Manger autant que lire

Chronique d’une bibliothécaire précaire, qui cherche l’amour, la chantilly et un CDI.


Je vis à Paris. Je suis bibliothécaire. Précaire. Je recherche l’amour. Le vrai.
Je vis. Un peu. Je regarde des émissions de télé réalité en buvant de la bière japonaise.
Je vis. Beaucoup. Je sors avec mes amis. Je mange des nems au foie gras. J’adore manger autant que lire. Et j’attends. J’imagine mon existence avec un mari et un beau canapé très moelleux.

L’année dernière, je suis partie à Lisbonne. J’ai passé mes journées dans les musées et mes soirées à me gaver de saumon frais et de petits choux au chocolat. Parfois, je ris de ce que je suis devenue. Et ça me rend triste. Alors je vais marcher dans les rues parisiennes et j’espère. Je veux dire, j’y crois. J’imagine quelque chose de meilleur pour moi bientôt. Ma phrase, d’un point de vue de la syntaxe, est pathétique. Peut-être. Parfois, je me sens en péril et ça me donne envie de me promener avec une fourchette. Juste pour exister en toute quiétude. Avoir l’impression que je dirige ma tête et mon corps et que l’assemblage reste correct. Le temps qui passe. Boum ! Heureusement que j’ai des amis. On se promène, on boit du jus de pruneaux et de la bière. L’année dernière, j’étais encore jeune.

Aujourd’hui, tout passe. Je suis en CDD. Cela me terrifie. Mais j’ai un travail et je l’adore. Je profite de certaines pauses pour boire des litres de chocolat chaud. Même en été. C’est stupide. Mais tout est bizarre finalement. Je mets l’adverbe en fin de phrase. J’aime bien faire la vaisselle. Je me sens utile et je peux chantonner. J’adore chantonner n’importe quoi. Un jour, à la bibliothèque, une petite fille m’a dit qu’elle attendait d’être morte pour pouvoir lire toute sa vie. Un jour ou l’autre je vais mourir.

J’adore les gosses. Et les ados. A part ceux qui tapent sur des clodos parce qu’ils ont mélangé trop de vodka à leur jus d’orange. Gros cliché ambulant. Des méchants, il y en a partout. Des gentils, un peu moins.
Je raconte des choses. Des mots. Un peu moins de chair. L’amour, il est quelque part. Entre un tas de poussières et une chasse au trésor. Je vais m’accrocher. Au moins jusqu’au prochain repas.

Le regard est culturel. J’apprends tous les jours. Je lis des histoires aux bébés. Avec mes collègues, on leur chante des comptines. Prions pour les âmes sans amour. Prions pour leur corps. Pour le ruisseau sans eau. Je dois y arriver. Courir. Sourire. Tiens, j’ai envie d’une tartelette au citron. Avec de la chantilly. Les mélanges, c’est toujours un point de vue intéressant.

Je connais un petit ado qui rêve d’être styliste. Son père veut qu’il devienne serrurier parce qu’on gagne bien sa vie. Être serrurier. Ouvrir des portes. Imaginer des gens endormis dans leur lit. Marcher pieds nus dans la rue. Plus aucune intimité. Les secrets réunis en un seul. Vouloir être heureux.

Ma grand-mère est morte alors que j’étais une toute petite enfant. Le jour de son enterrement, j’étais à l’école. Je devais apprendre la division en m’arrachant les cheveux. Au goûter, j’avais des petites madeleines à la fraise avec un jus de pomme. J’adore les pommes. Les vertes. On les croque, on les boit. Tout cela est bien polyvalent. Un vrai marché du travail. Ai-je dit que j’étais en CDD ? Hantise.

Avec l’autre amoureux qui ne vient pas.

J’aime les chiens. Je n’aime pas les endives. J’aime me couper les ongles des mains. Parait-il qu’ils poussent plus vite que ceux des pieds. Je n’aime pas mes cheveux. Je ne fais jamais de liste quand je vais faire mes courses alimentaires. J’aime la nouveauté. Genre, j’ai vachement d’argent alors aujourd’hui, ce sera quatre yaourts nature et une grosse bouteille de champagne. C’est faux. J’imagine. Je suis en CDD.

J’adore les casquettes mais je n’en porte jamais. J’ai les joues trop rondes. J’habite dans un tout petit truc. Parfois, je pense aux enfants qui meurent de faim et parfois, je me dis que j’habite dans un taudis et que c’est vachement compliqué de garder le moral dans ces conditions ! Surtout que je suis en CDD. Je ne suis pas réelle pour l’immobilier dans ce cas-là. J’ai envie de mettre un point d’exclamation mais à quoi bon. Je vis. Je mange. Je suis très fromage et gâteaux comme nana. J’aimerais bien partir à l’étranger cet été mais je ne sais pas si ma bourse pourra suivre. Au pire, gavage de glaces et de chips sur les quais du vieux Paris.

Garder la pêche même à la fin d’un cycle. Journée. On commence ? Se lever. Avaler un café et du pain. Payer son loyer. Payer son téléphone. Payer son manger. Payer de l’eau. Payer des coups.