer payé par les aides sociales, la bouffe des Restos du Cœur. La vie est presque belle…

Je reste livré à moi-même, je dérive. Je dors chez les copains à droite à gauche, un de mes meilleurs amis est incarcéré pour trafic de stups. J’ai la rage. Je passe dans la cité de temps à autre mais l’appart n’est plus mon point de chute. Je renoue doucement avec ma mère qui, je le sens, se culpabilise. À présent, je fume du shit comme tous mes potes. C’est un rituel presque obligatoire, un paradis artificiel, on se cotise pour l’acheter. On n’est pas vraiment des gros consommateurs, plutôt des petits fumeurs. Ma mère habite avec son ami dans une commune voisine. Moi je réside où le vent me mène. Parfois chez ma petite amie, d’autres fois chez des copains dans une situation identique. Bref, le monde est mon terrain de prédilection. Ma sœur vient de partir en province pour suivre son compagnon. Mon frère lui est toujours dans la cité. Il ne pourra pas assumer l’appartement, il le sait. J’habite à mi-temps chez ma mère. Bien sûr, je ne m’entends pas avec son connard d’ami, ex-parachutiste, complètement sinistré par la haine et l’alcool. La route se poursuit, un copain meurt en moto, en cause l’héroïne – déchirure et peur. Je refuse ce parcours !

Le mur de Berlin est tombé, tristesse dans cette banlieue rouge. Ici le communisme était encore ancré dans un espoir, on savait les crimes des hommes mais on voulait croire en la beauté de l’idée. Le capital avait gagné une partie.
Désespéré par tant de conflits, par la fatalité, par la mort omniprésente, je décide de mettre fin à mes jours, seule alternative à toute cette merde. J’avale un tube de Lexomil, de l’alcool, des opiacés et je m’endors. Le réveil fut dur, très dur, pour de multiples raisons : quand j’ouvre les yeux, un tube entrave ma respiration. J’ai la tête qui implose, la gorge sèche et aride, mon corps est un fardeau même allongé, mes muscles sont en plomb, je ne bouge pas. L’électrocardiogramme bat le rythme de la vie, la mienne, tut tut tut. Merde, j’ai raté. Je suis dans un putain d’hôpital, un air des Bérus refait surface : « Lobotomie merci, j’ai du sang plein la tête… Et même si je meurs, je n’ai plus de douleur. » La colère m’envahit, la honte aussi. Le visage doux de la mère d’un ami me sourit, elle ne me juge pas, elle sait. Personne n’est au courant dans ma famille. Tant mieux, le silence sera toujours gardé. Trois jours ici, dans cette pièce blanche, sans mouvements, sans bruits, juste les pensées qui résonnent. Je suis mineur, j’ai droit au service d’un psy. « Alors, comment expliques-tu ton geste ? » « Ca ne s’explique pas. Pour vivre, il faut savoir mourir ». Je ne dirais rien à cet homme, non rien.

J’ai ouvert par ces lignes une fenêtre dans mon esprit. Je revois toutes les scènes. Bien sûr, je ne dirais pas tout. Il y a des sentiments qui ne s’expriment pas, des situations que l’on se contente de vivre, de subir. Mais aujourd’hui je suis convaincu que l’on n’est pas le fruit du néant et que la vie reste possible, qu’il nous faut sans cesse nous battre pour être, que rien n’est acquis. Ma mère est décédée à 62 ans. Elle n’a jamais voyagé, elle a dû se contenter d’une vie sans joies, mais digne. Mon frère est toujours communiste et tant mieux. Il poursuit sa lutte. Je n’ai plus de nouvelles de ma sœur. Pour ma part je suis heureux, enfin. J’ai choisi de vivre, d’exister. Je travaille et j’échange mes pensées tant que faire se peut, en refusant tout jugement et en regardant l’homme comme la plus belle aventure d’une vie.

Les HLM ont vidé l’appartement, ils ont jeté les souvenirs matériels de ma vie. Pas une photo de moi petit, de ma famille. Ma mémoire et tout ce qui me reste de cette existence passée. Comme on ne recommence rien, je continue, fier d’être un enfant de la République, fier de pouvoir exprimer mes différences et d’entendre celles des autres, fier de voir qu’à Paris, des dizaines de nationalités, de couleurs, d’hommes et de femmes puissent marcher côte à côte sans armes à la main, quand dans le même temps des peuples monochromes s’entretuent pour le pouvoir, le fric, Dieu, ou pour rien.