Je n'aime plus les sciences

Le témoignage reconnaissant d’une jeune fille à ses anciens professeurs.


Je n’aime plus les maths, en fait je n’aime plus du tout les sciences. J’étais pourtant prédestinée à en faire le reste de ma vie.

Les sciences qu’on nous enseigne à l’école sont rudimentaires, elles nous permettent de comprendre et de faire des choses simples, on apprend à compter, à dessiner des formes de base. Au collège, on apprend les sciences d’une manière différente, désormais, ce sont des lois qui régissent chaque copie, des logiques sommaires qui sont assez similaires aux lois de la vie. C’est au lycée que les choses deviennent incontrôlables, on doit apprendre à gérer des constantes entourées d’un nombre infini d’inconnues. On ne reconnaît plus les cours que nous aimions tant étant petits, on ne voit plus de logique dans la logique. Moi qui aimais les mystères et les problèmes à résoudre, je me retrouvais au milieu d’un bordel sans nom où les grandes règles sans intérêt venaient me noyer dans un ennui terrible.

Je crois que c’est le jour où j’ai plus vite trouvé la faute d’orthographe dans l’énoncé que la réponse à l’exercice que j’ai compris que je m’étais trompée. Je n’étais pas une scientifique. Je n’aimais plus les maths, je n’aimais plus les sciences.
J’étais peut être prédestinée à faire tout autre chose, je devais sortir des chiffres pour me perdre dans les mots.
Après avoir pris conscience de cela, je me suis retrouvée face à un vide immense, je venais d’arracher des étiquettes solidement collées depuis plus d’une décennie. J’étais vidée de tout futur, la peau et les nerfs à vif, j’essayais douloureusement de me redéfinir. J’avais été la future chirurgienne pendant tellement d’années que je n’arrivais pas à m’imaginer dans un parcours différent, peu importe la filière, je me sentais comme une usurpatrice. M’étant convaincue d’être seulement prédestinée à la médecine, je ne voyais plus aucune autre place pour moi. Pour la première fois depuis des années, l’avenir m’effrayait. J’étais prête à me rendre, à supporter des heures de maths et de physique qui me tueraient à petit feu pour faire ce qu’on attendait de moi, ce que j’attendais de moi. J’allais commettre un sacrifice idiot quand j’ai rencontré, ou plutôt appris à connaître une personne que j’avais oubliée, une jeune femme différente et cachée qui ne demandait qu’à exister. Cette jeune femme, c’était moi. C’est cette rencontre qui m’a poussée à changer, à accepter la part littéraire de ma personne, les rêves que je croyais idiots d’une enfance bien trop lointaine. C’est en apprenant d’elle chaque jour que j’ai fini par cocher la case L de mon formulaire d’inscription en 1ère. Et c’est alors que les choses ont radicalement changé. Je ne le savais pas encore mais je m’apprêtais à vivre les deux années les plus formatrices de mon existence, pour la première fois, j’allais apprendre quelque chose de différent des règles préconçues de la grammaire et des sciences, j’allais apprendre une chose que j’avais toujours crue acquise, une chose qui allait me permettre de ne plus avoir peur de l’avenir. J’allais apprendre qui j’étais sans toutes les étiquettes que j’avais accumulées année après année.

C’est dans cet état d’esprit, particulier et effrayant que j’avais franchi le portail lors de mon entrée en 1ère. Aussitôt j’étais exposée à mon choix, au doute de celui-ci, j’étais enfermée dans une angoisse irrationnelle. J’étais persuadée que j’avais fait une erreur monumentale. Assise au fond de la salle de cours, un doute puissant m’a assaillie. J’aurais voulu me lever, courir dans le couloir sans jamais m’arrêter, je voulais crier à en avoir mal aux poumons, frapper dans les murs à en faire saigner mes mains. Mais je n’ai rien fait. Je suis restée assise, les yeux fixés sur le tableau, les oreilles en berne. Je ne pouvais plus me concentrer. J’étais vide. Vide de toutes envies. Et puis il s’est produit quelque chose d’unique. Pour la première fois, la voix d’un professeur m’apportait une réponse existentielle. Je n’ai pu saisir que les mots « Histoire, Autriche, mémoire et voyage » mais ça m’avait suffi pour comprendre que les choses allaient enfin changer, que j’allais me lancer dans un projet qui me correspondait, qui avait toujours plus ou moins fait partie de moi. Je me plongeais dans les mémoires, je retrouvais cette vieille amie qui m’avait tant apporté avec les années, je retrouvais l’Histoire.

Les deux années qui ont suivi ont filé comme l’éclair, je n’ai pas eu le temps de comprendre dans quoi je m’engouffrais mais je comprenais surtout que je n’avais plus besoin de comprendre, que les choses se faisaient telles qu’elles auraient toujours dû se faire, dans un alignement et avec une facilité significative. J’étais née pour faire de l’Histoire, j’étais née pour écrire, j’étais née pour transmettre, j’étais faite pour devenir professeur et ça me sautait aux yeux seulement alors que je devais quitter ceux qui m’avaient tant appris. La fille que j’étais à mon entrée au lycée était très loin, la petite scientifique avait déserté, j’avais noué des liens avec une fille bien plus intéressante. Les mots ne me faisaient plus peur, je ne sentais pas la liberté m’échapper, elle faisait de nouveau partie de moi. Nous nous étions retrouvées, moi et celle que j’avais toujours été. J’étais prête. Prête à devenir un être complet.

Cette rencontre, ces décisions successives et cette prise de conscience qui dura presque deux ans, je les dois à deux professeurs. Je tenais à qu’ils sachent à quel point je leur suis reconnaissante mais aussi pour que, si un jour ils en ont douté, ils se souviennent que leurs cours et paroles n’apportent pas seulement des connaissances à leurs élèves, mais bien plus que ça. Ils ne sont plus mes professeurs désormais mais par ce qu’ils m’ont enseigné, j’avance encore aujourd’hui.
A Madame Baup et Monsieur Leduc.